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20 septembre 2013 5 20 /09 /septembre /2013 21:49

makro

 

19 septembre, 15 heures. Mon téléphone m'indique que j'ai reçu un nouvel SMS. L'Opéra de Paris annonce qu'elle procède à des ventes "flash" pour toutes les représentations de Vek Makropulos à 50 % du prix normal, et ce pour toutes les catégories. J'ai compris, la reprise de l'admirable production datant de 2007 n'attire pas grand monde. Un vulgaire Faust redonné pour la douzième fois serait complet et ferait la joie des adeptes du marché noir, pas Janacek. Et à 19 heures 30, la lumière s'éteint sur une salle emplie aux deux-tiers. Misère...

 

Et pourtant, ce spectacle est sans contestation l'un des plus aboutis que l'on ait pu voir à Bastille ces dernières années. Grâce surtout à la magistrale mise en scène de Krzysztof Warlikowski, belle et intelligente à la fois, qui transpose l'histoire d'Emilia Marty dans le monde d'Hollywood. Janacek ne s'intéressait guère au cinéma, pas plus que Karel Capek, l'auteur de la pièce dont il s'inspira. Mais le destin et l'aura du personnage central évoquent irrésistiblement celui des stars déchues, des gloires foudroyées, des mythes brisés. En 1926, date de la création de l'ouvrage, la Diva commence à être supplantée par l'actrice muette sur pellicule, qui devra peu après se mettre à parler sous peine de disparaître. Emilia Marty est une légende des scènes lyriques, adulée de tous les hommes qui croisent son chemin. Le coup de génie de Warlikowski est de l'avoir associée à deux autres légendes détruites, l'une réelle et l'autre fictive (et pourtant tellement "vraie"...) : Marilyn Monroe, et la Norma Desmond de Sunset Boulevard immortalisée par Gloria Swanson. Des projections vidéo, pour une fois judicieuses et ne nuisant jamais au continuum musical, nous replongent dans la vie de la première et dans le fulgurant délire halluciné de la seconde. Et ce n'est en rien un hasard si le choix s'est porté sur ces deux exemples. Norma Jean, bien réelle, devenue jouet d'un monde trop dur quand elle n'est pas "Marilyn". Norma Desmond, un personnage certes, mais tellement incarné qu'on sait qu'il est autobiographique. Et Emilia Marty est cantatrice, et ne peut qu'avoir chanté Norma. Opéra qui ramène le spectateur, encore aujourd'hui, au spectre de Callas, autre ange calciné. Nous sommes dans l'illusion, illusion de l'écran qui fige à jamais, illusion de l'immortalité, illusion du refus du temps qui passe. Alors voilà Emilia dans la robe de Marilyn, dans les habits de Gilda ou jouet minuscule dans la main de King Kong, en représentation, dédaignant ses admirateurs car seule à connaître son secret, celui du philtre de jouvence qui la rend belle et désirable encore alors qu'elle est née en 1585...

 

Raconter "l'intrigue" serait fastidieux ici, tant il se passe de choses en moins de deux heures. On trouvera un excellent article présentant l'oeuvre dans le numéro 6 d'Actu'Art Magazine...

 

link

 

La distribution, à deux exceptions près, est modifiée par rapport à celles de 2007 et 2009. L'intelligence de Warlikowski tient aussi dans le fait de ne pas faire des personnages qui entourent Emilia de simples comparses. Ils ont tous une chair, une présence remarquables. Et se sortent très bien d'une partition diabolique. Le plaisir de retrouver Ryland Davies, bientôt 71 ans, est toujours aussi fort. La voix est restée d'une grande fraîcheur, et il donne au personnage de doux-dingue de Hauk-Sendorf une émotion qu'on n'imagine pas de prime abord (un peu comme dans son incarnation du Souffleur dans Capriccio...). Autre rescapé des années précédentes, Vincent Le Texier campe un Jaroslav Prus rugueux et sonore. Je ne serai pas trop sévère avec Atilla Kiss-B, ténor roumain doté d'un fort beau timbre, en délicatesse avec des aigus quasiment inchantables, et que j'aimerai entendre en Chouisky ou Golitsine...même s'il chante plus volontiers Calaf ou Don José. Jochen Schmeckenbecher, Andreas Conrad et Ladislav Elgr complètent une équipe masculine qui n'est en rien sacrifiée. Et il faudra surveiller la jeune mezzo (pour l'instant...) Andrea Hill, plus que prometteuse.

 

merbeth1.jpg

 

Ricarda Merbeth

 

Mais l'ouvrage repose presqu'en totalité sur les épaules d'Emilia Marty, pratiquement toujours en scène, telle une Elektra. Et si le rôle n'est pas comparable à l'héroïne de Strauss, ne serait-ce que par la masse orchestrale plus "raisonnable" à franchir, il n'en est pas moins d'une immense difficulté, exigeant une concentration de tous les instants. L'écriture vocale de Janacek ne permet jamais de se "poser" sur une phrase mélodique, encore moins de s'appuyer sur un air : il n'y en a aucun. La cantatrice doit convaincre par la seule "conversation", qui est le fruit de l'étude de la langue tchèque transposée sur la phrase musicale. Le tout avec une présence d'actrice demandant une débauche d'énergie folle. Ricarda Merbeth succède à Angela Denoke, et est tout simplement phénoménale. Certains ont déploré son manque d'engagement au début de l'ouvrage. C'est ne pas avoir compris qu'elle cherche à montrer l'évolution d'Emilia au fur et à mesure que son destin fatal se dessine. Elle apparaît star détachée, dédaigneuse, hautaine, froide, et Merbeth aligne sa voix sur cet état d'esprit. Mais petit à petit, avec la peur de la mort qui vient, l'obligation de payer de son corps pour obtenir un papier qui pourrait la faire survivre, et la confession finale elle brise les chaînes de l'apparence qu'elle se donnait et se lâche totalement. On retrouve alors la wagnérienne qui triompha à Bayreuth en Elisabeth et surtout en Senta (époustouflante), la torche vive à la voix pleine, chaude, égale jusqu'aux extrêmes. Et la tragédienne est là, omniprésente, brûlant la scène. Ah ! pouvoir entendre ça dans une autre acoustique que cette "usine" avaleuse de sons qu'est Bastille...

 

Il faut absolument suivre de près cette très grande dame du chant, qui est maintenant totalement confirmée. Son parcours, son répertoire, son don total d'elle-même me font irrésistiblement penser à ce que furent ceux de Leonie Rysanek au même âge...Je sais que l'époque n'est malheureusement plus la même, mais sait-on jamais.

 

J'ai titré "le triomphe des femmes"...Ce n'était pas seulement parce qu'Emilia Marty, en plus de 300 ans, eut de multiples identités. J'ai dit aussi que les chanteurs ne pouvaient jamais se poser sur une ligne mélodique. Il n'en est pas de même de l'orchestre, où défile une partition absolument fabuleuse, faite de petites phrases parcourant tous les pupitres, d'une multitude de détails qui mériteraient d'être écoutés seuls (une suite pour orchestre pourrait être mise en forme par un compositeur actuel...). Ancienne violoncelliste reconvertie dans la direction d'orchestre, Susanna Mälkki a la lourde tâche de succéder à Salonen. Et c'est d'une main de fer qu'elle conduit tout ce beau monde, avec une sorte d'autorité bienveillante qui permet au plateau d'être en parfaite osmose avec les petits bijoux colorés qu'elle fait jaillir de la fosse. Elle est l'autre triomphatrice d'une soirée remarquable, où l'oeil et l'oreille sont enfin comblés. Et tant pis pour les absents...

 

 

© Franz Muzzano - Septembre 2013. Toute reproduction interdite sans autorisation de l'auteur. Tous droits réservés.

 

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Published by Franz Muzzano - dans Opéra : L'oreille de Franz
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Présentation

  • : Les Chroniques de Franz Muzzano
  • : Écrivain, musicien et diplômé d'Histoire de la Musique, j'ai la chance, depuis plus de 40 ans, de fréquenter les salles de concerts et les maisons d'opéras, et souvent aussi leurs coulisses. J'ai pu y rencontrer quantité d'artistes, des plus grands aux plus méconnus. Tous m'ont appris une chose : une passion n'a de valeur que si elle se partage. Partage que je vais tenter de vous transmettre à travers ces chroniques qui relateront les productions que j'ai pu voir ou entendre (l'art lyrique y tenant une grande place). Mais aussi les disques qui ont contribué à me former, tout comme les nouveautés qui me paraîtront marquantes (en bien ou en mal). J'évoquerai aussi certaines grandes figures du passé, que notre époque polluée par les "modes" a parfois totalement oubliées. Je vous proposerai aussi des réflexions sur des aspects plus généraux de la vie musicale. Tout cela dans un grand souci d'impartialité, mais en assumant une subjectivité revendiquée. Certaines chroniques pourront donc donner lieu à des échanges, des débats contradictoires, voire des affrontements qui pourront être virulents. Tant que nous resterons dans la courtoisie, les commentaires sont là pour ça. Et vous êtes les bienvenus pour y trouver matière à vous exprimer. En n'oubliant jamais que la musique n'est rien sans les artistes qui la font vivre et qui nous l'offrent. Car je fais mienne la phrase de Paul Valéry : "Aujourd'hui, nous n'avons plus besoin d'artistes. Mais nous avons besoin de gens qui ont besoin d'artistes".
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