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30 mars 2013 6 30 /03 /mars /2013 22:00

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Diana Damrau.

 

Il est des soirées que l'on attend pour une raison précise, et qui apportent de merveilleuses surprises tout en confirmant ce que l'on attendait par ailleurs.

 

La production de Traviata mise en scène par Willy Decker a déjà plusieurs années, et a vu se succéder des Violetta de renom. La belle Marina Poplavskaya fut une révélation, et Nathalie Dessay confirma que le rôle n'était pas pour elle, le suraigu n'étant en rien une condition suffisante pour le chanter ne serait-ce que correctement. Cela étant, venant toutes deux après la merveilleuse Anna Netrebko, la tâche était plutôt ardue.

 

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Diana Damrau, Placido Domingo.

 

Je m'attendais à parler de cette matinée du 30 mars sous un angle précis. Mais le choc provoqué par ce que je viens d'entendre est tel que je ne m'étendrai pas trop sur l'événement que tout le monde attendait, à savoir la prise de rôle de Placido Domingo en Giorgio Germont. Cet immense artiste (et par ailleurs immense bonhomme) est un affamé, ce n'est pas une surprise. À 72 ans, il a définitivement renoncé à tout rôle de ténor, après l'annulation des derniers engagements wagnériens qu'il pensait encore pouvoir mener à bien (et j'ai de toutes façons toujours émis les plus grandes réserves quant à sa capacité à entrer dans l'univers de Wagner). Après Simone Boccanegra (repris il y a peu à Vienne), Rigoletto ou encore Nabucco, il poursuit sa conquête des barytons verdiens avec son premier "Papa Germont". Et un Domingo souffrant (une annonce fut faite avant l'ouverture) reste un Domingo, à savoir un monstre de "métier". Le rôle est bien évidemment tenu, maîtrisé, et bien connu ne serait-ce que par le souvenir de tous les grands (Cappuccilli, Bruson, Milnes...) qu'il a côtoyés quand il chantait Alfredo. Mais la limite de sa quête se situe peut-être avec ce personnage précis. Certes, ses tout débuts vers 1958-1959 se firent dans une tessiture de baryton. Mais il chantait alors surtout de la zarzuela, et les conseils qu'il reçut l'amenèrent à se muer en ténor pour effectuer la carrière que l'on sait. Et s'il fut un immense Otello, s'il eut toujours une couleur proche de celle d'un baryton "clair", la richesse de ses harmoniques était telle que son timbre restait bien celui d'un ténor. Aujourd'hui, les aigus sont perdus, les graves peuvent être plus sonores, mais rien n'y fait : les années de travail sur les résonnateurs lui ont donné un timbre qui est bien trop clair pour offrir un Giorgio Germont crédible. Pour Boccanegra, cela ne pose pas trop de problème dans la mesure où il n'est pas en concurrence directe dans l'intrigue. Au contraire, un Simone plus "lumineux" permet des contrastes plus nets avec les autres protagonistes que sont Fiesco ou Paolo. Mais face à Violetta, une telle particularité amène un contre-sens. L'entrée de Germont doit être un moment d'autorité, avant de se muer petit à petit en confidence puis en compréhension paternaliste dans l'évolution du grand duo du II. Ici, le timbre de Domingo n'évoque à aucun moment le moralisateur, et encore moins le père. En poussant un peu plus loin, il pourrait presque être entendu comme un possible rival pour son fils. Alors on se dit qu'à 72 ans, et qui plus est souffrant, l'artiste est toujours là (malgré des bizarreries telles que sa prononciation de "Piangi, piangi" entendu "Piangui"...), même s'il semble être assez peu concerné par le drame, à l'image d'un "Di Provenza" bien terne (mais le fait qu'il soit souffrant lui impose peut-être une certaine réserve). Et on applaudit Placido Domingo la légende, pas vraiment Placido Domingo en tant que Germont.

 

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Placido Domingo, Diana Damrau.

 

Les agents et les maisons de disques en font des tonnes avec "le nouveau ténor" ou "le ténor de demain" (combien en avons nous eu depuis vingt ans ?), le jeune Saimir Pirgu. Enfin jeune...à 31 ans, il en a déjà dix de carrière. Et le moins que l'on puisse dire est que ça ne saute pas aux oreilles. Le timbre a parfois de très belles couleurs mais l'émission est étrange, le souffle souvent court, les aigus criés (voire escamotés) et la justesse parfois approximative. Et un souffle persistant se joint à chaque son, ce qui à son âge est pour le moins inquiétant. Quant à l'interprétation, elle est monocorde, sauf peut-être dans la colère du second tableau du II. Il balance son air (et expédie comme il le peut la cavatine) en donnant l'impression de le réciter, et plus grave, déséquilibre tous les duos avec Violetta. Et là, c'est du domaine du sacrilège.

 

Parce que la grande surprise de cette production est que non seulement le pari un peu fou de Diana Damrau est tenu, mais que nous assistons à la naissance d'une immense Violetta. Elle aurait pu tenter sa prise de rôle dans un théâtre peu exposé, et surtout moins gigantesque que le MET. Mais non, elle aime le risque, et le risque calculé. Il y a deux mois à peine, elle était Gilda de Rigoletto dans ce même théâtre, et elle triomphait. Mais Violetta est d'un autre calibre. Et en fait, sa Gilda déjà bien maîtrisée lui a permis de composer son personnage de fille perdue, sauvée par le pardon, rédimée dans la mort. Dès les premières notes on s'interroge sur sa conception du rôle. Son "Libiamo" alterne l'insouciance et la minauderie, comme vécu par une adolescente. Mais le duo avec Alfredo la voit plonger dans la sincérité amoureuse (malgré son partenaire...) et, surtout, la grande scène qui termine le premier acte est abordée avec le caractère adéquat. L'oeuvre se déroulant sur une courte période, Violetta est déjà malade dans ce passage, et trop de cantatrices la montrent en parfaite santé sous prétextes de vocalises brillantes à parfaitement exécuter. Le "Ah ! fors'è lui" est donné comme une plainte, sans hésiter à parfois hacher la phrase, comme le ferait une phtisique en crise. Et le "Sempre libera" est attaqué comme un mouvement de colère, de refus d'une fatalité. Mais sa reprise est volontairement plus lente, comme le souvenir d'un espoir né quelques secondes plus tôt. Comme sa fréquentation du bel canto rossinien est toujours bien ancrée, la colorature ne lui pose aucun souci, et même elle se permet d'ajouter quelques petits ornements, quelques menus retards très bien venus. Le tout couronné d'un flamboyant mi bémol.

 

Mais ce qui fait que l'on constate qu'une grande Violetta existe s'entend au deuxième acte. Et là, chaque passage émerveille encore plus que le précédent. Plus écoutée par Domingo que par Pirgu, elle phrase tout son duo avec un sens du mot hallucinant, des nuances infinies avec un "Dite alla giovine" d'anthologie, et un "Amami Alfredo" qui arrache des larmes. Et sur sa lancée, le dernier acte est digne des plus grandes interprètes de tous les temps. Une lecture de la lettre proche de l'écoeurement, un "Addio del passato" à faire pleurer les pierres, un duo qui sent déjà la fin (pour elle, lui semble ne pas comprendre) et une mort qui est un cri vers le ciel.

 

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Diana Damrau, Saimir Pirgu.

 

La direction du Canadien Yannick Nézet-Séguin est une très propre mise en place des moments forts émotionnellement parlant, mais part un peu dans tous les sens dès que le plateau comprend plus de trois personnes, ce qui offre un second tableau du II parfois un peu désordonné. La prise de son radio ne parvient pas à masquer qu'il force un peu les décibels, mais son écoute du grand duo de l'acte II est excellente.

 

Alors peut-être se rappellera-t-on de cette série de représentations pour la naissance d'une immense Violetta, qui laisse entrevoir beaucoup de belles choses dans d'autres rôles. L'occasion de le vérifier viendra rapidement puisqu'elle reprendra la "dévoyée" à Bastille la saison prochaine. Mais hélas dans une tout autre acoustique...

 

 

© Franz Muzzano - Mars 2013. Toute reproduction interdite sans autorisation de l'auteur. Tous droits réservés.

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Published by Franz Muzzano - dans Opéra : L'oreille de Franz
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  • : Les Chroniques de Franz Muzzano
  • : Écrivain, musicien et diplômé d'Histoire de la Musique, j'ai la chance, depuis plus de 40 ans, de fréquenter les salles de concerts et les maisons d'opéras, et souvent aussi leurs coulisses. J'ai pu y rencontrer quantité d'artistes, des plus grands aux plus méconnus. Tous m'ont appris une chose : une passion n'a de valeur que si elle se partage. Partage que je vais tenter de vous transmettre à travers ces chroniques qui relateront les productions que j'ai pu voir ou entendre (l'art lyrique y tenant une grande place). Mais aussi les disques qui ont contribué à me former, tout comme les nouveautés qui me paraîtront marquantes (en bien ou en mal). J'évoquerai aussi certaines grandes figures du passé, que notre époque polluée par les "modes" a parfois totalement oubliées. Je vous proposerai aussi des réflexions sur des aspects plus généraux de la vie musicale. Tout cela dans un grand souci d'impartialité, mais en assumant une subjectivité revendiquée. Certaines chroniques pourront donc donner lieu à des échanges, des débats contradictoires, voire des affrontements qui pourront être virulents. Tant que nous resterons dans la courtoisie, les commentaires sont là pour ça. Et vous êtes les bienvenus pour y trouver matière à vous exprimer. En n'oubliant jamais que la musique n'est rien sans les artistes qui la font vivre et qui nous l'offrent. Car je fais mienne la phrase de Paul Valéry : "Aujourd'hui, nous n'avons plus besoin d'artistes. Mais nous avons besoin de gens qui ont besoin d'artistes".
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