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21 mars 2013 4 21 /03 /mars /2013 22:00

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Dans la fosse de Bayreuth.

 

 

Dans l'indifférence générale des media français, le grand chef et pianiste Wolfgang Sawallisch s'est éteint le 22 février dernier, après une longue et belle vie tout entière dédiée à la musique. Il était le dernier représentant d'une race probablement perdue de façon irrémédiable, celle des "Kapellmeister" mythiques. Fidèle jusqu'au bout à la région où il traça sa légende, c'est dans sa maison de Grassau, en Haute-Bavière, qu'il a posé son dernier point d'orgue, emportant peut-être avec lui comme ultime vision celle de sa chère montagne et de ses deux versants, l'un s'ouvrant sur Munich et l'autre sur Salzburg.

 

C'est justement à Munich qu'il naquit, le 26 août 1923. Il y fréquenta la Musikhochschule mais la guerre, qu'il effectua dans les services de transmission radio, ralentit sa progression. Mais il ne perdit pas de temps pour être, dès 1947, répétiteur et chef de chant à l'opéra d'Augsburg. En 1953, il devint le plus jeune Generalmusikdirektor du moment en Allemagne, à Aachen, très exactement comme un certain Herbert Von Karajan dix-huit ans plus tôt. Wiesbaden et Köln seront ses autres maisons de "formation", même s'il se fit remarquer dès 1952 à Salzburg en secondant Igor Markevitch, et surtout s'il fut en 1953 le plus jeune chef invité par les musiciens du Berliner Philarmoniker. Mais la première grande consécration lui fut offerte par Wieland et Wolfgang Wagner qui le convièrent à Bayreuth dès 1957, pour ce qui restera une grande histoire d'amour. Vienne, la Scala, Berlin, Dresde l'invitèrent ensuite régulièrement, et c'est à Philadelphie qu'il termina sa carrière. Paris l'a vu quelquefois, mais pour ne le consacrer qu'à l'occasion d'un cycle Beethoven allant des symphonies à Fidelio, entre 1994 et 1998. Avant cela, il n'y était vu que comme un bon exécutant bien solide...rien d'étonnant pour des orchestres qui avaient réussi à écoeurer Karajan, Solti ou Celibidache.

 

Mais son nom est avant tout associé au Bayerische Staatsoper, qu'il dirigea de 1971 à 1992. Il n'est pas déraisonnable d'affirmer qu'il contribua à faire de cette maison la première scène mondiale sur le plan de la qualité des productions offertes. Et ce pour trois raison essentielles : le travail musical sans cesse renouvelé, une équipe de chanteurs digne de l'Olympe, et l'exigence pour les metteurs en scène de rester à leur place. C'est d'ailleurs la prise de pouvoir de ces derniers qui le fit renoncer à sa fonction, Munich étant la rare scène à avoir résisté aussi longtemps à la dictature de ces fossoyeurs de l'art lyrique (avec le MET, mais pour d'autres raisons).

Pour ce qui est du travail musical, il contrôlait le moindre détail de ses interprétations puisqu'il pouvait grâce à son niveau de piano tenir la place de chef de chant et de répétiteur (Monsieur Schwarzkopf, Walter Legge, disait de lui : "quand on est si bon pianiste, c'est presque un scandale qu'on devienne en plus si formidable chef d'orchestre"). Cette recherche de qualité lui était facilitée par la galerie d'étoiles qu'il avait sous la main. Fischer-Dieskau et Varady en résidence, tout comme Popp ou Fassbaender, Cotrubas...et Rysanek, Jones ou Domingo y avaient leur rond de serviette.

 

Cette exigence de réunir les meilleurs lui était venue très vite, avec l'aide de Legge chez EMI, qui n'hésita pas à lui confier, autour du Philarmonia, l'enregistrement de Cappriccio avec une distribution qui donne le vertige : Schwarzkopf, Fischer-Dieskau, Gedda, Waechter, Hotter, Ludwig...pour une oeuvre où la "conversation" est reine, et prime sur la "vocalita" pure. À ce stade de recherche de perfection, on pense à Visconti demandant aux figurantes du bal d'Il Gattopardo d'avoir dans leur sac à main des poudriers et autres objets d'époque qui restaient invisibles !

 

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Avec Dietrich Fischer-Dieskau.

 

Bizarrement, il ne dirigea plus à Bayreuth après 1962. Mais chacune de ses apparitions nous renvoie à un âge d'or aujourd'hui disparu. Le Tristan de Wolfgang Wagner lui offrit le couple légendaire Windgassen/Nilsson en 1957, 1958 et 1959. Cette même année, il commença une "liaison" artistique exceptionnelle avec Wieland, pour un sublime Fliegende Holländer réunissant London et Rysanek, repris en 1960 avec Franz Crass et en 1961 avec Anja Silja. 1961 où il créa un nouveau Tannhäuser toujours avec Wieland, et un plateau de rêve (Windgassen, De Los Angeles, Bumbry, Fischer-Dieskau) qui sera encore surpassé l'année suivante pour ce qui reste la version de référence de l'après-guerre, la torche vive Silja remplaçant la sage Victoria De Los Angeles, et le pudique Waechter s'élevant au niveau du modèle Fischer-Dieskau. Rien que pour le troisième acte et le "Retour de Rome" spectral de Windgassen, ce témoignage convertirait les plus réticents à l'univers wagnérien. Le Lohengrin proposé cette même année 1962, bien que remarquable, ne pouvait pas atteindre de tels sommets, malgré un fantastique Ramon Vinay redevenu baryton pour l'occasion.

 

Il ne se cantonna pas pour autant dans le lyrique. Sans cesse il se repencha sur Beethoven, Schumann ou Brahms avant d'en donner de mémorables intégrales avec des orchestres aussi prestigieux que le London Philarmonic, la Staatskapelle de Dresde ou le Concertgebouw d'Amsterdam.

 

Entre deux représentations ou deux enregistrements, il redevenait pianiste au service des plus grands Liedersänger qu'il pouvait côtoyer. Brahms avec Fischer-Dieskau, Schubert avec Margaret Price ou Hermann Prey furent ainsi magnifiés. Mais c'est peut-être son intégrale de la musique chorale du même Schubert avec rien moins que le choeur de la Bayerische Rundfunk qui restera comme l'un de ses plus grands legs discographique en dehors de l'opéra.

 

 

 

Un serviteur de la musique, humble et refusant toute concession aux modes ou à la gloire médiatique, s'en est allé rejoindre la galerie des ombres des plus grands. Et il est très probable que le moule soit cassé.

 

 

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© Franz Muzzano - Mars 2013. Toute reproduction interdite sans autorisation de l'auteur. Tous droits réservés.

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Published by Franz Muzzano - dans L'hommage de Franz
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Présentation

  • : Les Chroniques de Franz Muzzano
  • : Écrivain, musicien et diplômé d'Histoire de la Musique, j'ai la chance, depuis plus de 40 ans, de fréquenter les salles de concerts et les maisons d'opéras, et souvent aussi leurs coulisses. J'ai pu y rencontrer quantité d'artistes, des plus grands aux plus méconnus. Tous m'ont appris une chose : une passion n'a de valeur que si elle se partage. Partage que je vais tenter de vous transmettre à travers ces chroniques qui relateront les productions que j'ai pu voir ou entendre (l'art lyrique y tenant une grande place). Mais aussi les disques qui ont contribué à me former, tout comme les nouveautés qui me paraîtront marquantes (en bien ou en mal). J'évoquerai aussi certaines grandes figures du passé, que notre époque polluée par les "modes" a parfois totalement oubliées. Je vous proposerai aussi des réflexions sur des aspects plus généraux de la vie musicale. Tout cela dans un grand souci d'impartialité, mais en assumant une subjectivité revendiquée. Certaines chroniques pourront donc donner lieu à des échanges, des débats contradictoires, voire des affrontements qui pourront être virulents. Tant que nous resterons dans la courtoisie, les commentaires sont là pour ça. Et vous êtes les bienvenus pour y trouver matière à vous exprimer. En n'oubliant jamais que la musique n'est rien sans les artistes qui la font vivre et qui nous l'offrent. Car je fais mienne la phrase de Paul Valéry : "Aujourd'hui, nous n'avons plus besoin d'artistes. Mais nous avons besoin de gens qui ont besoin d'artistes".
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