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19 novembre 2015 4 19 /11 /novembre /2015 01:57
L'Homme qui jouait de l'orgue - Humour, musique et réflexion.

La couverture résume tout. Une silhouette semble danser, ou marcher sur la pointe des pieds, sur un clavier déstructuré. Un cercueil sous le bras droit, un gâteau de mariage porté tel que le ferait un serveur de course de garçons de café sur la main gauche. Toute la dualité de ce livre est là, entre la danse du style inimitable, fait de rupture de ton dans la fluidité laissant s'écouler un vocabulaire judicieusement choisi, d'humour ravageur, mais aussi le constat lucide de la situation d'un métier mal connu, voire pas du tout. Musicien d'Église, musicien "des cultes", qui plus est professionnel, mais qu'est-ce que cela peut bien vouloir dire ? Certes, quelques grandes pointures sont connues du public, mais en tant que concertistes, graveurs émérites d'intégrales discographiques, voire parfois improvisateurs de génie illustrant quelques films de l'heureux temps du cinéma muet. Tout cela est fort beau, mais ne constitue pas le quotidien de l'organiste. Car derrière le buffet parfois superbement agencé, voire classé, se cache un être humain qui n'est pas qu'un juke-box à cantiques corvéable à merci. Enfin, qui ne devrait pas.

Chercher à mettre une étiquette sur Bertrand Ferrier est, dans le meilleur des cas, s'assurer d'une migraine carabinée, et dans le pire se voir renvoyer dans les cordes par une réplique cinglante en forme d'uppercut. Écrivain à la fois romancier, nouvelliste, essayiste, auteur pour la jeunesse et ayant collaboré au Dictionnaire de la pornographie (non, ce n'est pas incompatible tant que ce n'est pas lié), auteur-compositeur-interprète de chansons...et je vais m'arrêter là parce que mon disque dur risquerait la saturation, il se trouve qu'il est aussi un fort bon organiste, titulaire, entre autres, de l'orgue de l'église Saint-André de l'Europe. Et, en tant que tel, exerçant sur la Zone Apostolique de Paris, il a la "chance" d'être payé pour cela. Car ce qui devrait être la logique partout, à partir du moment où l'on fait appel à un musicien professionnel (avec tout ce que cela suppose de formation, d'heures de travail passées sur les claviers ou les partitions, d'entretien de la technique, de curiosité, etc.), n'est souvent que doux leurre dans nos jolies provinces, où pourtant les instruments remarquables ne manquent pas. Le bénévolat y fait trop souvent office de normalité, et les rares émoluements s'apparentent plus à un défraiement, pour ne pas dire une manifestation de charité émanant de dames patronnesses enclines à donner la pièce, pour peu que le presbytère n'ait rien perdu de son charme. Eh oui ! à Paris et dans sa proche couronne, le musicien d'Église est salarié, et son activité est considérée comme un "métier". Le premier grand mérite de l'ouvrage de Bertrand Ferrier, L'Homme qui jouait de l'orgue, est de le faire comprendre, pour ne pas dire savoir. Et d'expliquer pourquoi ce n'est en rien un privilège.

Ce livre m'a furieusement fait penser au film Les Grands Ducs, de Patrice Leconte. Non par son sujet, bien entendu, mais par le double niveau de lecture qu'il propose. Le béotien va y apprendre beaucoup de choses, s'étonner parfois, rire souvent, et penser peut-être que certaines situations sont exagérées. Tout comme le spectateur qui n'a jamais participé à une tournée de théâtre ou d'opérette de médiocre niveau aura pu se dire "Leconte pousse un peu le bouchon". Mais le musicien liturgique s'y retrouvera, ponctuant nombre de passages de "Ah ! lui aussi, ça lui est arrivé !", et se remémorant quantité d'anecdotes, très exactement à la manière du comédien ou chanteur débutant ayant eu à vivre les moments de solitude décrits par Leconte, les caprices du cabot vieillissant ayant manqué sa carrière ou la tenue vestimentaire du "metteur en scène" investi d'une mission qu'il voudrait révolutionnaire. Car non, rien n'est amplifié, tout est vrai. Malheureusement, et parfois douloureusement vrai. Non que Bertrand Ferrier se pose en victime, loin s'en faut. Il ne cesse au contraire de rappeler la chance qui est la sienne de (sur)vivre de sa passion. Et de pouvoir, parfois, "faire de la musique" lors des offices dominicaux ou des cérémonies telles que mariages, obsèques ou baptêmes...quand on lui en laisse la possibilité.

Car la vie du musicien d'Église est souvent une dure lutte. Lutte contre un clergé post-conciliaire ayant considéré que la musique devait être l'affaire de tous, et particulièrement de ceux qui n'en connaissent même pas les bases. Lutte contre des équipes de bénévoles incultes mais se pensant touchés par la grâce parce qu'ils parviennent tant bien que mal à suivre une assemblée en beuglant dans un micro, tout en moulinant des bras à contre-temps, dans des cantiques bien souvent d'une nullité crasse. Lutte contre un répertoire, justement, où la platitude des mélodies et le vide sidéral de l'harmonie rivalisent avec le ridicule du texte (et Bertrand en donne quelques exemples savoureux. Il aurait pu ajouter le célèbre chant Rassemblement qui débute par un merveilleux "Nous arrivons des quatre coins de l'horizon"...Ayant eu à chanter cette "chose" un jour, en présence et à la demande d'un évêque auxiliaire, je m'étais permis de demander au dit Monseigneur, forcément plus intelligent que moi sinon il n'eut point été évêque auxiliaire, où se situaient les "quatre coins de l'horizon". J'attends encore une réponse...). Car ne croyez pas un instant que le célèbre Jésus revient chanté par Bouchitey dans La vie est un long fleuve tranquille soit une parodie, il existe bien pire. Et lutte enfin, et c'est peut-être la plus difficile car la plus tragique, contre les exigences de certaines familles considérant que le passage à l'église pour le mariage de fifille ou l'enterrement de papy se situe très exactement au même niveau que la location de la salle pour les agapes à suivre. L'organiste devient un disk jockey qui doit être susceptible de tout interpréter, ce qui peut se concevoir dans le domaine liturgique (et s'il pense que les difficultés de la pièce demandée dépassent ses compétences techniques, il n'hésite alors pas à faire appel à un collègue pour le suppléer). Mais qui est beaucoup plus problématique quand les demandes concernent des pièces non conçues pour l'instrument, ou n'ayant guère leur place dans une église. Expliquer à des personnes ayant perdu toute référence chrétienne, dans le sens culturel du terme, que même si le cher défunt était fou de hard rock, une entrée du corps sur Highway to Hell n'est pas la bienvenue peut sembler simple a priori. Sauf quand les familles sont dans une attitude de consommateurs, et considèrent que le lieu ne faisant rien à l'affaire, l'organiste est un pion qui est "payé pour ça". Et, quittant pour un temps son ton humoristique, Bertrand Ferrier propose en fin d'ouvrage un chapitre dans lequel il devient plus grave, en parlant de la signification "réelle" des cérémonies de mariage. Sans jamais laisser paraître quoi que ce soit de ses propres convictions, sans que l'on ne puisse deviner s'il est un fervent croyant, un catholique de parvis, un sceptique prudent, un agnostique ou même un athée, il rappelle tout de même certaines évidences, et questionne le lecteur. Voyant de plus en plus de couples totalement ignorants de la chose religieuse, pour ne rien dire de la "pratique", tenir tout de même à faire bénir leur union, parce que cela fera plaisir à Mémé qui, sinon, risquerait de ne point s'en remettre, parce que c'est un peu la condition imposée pour le voyage de noces aux Baléares ou le substantiel coup de main pour l'appartement, il montre que l'église devient un passage obligé qui ne fait plus sens. Il constate, sans le juger, l'état de déchristianisation plus qu'avancé de notre civilisation, qui va jusqu'à la perte de tout sens du Sacré. Le bon cadrage des smartphones devient plus important que l'émotion "verticale" que devraient susciter la bénédiction des alliances ou le poids des mots de l'échange des consentements. Chapitre très fort, ouvrant une réflexion profonde sur la signification réelle du rituel pour de plus en plus de ceux qui s'appellent tout de même, dans ces moments précis, des "fidèles".

Mais si le constat est souvent teinté d'amertume, la conclusion n'en est pas pour autant pessimiste. Il reste des moments où le musicien ne regrette pas son choix de vie (parce que c'en est un, dans lequel seule la fin de semaine est une assurance de travail, et où parfois le reste de l'agenda peine à se remplir), fait de multiples déplacements faisant ressembler le Pass Navigo à une Carte Gold. La richesse de l'organiste liturgique ne se voit pas sur son compte en banque, mais elle est faite de ces petits moments où il peut, tout de même, entendre un paroissien lui dire qu'il l'a aidé, où il a la possibilité de construire un programme cohérent propice à la méditation, si ce n'est l'élévation, où il a la joie, alors qu'il organise la visite de son instrument, de voir pétiller les yeux d'un enfant devant les sonorités qu'il découvre. Même si ce métier prend trop souvent une tournure qu'il dénonce, Bertrand Ferrier aime son travail, et nous fait partager cette passion. Sous la forme d'un livre écrit par un grand styliste, ponctuant chaque chapitre de petites pastilles constituant son "journal", d'une drôlerie irrésistible, parfois surréalistes. Et nous gratifiant ça et là de quelques contrepèteries ou formules joliment troussées. Je ne vous en propose qu'une, à la fois sujet de réelle réflexion et question existentielle que Desproges n'aurait pas reniée : Mais se tait-on, quand on est sain ?

 

Vous aurez donc compris que je conseille très vivement l'achat de ce livre, et pas parce que Bertrand est aussi un collègue et accessoirement un copain (Note pour Bertrand : le resto, t'es pas obligé, mais je n'ai rien contre un verre ou deux en terrasse. Maintenant, si tu connais une bonne table...). Non, tout simplement parce qu'il est à ma connaissance le seul ouvrage accessible à tous, musicien ou non, pratiquant ou bouffeur de curés, et même à ceux que les sonorités de l'orgue rebutent, qui présente de façon complète, précise, ludique et profonde un métier très peu connu. Il ne nous noie pas sous les termes techniques, et quand il est obligé d'en utiliser un, il l'explique dans la foulée, de façon très claire. Et puis n'oubliez pas que c'est peut-être lui qui jouera pour le baptême de votre cher petit, qui évitera de décaler le son des quintes pour votre mariage, ou qui vous accompagnera vers un monde meilleur (ou vers le néant, à vous de voir). Et si votre confession fait que vous n'êtes concerné par aucune de ces trois cérémonies, vous avez certainement des proches qui pourraient l'être. Alors autant savoir à qui vous aurez affaire, et si ce n'est pas à lui, ce sera à un autre musicien ayant une vie comparable à celle qu'il vous conte dans son livre. Autant savoir comment l'aborder...

 

L'Homme qui jouait de l'orgue, par Bertrand Ferrier.

Éditions Max Milo

18 €

ISBN : 978-2-315-00632-8

 

 

© Franz Muzzano - Novembre 2015. Toute reproduction interdite sans autorisation de l'auteur. Tous droits réservés.

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18 janvier 2011 2 18 /01 /janvier /2011 15:59

Il avait le privilège d'être avec Voltaire l'un des deux seuls écrivains cités par Jacques Brel dans une de ses chansons, ce qui devait bien le faire sourire. Pour nos "grands" media décérébrés, rendre hommage à Jean Dutourd s'est limité, en ce 18 janvier, à parler Académie et Grosses Têtes. Ils auront oublié très vite ce fichu réactionnaire (ô le vilain mot...et pourtant si juste : celui qui réagit) et guetteront la prochaine cible en habit vert ou bouvardesque de la camarde.
Ainsi, Dutourd est parti rejoindre ses copains ronchons en des lieux où l'on peut fumer sa pipe et vider son verre sans risquer l'anathème. Il faut bien admettre que pour lui, côtoyer Quai Conti une Simone Veil ou un Giscard n'avait rien de folichon. Rien "d'épatant", selon son expression favorite. D'autant qu'il était plutôt un survivant depuis le départ de sa tendre Camille, épousée en 1942 et qui l'accompagna plus de soixante années. Alors bon, suivons la trace de la chère Jacqueline de Romilly, et allons voir là-haut si les cuistres n'y sont pas.
Il fut un temps critique de cinéma, et garda toujours un oeil gourmand sur ce qu'offrait le septième art. Ainsi, en mars 2009, il avait apporté sa contribution au Libre Journal du Cinéma sur Radio Courtoisie en donnant, comme plus de cent personnalités venues de tous horizons, une liste de ses films préférés. Je vous la reproduis :
Deux Lubitsch : If i had a million et Ninotchka.
Deux Guitry : Faisons un rêve et Mon père avait raison.
Clouzot : Quai des orfèvres.
Korda/Pagnol : Marius.
Fellini : Lo sceicco bianco.
Hitchcock : The lady vanishes.
Visconti : Il gattopardo.
Scola : Una giornata particulare.
Allen : Broadway Danny Rose.
Et...Le Père Noël est une ordure.

Joli mélange de sourire et de hauteur de vue, de légèreté et de profondeur, et pirouette finale bien à l'image du "vieux Jeannot".

Le lire ou le relire nous fait du bien aux yeux, alors allons donc flâner du côté de Pluche ou l'amour de l'art ou du Feld Maréchal von Bonaparte. Et surtout sans la moindre once de modération.

© Franz Muzzano - Janvier 2011. Toute reproduction interdite sans autorisation de l'auteur. Tous droits réservés.

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8 janvier 2011 6 08 /01 /janvier /2011 17:40

"Vrai" marquis titré par la Couronne d'Espagne, Jean-Paul Chayrigues de Olmetta est peut-être d'abord un fier montmartrois, grand piéton de Paris devant l'Eternel. Entre autres activités, il fut longtemps Contrôleur de la Société des Auteurs dramatiques.
Il vient de publier son Almanach du Marquis 2010 (éditions Via Romana, 5, rue du Maréchal Joffre, 78000 Versailles), troisième volume d'un journal commencé en 2008.
Récits de voyages, propos de table (qui nous permettent de connaître quelques bonnes adresses, ou de fuir certaines autres...) et propos impertinents relatant ses sorties dans le "monde" sont distillés avec un humour souvent décapant. Mais il est aussi un homme qui ne craint pas de nous confier, avec une grande pudeur, ses émotions d'une manière souvent poignante. Pour lui, l'expression "fidèle en amitié" n'est en rien une formule.
Ce cher marquis ne se contente pas de dîner en ville, il va au cinéma, la plupart du temps seul et en...payant sa place. Chacun des trois volumes est émaillé de critiques qui peuvent être aussi tendres que redoutablement assassines. Surtout, sa connaissance de l'univers du spectacle lui permet de nous conter une multitude d'anecdotes sur des comédiens dont parfois il fut proche. Un très joli portrait de Jean Marais se trouve dans l'édition 2008, un autre est consacré à Jean Gabin dans le crû 2009. Le dernier volume paru nous offre, entre autres, une très belle évocation du cinéma Gaumont Palace dont il connaissait à peu près chaque fauteuil.
On y découvrira aussi quelques hommages rendus à des personnes disparues qui furent ses amis. Pour certains, il comble ainsi un vide que la grande presse a (volontairement ?) laissé se creuser : Remo Forlani est ainsi justement honoré, tout comme Dominique Zardi, personnalité aux multiples talents, qui ne fut pas seulement une "gueule" pour Mocky et Chabrol, ou "le type qu'on voit dans tous les fils des années 70/80 mais qu'on sait jamais comment y s'appelle".

On s'amuse et on apprend quantité de choses. Si j'ajoute que la plume est celle d'un grand styliste, et qu'on y cherchera en vain le moindre barbarisme ou la plus petite concession au pauvre langage polluant nos media, il sera entendu que je conseille fortement la lecture de ces pages.

 

 

 

© Franz Muzzano - Janvier 2011. Toute reproduction interdite sans autorisation de l'auteur. Tous droits réservés.

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Présentation

  • : Les Chroniques de Franz Muzzano
  • : Écrivain, musicien et diplômé d'Histoire de la Musique, j'ai la chance, depuis plus de 40 ans, de fréquenter les salles de concerts et les maisons d'opéras, et souvent aussi leurs coulisses. J'ai pu y rencontrer quantité d'artistes, des plus grands aux plus méconnus. Tous m'ont appris une chose : une passion n'a de valeur que si elle se partage. Partage que je vais tenter de vous transmettre à travers ces chroniques qui relateront les productions que j'ai pu voir ou entendre (l'art lyrique y tenant une grande place). Mais aussi les disques qui ont contribué à me former, tout comme les nouveautés qui me paraîtront marquantes (en bien ou en mal). J'évoquerai aussi certaines grandes figures du passé, que notre époque polluée par les "modes" a parfois totalement oubliées. Je vous proposerai aussi des réflexions sur des aspects plus généraux de la vie musicale. Tout cela dans un grand souci d'impartialité, mais en assumant une subjectivité revendiquée. Certaines chroniques pourront donc donner lieu à des échanges, des débats contradictoires, voire des affrontements qui pourront être virulents. Tant que nous resterons dans la courtoisie, les commentaires sont là pour ça. Et vous êtes les bienvenus pour y trouver matière à vous exprimer. En n'oubliant jamais que la musique n'est rien sans les artistes qui la font vivre et qui nous l'offrent. Car je fais mienne la phrase de Paul Valéry : "Aujourd'hui, nous n'avons plus besoin d'artistes. Mais nous avons besoin de gens qui ont besoin d'artistes".
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