Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
25 mars 2013 1 25 /03 /mars /2013 22:40

philipe.jpeg

 

Gérard Philipe, Pierre.

 

 

L'association entre Yves Allégret et Jacques Sigurd commença en 1948 avec Dédée d'Anvers et se poursuivit jusqu'en 1956 avec La meilleure part. Ensemble ils tournèrent sept films, dont les trois premiers forment une espèce de trilogie noire, qui culmine dans l'atroce avec Manèges en 1949. Au centre de ce triptyque se situe ce qui reste peut-être le film le plus désespéré du cinéma français, Une si jolie petite plage, sorti le 19 janvier 1949.

 

Dans une nomenclature, le titre pourrait laisser imaginer la chronique d'un été bucolique. Mais je pense au contraire que pour une fois, un avertissement serait nécessaire : "À ne surtout pas regarder en période de cafard". Tout d'abord, l'ambiance. Un bourg isolé dans la Somme, près de la plage et des dunes. Un hôtel qui semble être le seul lieu de vie des environs, et surtout une pluie omniprésente, pénétrante, sale, poisseuse. La photo du maître Henri Alekan accentue encore ce sentiment de fatalité annoncée, en ne proposant pas un film en noir et blanc, mais plutôt en gris et gris (ce qui est souvent la signature d'Yves Allégret). Toutes les nuances grisées sont utilisées, en contrastes violents ou en transitions douces. La faucheuse est annoncée dès les premières images, les destins sont écrits.

 

Il y a du Albert Camus dans le scénario de Sigurd, le Camus de L'Exil et le royaume, où aucun espoir ne semble possible. Pierre Monet arrive un soir dans cet hôtel en paraissant perdu, mais l'on devine qu'il connaît déjà les lieux. Dans un coin, paralysé et muet, l'ancien propriétaire semble le reconnaître et c'est sa nièce qui tient maintenant la maison. Elle maltraite un adolescent tout droit venu de l'assistance, qui assure l'emploi d'homme à tout faire. Même les plus basses besognes, comme assouvir les quatre volontés de la femme d'un riche industriel, pour le moins délaissée. Et Pierre se revoit, des années plus tôt, quand il se trouvait à la place du gamin. Lui aussi est pupille de la nation, lui aussi a mangé les restes, dormi par terre, été molesté. Lui aussi a subi les caprices d'une insatisfaite, une chanteuse avec qui il est parti, un soir d'audace. Une chanteuse qu'il vient d'assassiner.

 

Tout, dans ce lieu sordide, lui rappelle son passé et son dernier geste. Le vieux dans son coin, le gosse exploité, et jusqu'au disque qu'un voyageur de commerce se joue en boucle. Un disque de la chanteuse...Et la police est là, le recherche. Et Fred est là aussi, l'ancien amant de sa victime. Tout le cerne, tout l'enserre et dehors il n'y a que le déluge. Seule Marthe, la serveuse, va se comporter en amie, être pour lui une épaule, chercher à organiser sa fuite. Mais la grisaille et la pluie disposent quand une main tendue propose. Pierre ira vers la mort.

 

plage.jpeg

 

Christian Ferry, Gérard Philipe.

 

Pierre, ange ayant été démon l'espace d'une seconde et qui en a perdu ses ailes (factices, vu son histoire dès l'origine) jusqu'à la fin de ses jours, demandait un acteur d'exception capable d'incarner ce bouillonnement intérieur en laissant croire qu'il s'agit d'un vide sidéral. Le Gabin d'avant-guerre aurait été insurpassable, celui de La Bandera ou, évidemment, du Jour se lève. Pour ce rôle impossible, Gérard Philipe offre sa plus belle performance d'acteur au cinéma, et de très loin. Je veux bien croire qu'il fut exceptionnel au théâtre, mais il ne m'a jamais vraiment convaincu à l'écran. Sauf ici, où il est exceptionnel, l'exact personnage surgissant comme une ombre qui s'en va vers le néant.

 

N'importe quel autre scénariste aurait créé un couple, ne serait-ce que pour une nuit. Là, c'est la fraternité des désespérés, de ceux qui ne croient plus en rien mais se délectent d'une main tendue. De simples effleurements amènent les seuls sourires sincères dans tout ce marasme. Et Marthe est jouée par la sublime Madeleine Robinson, pour moi l'une des plus belles actrices de ces années-là, souvent oubliée au profit de comédiennes à la plastique plus avenante. Mais qui d'autre a eu cette beauté vraie, cette simplicité dans le geste, ce regard d'une douceur qui pénètre au plus profond de l'âme, et cette voix à la fois pure et sauvage ? Dans toute la première partie du film elle se tient tête baissée, se veut invisible. Elle est la chienne de la maison, celle qui pourrait dormir à-même le sol, après l'avoir frotté et monté l'eau dans les chambres. Elle ne veut rien voir, elle ne veut pas être complice. Mais Pierre a besoin, au sens propre du terme, même si l'image est forte et belle, d'un pansement. Et dès qu'elle lui apporte, qu'elle ose le regarder, elle se métamorphose. Droite et digne, elle va vouloir le sauver.  Grâce à elle, à ce qu'elle dégage, les plus optimistes pourront croire un instant qu'elle va changer le cours des choses, que Pierre va s'en sortir, qu'ils vont s'enfuir. Hélas...

 

robinsonphilipe.jpeg

 

Madeleine Robinson, Gérard Philipe.

 

 

Autour d'eux, on vivote, on triche, on juge. Jane Marken campe une tenancière toute de lâche bassesse (avant d'être la mère abjecte dans Manèges), Julien Carette fait son numéro habituel et génial en voyageur de commerce. Mona Dol est subtilement perverse et l'on croise l'ombre diabolique, quasi méphistophélique, de Jean Servais, suintant la haine par tous les pores de sa peau.

 

Tous sont superbement dirigés par un Allégret qui semble pourtant s'effacer, comme s'il voulait que la pluie propose sa propre mise en scène. Un bruit de pluie qui accompagne la splendide musique de Maurice Thiriet, elle aussi désespérée, qui module ses thèmes autour de la "chanson qui tue" (chantée par Madeleine Robinson elle-même) et se permet aussi d'introduire le thème du choral de Bach Christ lag in Todesbanden, comme si les dunes étaient un Golgotha.

 

affiche.jpeg

 

© Franz Muzzano - Mars 2013. Toute reproduction interdite sans autorisation de l'auteur. Tous droits réservés.

Partager cet article

Repost 0

commentaires

Julien Morvan 26/03/2013 19:42


Merci de votre commentaire sur mon blog. Votre article est très intéressant, notamment dans la référence à Camus, que je n'aurais su voir quant à moi. Je découvre votre blog très riche, et
l'ajoute dans mes liens sur mon blog dès aujourd'hui !


Très bonne soirée! :)

Franz Muzzano 27/03/2013 00:57



Merci à vous, et bienvenue ;-)



Présentation

  • : Les Chroniques de Franz Muzzano
  • : Écrivain, musicien et diplômé d'Histoire de la Musique, j'ai la chance, depuis plus de 40 ans, de fréquenter les salles de concerts et les maisons d'opéras, et souvent aussi leurs coulisses. J'ai pu y rencontrer quantité d'artistes, des plus grands aux plus méconnus. Tous m'ont appris une chose : une passion n'a de valeur que si elle se partage. Partage que je vais tenter de vous transmettre à travers ces chroniques qui relateront les productions que j'ai pu voir ou entendre (l'art lyrique y tenant une grande place). Mais aussi les disques qui ont contribué à me former, tout comme les nouveautés qui me paraîtront marquantes (en bien ou en mal). J'évoquerai aussi certaines grandes figures du passé, que notre époque polluée par les "modes" a parfois totalement oubliées. Je vous proposerai aussi des réflexions sur des aspects plus généraux de la vie musicale. Tout cela dans un grand souci d'impartialité, mais en assumant une subjectivité revendiquée. Certaines chroniques pourront donc donner lieu à des échanges, des débats contradictoires, voire des affrontements qui pourront être virulents. Tant que nous resterons dans la courtoisie, les commentaires sont là pour ça. Et vous êtes les bienvenus pour y trouver matière à vous exprimer. En n'oubliant jamais que la musique n'est rien sans les artistes qui la font vivre et qui nous l'offrent. Car je fais mienne la phrase de Paul Valéry : "Aujourd'hui, nous n'avons plus besoin d'artistes. Mais nous avons besoin de gens qui ont besoin d'artistes".
  • Contact

Recherche