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11 septembre 2017 1 11 /09 /septembre /2017 00:48
Barbara  - Le trop visible alibi de Mathieu Amalric.

Lorsque, le 30 mars 2016, le quotidien Ouest-France annonçait le prochain tournage d'un film consacré à Barbara, il n'imaginait pas à quel point le montage photographique qui illustrait son article était un parfait résumé de ce que l'on pourrait voir dans les salles dix-huit mois plus tard, et que seuls quelques privilégiés avaient pu découvrir à Cannes : Barbara coincée dans un étau dont les mâchoires ont pour nom Mathieu Amalric et Jeanne Balibar. Une habile utilisation de la dernière chanteuse française mythique, un prétexte qui,  comme par hasard, coïncide avec les très proches commémorations du vingtième anniversaire de la fin de ses insomnies, et surtout un alibi pour qui ne sait pas, ou ne peut plus, dire "je t'aime".

En 1977, quand John Cassavetes réalise Opening night, il n'a pas besoin de convoquer la mémoire d'une grande comédienne ayant triomphé à Broadway pour offrir à la femme de sa vie, Gena Rowlands, l'un des plus beaux rôles de sa carrière. Gena est Myrtle Gordon, comme elle fut Mabel Longhetti et comme elle sera Gloria Swenson. Ce dernier nom, clin d'oeil à l'inoubliable interprète de Norma Desmond dans Sunset Boulevard, ne doit pas faire oublier l'essentiel. Cassavetes pense, écrit, filme, contrôle la photo et supervise le montage de trois déclarations d'amour issues de son seul génie de créateur. Il ne se sent pas coupable de ce qui est tout sauf impudique, il n'use pas de circonvolutions en abusant de la figure d'un mythe "autre". Lui n'a pas besoin de cet alibi pour que ses "je t'aime" sonnent juste. Mais malgré son indéniable talent, Amalric n'est pas Cassavetes.

Pour le spectateur, que rien n'oblige à lire les critiques et qui ne connaît que l'affiche, Barbara pourrait être un biopic de plus, genre très à la mode en France depuis quelque temps, et bien souvent générateur de films à peine regardables, ne valant que par le talent des comédiens et la science des maquilleurs qui parfois pallient la médiocrité des scenarii. Je  sais gré à Mathieu Amalric d'avoir choisi un autre chemin, mais n'y a-t-il pas alors une forme de tromperie ? Le générique (par ailleurs illisible) donne une première clé. Le nom de Balibar apparaît en premier, se transformant en Barbara. Et tout est dit. Amalric va nous parler d'une comédienne pour mieux la sublimer, et accessoirement évoquer l'artiste qu'elle va tenter d'incarner. Et il va aussi beaucoup nous parler de lui, par l'utilisation d'une narration truffaldienne en forme de  "film dans le film", où il se donne le rôle du metteur en scène. L'idée est séduisante, toute biographie de Barbara étant vouée à l'échec au vu de la complexité du personnage, de la myriade de comparses qu'il aurait fallu ajouter et de l'impossibilité de restituer la vérité d'une artiste adulée ou détestée, mais unique. Car il est absolument faux de considérer que Monique Serf a "inventé" (comme j'ai pu le lire) le personnage de Barbara. C'est tout simplement la vie qui lui a imposé d'être ainsi, sans calcul, sans "costume", sans fards trompeurs. Sa seule façon de survivre à une enfance marquée par les multiples fuites pour échapper aux rafles, par l'inceste subi dès l'adolescence, dont on ne guérit jamais, par les débuts glauques et chaotiques en Belgique qui faillirent la mener au trottoir était de s'affirmer en "Barbara" en oubliant "Monique", mêlant doutes et certitudes, amours brisées et amitiés inaltérables, fous rires et extrême solitude, dépressions suicidaires et projets les plus fous. Et les légendaires colères étaient souvent suivies de grands moments de tendresse, sans transition aucune. Extrême exigence avec l'entourage, aussi, comme elle l'était avec elle-même. Comment traduire cela sans tomber dans le cliché ? Et, surtout, comment, sans avoir recours à un play-back généralisé, rendre cette atmosphère unique émanant de ses chansons ? Mélodies, harmonies, rythmes, arrangements, voix, textes, tout cela se retrouve chez tous les "grands" de la chanson française, bien évidemment. Mais elle seule parvenait à créer une autre dimension, qui ne la place pas au-dessus des autres, mais la rend pour moi impossible à reprendre sans que quelque chose soit perdu : cette espèce de halo, de grisé, cette atmosphère indicible donnant l'impression que chaque titre est recouvert d'un voile, que l'on "entend" du noir et blanc même dans les chansons les plus joyeuses, comme Tristan "entend" la lumière à l'arrivée d'Isolde, cette sensation que tout ce qu'elle a chanté, même sur une tonalité majeure bien affirmée, sonne  en mineur. La "Dame en Noir" n'était pas une posture, mais une évidence : quel que  soit l'état d'esprit, le noir va avec tout.

Amalric refuse donc le biopic, pour une mise en abyme osée mais qui aurait pu fonctionner. La star interprétée par Jeanne Balibar doit incarner Barbara, sans pour autant devenir Barbara, mais le personnage la rattrape. Et c'est là que le procédé ne fonctionne pas, tout simplement parce qu'Amalric oublie Barbara pour filmer Balibar. Malheureusement, la performance bien réelle de la comédienne ne nous intéresse pas, dans la mesure où, contrairement là encore à ce qui a pu être dit ou écrit, il n'y a aucune confusion, encore moins fusion. Les images d'archives largement, et intelligemment, utilisées sont cruelles. Le naturel de la "vraie" Barbara pulvérise le jeu très travaillé de Balibar, à l'image de la fameuse soirée du 17  février 1969 où, lors de la dernière représentation donnée à l'Olympia, Amalric la filme annonçant son intention d'arrêter les tours de chant. L'intonation, la gestuelle, le contact avec le public sonnent faux, et ce n'est en rien parce que la décision de la "vraie" Barbara ne fut pas suivie d'effet. Balibar ne parvient à faire croire qu'elle est Barbara que lorsqu'elle porte les mêmes grosses lunettes noires, et surtout lors de l'enregistrement de la chanson Je ne sais pas... (comme par hasard). Mais là, Amalric utilise la voix de Barbara, et le play-back est parfait. On retrouve cette indicible atmosphère, cette autre dimension que j'évoquais, et ce n'est en rien anodin. Pour que le metteur en scène puisse faire passer son message, il lui fallait "son" actrice, à qui il fait chanter ses propres sentiments, mais avec la voix d'une autre. Il lui faut un autre vecteur pour que nous soyons imprégnés de ce qui s'apparente à une déclaration à celle qui partagea sa vie et, qu'à l'évidence, il aime toujours.

Je lui reconnais le mérite de la sincérité, il ne s'impose pas en tant qu'acteur, ayant même tendance à s'effacer, à jouer un personnage pétri de doutes. Il admire, mais il admire Balibar, pas Barbara. Mais à trop vouloir éviter les clichés, à ne faire qu'effleurer les éléments-clés de la vie de l'artiste (Aurore Clément, remarquable mais sacrifiée en mère envahissante, Vincent Peirani obligé de camper un Roland Romanelli un peu ridiculisé, l'inceste évacué en une phrase...), il présente un personnage dont le profane ne pourra saisir la complexité. En revanche, le savoir-faire formel est bien présent, avec un savant mélange d'images d'archives et de plans actuels dans une même séquence (Barbara en voiture, tricotant et plaisantant, avec des contre-champs filmés avec le même matériel et la même focale, on n'y voit que du feu), un soin des décors admirable, une superbe photo...un vrai beau travail de réalisation. Jeanne Balibar, quant à elle, est absolument parfaite en Brigitte (sublime scène au petit matin à Paris, où elle demande à son chauffeur de s'arrêter "pour marcher un peu", comme par hasard entre L'Écluse et le Châtelet), mais elle n'est pas Barbara, simplement parce qu'elle ne peut pas l'être. On a parlé de ressemblance physique, ce qui est une plaisanterie (à ce sujet, elle est de plus en plus proche de la Bernadette Lafont des années 1980-1990), et n'a aucune caractéristique de la voix de Barbara. Il est bien évident que tel n'était pas le but d'Amalric, il ne cherchait pas un clone, mais certaines scènes où elle doit partager l'écran avec le "modèle" en souffrent. Elle n'est magnifique qu'en Balibar, ce qui est déjà beaucoup.

Mais tout cela rend-il hommage à Barbara ? Lors d'un dialogue, Balibar/Brigitte demande à Amalric/Zand : "Tu fais un film sur Barbara, ou tu fais un film sur toi ?".  Tout est dit, sauf qu'il fait un film sur eux, et peut-être pour eux. Car finalement, à qui s'adresse-t-il ? Aux admirateurs du metteur en scène et de la comédienne, qui y trouveront leur compte. À ceux qui connaissent parfaitement la vie et la carrière de Barbara, qui sauront y voir la multitude de détails placés ici et là, à l'image de la carte dans le bureau d'Amalric/Zand, où sont notés tous les lieux où la chanteuse a vécu : Les Batignolles, la rue Rémusat, Précy..., ou la petite caresse à la photo de Depardieu lors d'un rangement, ou encore la retranscription au mot près de sa conversation avec le personnel du Théâtre de Chateauroux lors de la tournée 1972, repris du documentaire de Gérard Vergez sorti en 1973. Mais les autres, tous ceux qui pensent découvrir ou simplement mieux connaître la grande dame que l'on dit mystérieuse, en apprendront beaucoup plus sur le couple Balibar/Amalric que sur elle. Car sans être tout à fait nombriliste, Amalric se regarde tout de même filmer, sans trop penser au spectateur qui, n'ayant pas vu Franz, se demandera toujours pourquoi il a convoqué Brel pour simplement dire "Je t'aime", ou plutôt le crier, alors que là est la seule raison d'être de ce film, un "je  t'aime" à Jeanne Balibar.

 

© Franz Muzzano - Septembre 2017. Toute reproduction interdite sans autorisation de l'auteur. Tous droits réservés.

 

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17 avril 2013 3 17 /04 /avril /2013 22:09

Mais qu'est-il arrivé à Jean Grémillon après-guerre ? Où est passé le réalisateur de Gueule d'amour, du Ciel est à vous, de Remorques, de L'Étrange Monsieur Victor ? Des bisbilles avec ses producteurs suite à des projets militants avortés ne peuvent tout expliquer. Je penche pour la fatigue, le manque d'envie, la lassitude en évoquant L'étrange Madame X, qui sera son avant-dernier film. Sorti le 22 juin 1951, le résultat final est en effet assez désolant. À l'évidence, le scénario d'Albert Valentin d'après Marcelle Maurette l'aurait beaucoup plus inspiré une quinzaine d'années plus tôt, ou bien aurait fait le bonheur d'un Delannoy, d'un Yves Allégret, d'un Decoin ou d'un Duvivier. Ici, il fait pleurer Margot dans un torrent de larmes bien appuyé. Le drame est là, bien entendu, mais le gros problème est qu'on ne s'y laisse jamais prendre.

 

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Michèle Morgan, Henri Vidal.

 

D'abord, une incompréhension. Pourquoi s'être attaché le talent du grand Louis Page pour l'utiliser si peu ? La scène inaugurale, au Stade de Colombes, montrant les deux amants seuls dans une immense enceinte vide, et plus encore leur sortie par l'escalier démesuré, deux chairs vivantes sur un béton mort, est certes très belle. Tout comme sont magnifiques les plans du Faubourg Saint-Antoine reconstitué, où grouille le petit monde des ébénistes. Mais c'est bien tout. Pas ou très peu de travail sur la lumière, les contrastes, l'immense vide que constitue l'hôtel particulier ou la scène du cimetière, qui apparaît neutre quand elle devrait être oppressante. Non, Page ne s'est pas foulé. En tout cas on ne lui a rien demandé.

 

Ensuite, qui peut vraiment croire à cette histoire ? Comment un homme peut-il prendre une femme du monde mariée pour une femme de chambre célibataire pendant tant de temps ? Au moins dix-huit mois, puisque leur escapade à Chennevières n'intervient qu'après un temps de "fréquentation" assez long, que s'ensuit une grossesse et que la petite meurt à trois mois ? Lui à Dunkerque et elle à Nice, passe encore mais de Bastille à Jasmin, il suffit de changer à Strasbourg-Saint-Denis, mille sabords ! Qui plus est, il connaît le nom de ses "patrons", les Voisin-Larive, ils sont dans le bottin et il ne cherche à lui téléphoner que lorsque l'enfant va mourir. Et il nous dit tout au long du film qu'elle lui manque ! Désolé, mais ça ne tient pas.

 

Dommage, car l'idée d'une "double famille", comme aurait dit Balzac, était ingénieuse. Le mari, Jacques, est détestable non par son statut mais par l'image qu'il veut en donner. Ce grand éditeur a épousé sa secrétaire parce qu'elle présente bien, et ne l'a probablement touchée qu'une ou deux fois, parce que c'est dans l'ordre des choses. Finalement, il n'est pas plus étonné que ça d'être trompé, et s'en moquerait presque. Mais un enfant arrive, et il n'a pas du tout la fibre paternelle. Un moutard, c'est gênant pour les relations publiques, ça crie et ça fait des taches. Sa première réaction est odieuse, et révélatrice d'un comportement fréquent chez ceux qui parlent de "tradition" quand ce mot les arrange : elle ne doit pas "le garder". Le mot avortement n'est jamais prononcé ni face à elle, ni au téléphone lors de l'abominable conversation qu'il tient avec le patron de la clinique suisse où Irène va "se reposer". Alors bon, elle accouche là-bas, mais "pas de môme chez moi !". Malheureuse comme les pierres, elle aurait pu fuir à tout moment, il ne la séquestre pas. Pourtant, elle poursuivra le double-jeu, ne laissant que des ruines autour d'elle.

 

J'aurais peut-être pu y croire avec une distribution différente. Si Maurice Escande est plausible en grand bourgeois amidonné qui délaisse sa femme (et pour cause...), il est d'abord un acteur de théâtre et tout son jeu s'en ressent. Il est devant la caméra comme s'il jouait pour le poulailler du Français, diction parfaite, places respectées, gestes au millimètre mais totale absence de "regard cinématographique" et tout simplement de vie. Il n'oublie jamais les techniciens, à qui il semble donner un cours de maintien. De ce fait, il est très difficile de le croire malheureux alors que, de toute évidence, il l'est à sa façon.

 

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Maurice Escande.

 

Henri Vidal, lui, n'a pas ce genre de problème. Malgré toute sa bonne volonté, il ne peut être autre chose qu'un acteur médiocre. Oui, il dégouline de sincérité, il est parfaitement sympathique, il est honnête et droit mais il fait absolument tout pour nous le prouver et du coup, on voit un comédien qui joue des scènes d'amour, de camaraderie, d'attente, de peur, de désespoir. Sans qu'à aucun moment l'on ne ressente aucun de ces sentiments. Je ne lui veux aucun mal et je suis presque gêné, parce qu'il y met du sien, avec beaucoup d'efforts. Beaucoup trop. Imposé par la production, vu l'actrice principale ? Fort possible...

 

Car il faut bien parler de Michèle Morgan, ici parfait contre-sens. Jamais elle ne nous fera croire qu'elle peut être camériste, et son jeu monocorde lasse très vite. D'ailleurs, je me dis souvent qu'elle est très surestimée et que ses meilleures compositions sont venues bien plus tard, mais pas dans ses meilleurs films. Elle n'est pas responsable d'un scénario impossible, certes, mais jamais elle ne touche ni en épouse, ni en amoureuse, ni en mère, ni en deuil. D'ailleurs, est-elle une seule fois sincère, une seule fois elle-même dans chacune de ces facettes ? En deuil, sûrement. Mais c'est beaucoup plus le deuil de ses actes qu'elle porte en elle, pas le deuil de la pauvre petite Agnès. On ne peut avoir pour elle que de la compassion, et c'est là tout le problème. Morgan ne donne jamais à voir la complexité du personnage d'Irène, cette complexité qui pourrait nous permettre de partager son drame.

 

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Michèle Morgan.

 

Heureusement, quelques comédiens sauvent ce qui peut être sauvé. À commencer par Arlette Thomas, magnifique en Jeannette, femme délaissée par Étienne et qui, pourtant, sera toujours à ses côtés. Elle n'a pas la beauté glacée et impénétrable d'Irène mais une beauté simple, sans apprêt. Les convictions communistes de Grémillon me feraient dire qu'elle a la vraie beauté des femmes du peuple, face à la beauté factice des parvenues. Ou quand la lutte des classes s'invite dans les penderies...Cette interprétation vaut aussi pour dépeindre le véritable amour du "camarade" Étienne, travailleur manuel viril et tendre à la fois, opposé à l'amour convenu de Jacques, sans la moindre tendresse et pas du tout viril (ce qui justifierait le choix d'Escande...), vivant des manuscrits des autres. Les seules émotions viennent donc, outre d'Arlette Thomas, lumineuse, de Paul Barge, pas loin d'être bouleversant en oncle aubergiste ayant le coeur sur la main. De Louise Conte, la "vraie" femme de chambre, superbe dans le non-dit ou de Roland Alexandre, Marcel, le copain d'Étienne, prêt à tout partager, à tout offrir pour son pote.

 

Finalement, derrière les petites ritournelles de Scotto, derrière les ors de l'hôtel particulier, Grémillon a peut-être voulu nous présenter un film militant. Pas sûr du tout que le message soit passé, malgré un succès public correct. Dans un sens, tant mieux si l'on ne retient que le mélo raté plutôt que le mauvais mélo, il valait mieux que cela. Dommage qu'il n'ait plus jamais pu le montrer.

 

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© Franz Muzzano - Avril 2013. Toute reproduction interdite sans autorisation de l'auteur. Tous droits réservés.

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10 mars 2013 7 10 /03 /mars /2013 21:58

Revoir pour le nième fois Le dîner de cons n'est pas en soi un souci, tant cette pièce adaptée à l'écran (on ne peut pas vraiment parler de "cinéma") fonctionne grâce à sa mécanique d'horlogerie et à son interprétation. Veber sort pour une fois de son habituelle grille de scénario "gros costaud/petit gringalet" dont on pouvait honnêtement se lasser depuis l'écriture de L'emmerdeur pour évoquer un autre contraste, beaucoup plus périlleux à traiter. Si la réussite est incontestable sur le strict plan du divertissement, elle le doit avant tout à la fascinante composition de Jacques Villeret, au jeu hallucinant. Par ses regards, ses moues, sa face de lune hébétée il campe un Pignon qui, précisément, est le contraire d'un con et ce dès le début du film. C'est un Pierrot, un gamin, un coeur pur étranger à toute notion de calcul, ne connaissant pas le mot magouille en dehors des heures de bureau à Bercy. Plus d'une fois, on surprend dans les regards de Lhermitte et Huster une admiration devant le jeu de ce superbe comédien, perdu dans un monde de brutes.

 

 

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Mais si j'évoque l'idée d'un contraste périlleux à traiter, c'est que la "morale" de l'histoire, si l'on observe son dénouement, m'apparaît tendancieuse.Veber semble retourner la situation au profit de François Pignon, brave homme plein de candeur voire de naïveté, mais finalement poète par nécessité pour meubler sa solitude, face aux attitudes abjectes de Brochant. Oui mais voilà, il ne pulvérise pas Brochant, grâce à une pirouette finale qui replace Pignon dans sa fonction de "con utile". On devrait haïr l'éditeur, et Veber nous le montre malheureux, et donc à plaindre. Le même soir tour de reins, femme envolée, maîtresse perdue, contrôle fiscal par la faute des "maladresses" de Pignon, alors que cette série noire n'est due qu'à sa seule bassesse. Il paie ses mensonges, ses certitudes, son très mauvais fond, oui. Mais Veber nous le présente comme subissant tout cela parce que le "con", c'est lui. Il est donc excusable. C'est la grande limite de ce film, qui propose une vision des rapports humains considérée comme sinon normale, tout au moins possible, acceptable. Des bobos ineptes rabattent le "con du soir" pour un dîner très exactement comme on encercle un cerf lors d'une chasse à courre. Leur prétendue supériorité devrait être pulvérisée, mais Veber ne fait que les ridiculiser presque gentiment. On imagine ce qu'un Lubitsch, un Capra ou un Autant-Lara auraient pu tirer de cette histoire. Beaucoup de spectateurs se seraient alors sentis concernés. Voire coupables.

 

© Franz Muzzano - Mars 2013. Toute reproduction interdite sans autorisation de l'auteur. Tous droits réservés.

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21 septembre 2011 3 21 /09 /septembre /2011 21:33

J'aurais souhaité pouvoir ne dire que du bien d'un film courageux en ces temps de disette, mais je dois avoir mauvais fond... Des hommes et des dieux mérite bien des éloges, mais suscite tout autant de réserves.

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Xavier Beauvois n'a guère à se préoccuper de l'intrigue, elle est tragiquement bien réelle. Il lui faut mettre en scène cette chronique d'une mort annoncée avec ce qu'il faut de tensions, d'accalmies et créer le climat propice à la description d'un monde inconnu du plus grand nombre. Depuis quelques films, nous connaissons sa maîtrise (voir Le petit lieutenant). C'est ainsi qu'aidé par la très belle photo de Caroline Champetier il propose des scènes proches de l'iconographie médiévale ou renaissance (on pense au Caravage ou aux fresques des couvents florentins), aboutissant à un dernier repas qui est une pure splendeur. Pourtant, remplacer brutalement les hymnes, psaumes et antiennes par Le lac des cygnes avait tout pour plonger dans le mauvais goût. Bien au contraire, son choix d'offrir une Cène détaillée visage après visage, chaque regard répondant à un sourire, sans jamais nous montrer le plan large s'avère époustouflant de beauté. Sa caméra prend son temps, scrute, capte les espoirs et les doutes d'une équipe d'acteurs presque tous admirables. On a loué (et primé) avec raison Michael Lonsdale, comme toujours magistral, mais j'accorderai une mention spéciale à Olivier Rabourdin, exceptionnel dans l'expression du doute, puis du refus, avant de revenir au doute qui amènera une sorte de joie parfaite franciscaine. En revanche, Lambert Wilson apparaît comme le seul à sembler "penser" à la caméra, le seul à (un petit peu) ne pas s'oublier. Mais c'est un infime détail dans un ensemble visuellement remarquable.

 

Mais le problème est ailleurs. Pour comprendre la vie d'un monastère, pour s'imprégner d'une vocation touchant à l'absolu, il ne suffit pas de nous montrer un très beau décor. Les frères travaillent, soignent, prient, chantent, mangent en communauté, tout cela est vrai, mais pourquoi ? Où sont le "mystère de la foi", le face-à-face permanent avec Dieu ou avec soi-même, ce qui dans ce cas est la même chose ? En un mot, où est la spiritualité ? La réponse est simple, elle n'apparaît qu'en surface, donc elle n'EST pas. Beauvois s'en moque, en fait, et nous montre des humanistes, pas des religieux. Cette spiritualité le dépasse, il n'est ni Bresson ni même le Rossellini des Fioretti. Son calamiteux discours aux César a d'ailleurs montré les limites de son propos. Alors nous ne voyons plus qu'une très belle histoire teintée de relativisme à qui il ne manque que la Grâce qui habitait ces frères.

 

Ah, j'allais oublier... Il fallait bien qu'une petite touche de repentance tombe comme une tache sur le joli tableau. Le passé colonial de la France serait seul responsable de tous ces massacres, selon un officiel Algérien. Les deux frères qu'il reçoit ne bronchent pas. Comme s'ils étaient d'accord... Je parie que Beauvois a adoré Hors-la-loi !

 

Mais je dois tout de même reconnaître, ces importantes réserves faites, que dans le quasi néant actuel du cinéma français, ce film fait du bien...

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© Franz Muzzano - Septembre 2011. Toute reproduction interdite sans autorisation de l'auteur. Tous droits réservés.

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Présentation

  • : Les Chroniques de Franz Muzzano
  • : Écrivain, musicien et diplômé d'Histoire de la Musique, j'ai la chance, depuis plus de 40 ans, de fréquenter les salles de concerts et les maisons d'opéras, et souvent aussi leurs coulisses. J'ai pu y rencontrer quantité d'artistes, des plus grands aux plus méconnus. Tous m'ont appris une chose : une passion n'a de valeur que si elle se partage. Partage que je vais tenter de vous transmettre à travers ces chroniques qui relateront les productions que j'ai pu voir ou entendre (l'art lyrique y tenant une grande place). Mais aussi les disques qui ont contribué à me former, tout comme les nouveautés qui me paraîtront marquantes (en bien ou en mal). J'évoquerai aussi certaines grandes figures du passé, que notre époque polluée par les "modes" a parfois totalement oubliées. Je vous proposerai aussi des réflexions sur des aspects plus généraux de la vie musicale. Tout cela dans un grand souci d'impartialité, mais en assumant une subjectivité revendiquée. Certaines chroniques pourront donc donner lieu à des échanges, des débats contradictoires, voire des affrontements qui pourront être virulents. Tant que nous resterons dans la courtoisie, les commentaires sont là pour ça. Et vous êtes les bienvenus pour y trouver matière à vous exprimer. En n'oubliant jamais que la musique n'est rien sans les artistes qui la font vivre et qui nous l'offrent. Car je fais mienne la phrase de Paul Valéry : "Aujourd'hui, nous n'avons plus besoin d'artistes. Mais nous avons besoin de gens qui ont besoin d'artistes".
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