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13 mars 2014 4 13 /03 /mars /2014 21:54

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Sondra Radvanovsky, Ambrogio Maestri.

 

Était-ce bien le même Paolo Carignani qui dirigeait Tosca à Barcelone en ce 11 mars, et qui endormait toute une salle à Bastille dans cette même oeuvre en octobre 2012 ? J'ai eu du mal à le croire, et c'est un vrai bonheur de pouvoir couvrir d'éloges un musicien que je n'ai guère épargné dans un autre article. Je ne pense pas qu'à 52 ans, il ait en si peu de temps revu sa conception d'une oeuvre qu'il maîtrise depuis ses débuts. Simplement, avec un autre plateau et dans une salle conçue pour l'opéra et non pas une usine, il peut offrir deux heures de bonheur en laissant parler la musique.

 

Ayant écouté une retransmission en direct donnée par une radio catalane, je n'évoque pas la mise en scène signée Paco Azorín, dont on nous dit qu'elle joue sur l'éclairage des passions, plaçant chaque acte dans une époque différente, et montrant la dramaturgie sous un angle d'abord réaliste, puis symbolique et enfin métaphorique. En attendant que cette production voyage, il faudra se contenter de quelques photos et constater qu'à l'évidence, rien de ce qui est demandé aux chanteurs ne vient gêner leur prestation. Bref, nous ne sommes pas à New York en train de subir la vision de Luc Bondy...

 

Les rôles secondaires ne sont pas sacrifiés, à l'image du Sacristain de Valeriano Lanchas ou de l'Angelotti de Vladimir Baykov. Mais Tosca, c'est le drame d'une femme passionnée, l'idéalisme un peu naïf d'un peintre amoureux et la solitude du pouvoir absolu pouvant mener au sadisme d'un chef de la police. Un trio bien connu, vu et entendu des dizaines de fois, et qui se résume souvent à un moment de gloire supplémentaire dans la carrière des chanteurs concernés. Donner le sentiment que l'on "redécouvre" une oeuvre pourtant sue par coeur par des incarnations qui parviennent à surprendre relève du miracle. Et pourtant, au Liceu, nous n'en sommes pas très loin.

 

L'ordinaire et le routinier sont pourtant bien présents, à cause du trop pâle Mario proposé par Jorge de León. Court de souffle et pauvre de timbre, le ténor venu des Canaries a bien du mal à tout simplement "chanter" dans tout le premier acte. La voix semble coincée dans la gorge, sans projection, à l'image d'un pénible Recondita armonia dont on se demande encore comment il se sort sans accident. Le bonhomme a pourtant du métier, avec déjà à son actif quelques Don José, Radames, Chénier et même Calaf, dont certains à Vérone. Alors indisposition d'un soir ou trac passager ? D'autant qu'il se reprend bien au II (certes peu exigeant si l'on excepte le Vittoria, dont le moins que l'on puisse dire est qu'il ne soulève guère l'auditeur de son fauteuil), et surtout au III qui le voit plus libéré. Sans être inoubliable, son E lucevan le stelle a au moins le mérite d'être offert sur le souffle, sans sanglots superflus. Il y propose même d'assez belles couleurs, et sa voix se libère enfin. Mais il a de toute évidence besoin de mûrir avant de prétendre concurrencer les nombreux ténors qui promènent leur Cavaradossi à travers la planète.

 

Et puis pour être honnête, je serais probablement moins sévère avec lui s'il ne côtoyait pas deux chanteurs tout simplement exceptionnels. Ils étaient attendus, et ont dépassé les espérances en parvenant encore à surprendre.

 

Ambrogio Maestri est LE Falstaff actuel, sans le moindre rival. Mais le ramener à ce seul rôle serait pour le moins réducteur, et ferait oublier qu'à 43 ans, il a déjà à son répertoire à peu près tous les barytons-Verdi, passant sans encombre de la pureté de ligne de Luna ou de Renato à la perfidie de Iago ou la grandeur de Boccanegra. Scarpia ne lui pose aucun problème vocalement parlant (et physiquement, il est à l'évidence LE personnage), alors il met dans son chant tout ce que la fréquentation de ces diverses figures lui a apporté. Un Scarpia qui ne tombe jamais dans les travers de la caricature, utilisant à merveille le texte pour moduler chaque phrase en parfait mélodiste. Rien n'est chargé, rien n'est hurlé et, surtout, la partition est respectée à la lettre. L'évolution du personnage se fait par la variation des couleurs, et par une dynamique allant du pianissimo quasi imperceptible aux coups de tonnerre foudroyants, à l'image d'un Te Deum qui domine sans effort apparent un choeur pourtant déchaîné. Il parvient au but que Gobbi a défini, "à la fin du II le public doit me détester", en pensant toujours à d'abord "chanter". Et quel timbre....

 

Dans un peu moins d'un mois, Sondra Radvanovsky fêtera ses quarante-cinq ans. Depuis quelques années elle est entrée dans la période la plus faste de sa carrière, où sa place de plus grande lyrico-spinto actuelle ne fait même plus débat. Et elle est aujourd'hui à Aida, Amelia ou Leonora ce que Kaufmann est à Florestan, Siegmund, Lohengrin, Alvaro, et tant d'autres. Il y a elle, et d'abord elle. Tosca est une formalité pour cette voix d'exception, les difficultés purement vocales paraissent inexistantes (le lama du III, pourtant terrifiant, la projection et la tenue de l'injonction finale, mais aussi la légèreté demandée au I). Et pour trouver des comparaisons valables avec d'autres cantatrices, il faut remonter très loin. Ce timbre riche d'harmoniques infinies, cet aigu plein, charnu, au vibrato maîtrisé à la perfection sont "assis" sur une fondamentale grave gigantesque, qui permet une largeur et une projection sur tout le spectre que l'on n'avait plus entendues depuis Price et, dans ce rôle, Kabaivanska. Il n'est pas exagéré de la comparer à Steber, pour certaines sonorités d'une absolue plénitude. Tout cela en incarnant totalement Tosca, osant parfois des accents empruntés au vérisme, mais sans jamais tomber dans la facilité vulgaire. Et offrant un Vissi d'arte qui sonne comme une histoire qu'elle conte, sublime de poésie et de déchirement, inclus "dans" le contexte du drame (alors que, trop souvent, l'action s'arrête à ce moment). L'air n'est plus une démonstration de cantatrice blessée, mais la confession d'une femme qui s'avoue vaincue, obligée de tout donner même à la pire des crapules. Avec en prime un diminuendo final qui pourrait presque faire de Scarpia autre chose qu'une simple bête en rut. Il faut absolument guetter tout ce que cette immense dame va nous proposer dans les mois et les années à venir, les artistes lyriques de ce calibre se comptent aujourd'hui sur les doigt d'une seule main.

 

Il fallait un écrin pour y loger ces deux pépites (et on rêve de voir un Kaufmann les rejoindre, dans ce qui serait alors une Tosca pour l'Histoire...), et Paolo Carignani s'est chargé de le construire. Perpétuellement à l'écoute, retenant les forces de l'orchestre du Liceu au I pour laisser se dérouler des conversations subtilement dosées, il couve amoureusement les deux acteurs du duel sinistre au II, leur permettant de donner toute la force théâtrale à cet acte qui est le coeur du drame. Et il n'en rajoute pas au III, laissant s'épanouir les thèmes sans pathos excessif, à l'image du motif lancinant accompagnant et suivant l'exécution de Mario, superbe de finesse dans l'agogique.

 

Trois distributions différentes vont se succéder jusqu'au 25 mars. Mais celle-ci était à l'évidence celle à ne pas rater, malgré les relatives faiblesses de Jorge de León. Car il sera très difficile à la trémulante Martina Serafin et à l'inégale Fiorenza Cedolins de passer "derrière" l'exceptionnelle  Sondra Radvanovsky. Il leur faudra surtout oublier que grâce à Catalunya Música, le monde entier a pu entendre une Tosca quasi parfaite...

 

 

Vissi d'arte, Sondra Radvanovsky, Barcelone, 8 mars 2014.

 

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© Franz Muzzano - Mars 2014. Toute reproduction interdite sans autorisation de l'auteur. Tous droits réservés.

 

 

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Published by Franz Muzzano - dans Opéra : L'oreille de Franz
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commentaires

Philippe Roy 28/03/2014 18:06


Merci pour votre réponse, Franz. Je sais bien qu'elle est internationalement reconnue, mais tout de même pas à sa juste valeur : elle est loin de la "starisation" d'une Netrebko ou Gheorghiu, ou
Harteros qui, elles, auront sans doute moins marqué l'histoire du chant. D'ailleurs après la Forza de Muncih, on a pu lire des éloges excessifs d'Harteros, la comparant carrément à Rosa Ponselle,
alors que ce serait bien Sondra qui mériterait un tel parallèle (ou avec Cerquetti par exemple). Tant mieux si Sondra revient à Paris (elle avait chanté Elisabeth de Valois à Bastille en 2010),
vous êtes chanceux de pouvoir correspondre avec elle! Merci pour les références de spintos, que je vais dénicher au plus vite.


Philippe

Franz Muzzano 28/03/2014 22:55



Tout à fait d'accord pour la "starisation", et ce n'est en fait pas plus mal. Gheorghiu a très vite montré ses limites (surtout expressives), et a tout de même bénéficié du fait que son ex l'ait
souvent imposé dans les productions où il chantait. Sans lui, je ne suis pas certain que son audience ait dépassé celle d'une bonne troupe dans une ville allemande, par exemple. Netrebko gère sa
carrière beaucoup plus intelligemment, et est à mon sens mûre pour certains Verdi, mais ne sera jamais une vraie "Spinto" (pas certain qu'elle le souhaite, d'ailleurs). Quant à Harteros, ce qu'on
a pu lire sur elle après le Trouvère et la Forza de Munich, comme après le Don Carlo de Salzbourg, dépasse la raison. Le seul point commun à ces productions (et au Lohengrin munichois) est la
présence de Kaufmann qui, à lui tout seul, réussit à faire oublier tout le reste d'un plateau (qui a écrit qu'Hampson avait chanté faux durant tout Don Carlo, en plus de massacrer le duo ?).
Harteros a pour elle une endurance, une technique, une projection, une présence certaines. Mais comment peut-on comparer son timbre (dénué de toute "assise" grave, semblant ne sortir que du seul
visage) à celui des grandes du passé que vous citez (Cerquetti...LA Norma assolutta !!!!)...Alors oui, elle a un physique, elle est une bonne chanteuse mais je ne suis pas sûr qu'elle dure très
longtemps avec cette émission-là...



Philippe Roy 26/03/2014 14:59


Quel plaisir de vous lire, Franz! Je suis un grand fan de Radvanovsky et considère qu'elle est scandaleusement sous-estimée dans le monde lyrique. JE suis heureux de trouver quelqu'un du même
avis.


Quel dommage en effet que le ténor choisi n'ait pas été à la hauteur... Pour ma part je n'ai qu'un enregistrement audio, mais je me délecte du duel Maestri-Radvanovsky... Sa Norma d'Oviedo est
une splendeur (j'ai un live) qu'elle n'a peut-être pas pu rééditer au MET dans avec un entourage bien moins homogène et valorisant. MAis c'est la seule Norma crédible stylistiquement depuis une
bonne quarantaire d'années...


P. Roy

Franz Muzzano 26/03/2014 23:05



Merci Philippe ! Sondra est maintenant bien reconnue dans le monde entier, sauf évidemment en France où nous sommes toujours en retard de quelques années (voire 30, Alfredo Kraus n'ayant fait ses
débuts à Garnier qu'en...1984 !!!). Mais dans un message, elle m'a répondu qu'elle devrait chanter à Paris la saison prochaine, ou peut-être 2015-2016. Si c'est l'an prochain, ce ne sera pas à
Bastille, peut-être au TCE.


J'attends aussi avec impatience de pouvoir entendre Angela Meade et surtout Brenda Harris, que je vous conseille d'écouter dans Norma, ou plutôt Odabella d'Attila : exceptionnelle ! 3 véritables
"Spinto" en même temps, nous n'avions plus l'habitude...



Présentation

  • : Les Chroniques de Franz Muzzano
  • : Écrivain, musicien et diplômé d'Histoire de la Musique, j'ai la chance, depuis plus de 40 ans, de fréquenter les salles de concerts et les maisons d'opéras, et souvent aussi leurs coulisses. J'ai pu y rencontrer quantité d'artistes, des plus grands aux plus méconnus. Tous m'ont appris une chose : une passion n'a de valeur que si elle se partage. Partage que je vais tenter de vous transmettre à travers ces chroniques qui relateront les productions que j'ai pu voir ou entendre (l'art lyrique y tenant une grande place). Mais aussi les disques qui ont contribué à me former, tout comme les nouveautés qui me paraîtront marquantes (en bien ou en mal). J'évoquerai aussi certaines grandes figures du passé, que notre époque polluée par les "modes" a parfois totalement oubliées. Je vous proposerai aussi des réflexions sur des aspects plus généraux de la vie musicale. Tout cela dans un grand souci d'impartialité, mais en assumant une subjectivité revendiquée. Certaines chroniques pourront donc donner lieu à des échanges, des débats contradictoires, voire des affrontements qui pourront être virulents. Tant que nous resterons dans la courtoisie, les commentaires sont là pour ça. Et vous êtes les bienvenus pour y trouver matière à vous exprimer. En n'oubliant jamais que la musique n'est rien sans les artistes qui la font vivre et qui nous l'offrent. Car je fais mienne la phrase de Paul Valéry : "Aujourd'hui, nous n'avons plus besoin d'artistes. Mais nous avons besoin de gens qui ont besoin d'artistes".
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