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7 mars 2013 4 07 /03 /mars /2013 23:11

Aida (1941)
Il faudrait ériger une statue à celui qui, un matin au réveil, s'est dit qu'il serait intelligent de diffuser sur les ondes une représentation de chaque ouvrage donné sur la scène du MET. Cet homme-là fut en effet un bienfaiteur de l'humanité en généralisant le "broadcast", au milieu des années 30. Qui dit enregistrement dit archives, et sans cette pratique qui fut systématique pendant plus de soixante-dix ans, nous serions privés de nombreux trésors. Et nous ne saurions rien de Stella Roman, à part un nom sur un programme.

 

Déjà le nom est beau, il sonne bien à l'oreille, il est promesses. Mais c'est un pseudonyme, ce qui peut se comprendre quand on s'appelle en réalité Florica Viorica Alma Stella Blasu et que l'on envisage de faire une carrière. Stella vit le jour le 23 août 1904 à Kolozsvar, situé alors en Autriche-Hongrie, aujourd'hui Cluj en Roumanie. Issue d'une famille de musiciens, elle étudie durant huit ans avant de donner un premier concert à Cluj, puis un autre à Bucarest. Ces prestations lui permettent d'obtenir une bourse et elle part en Italie travailler avec Giuseppina Baldassare-Tedeschi, grande prêtresse du style vériste. Sagement, mais non sans faire montre d'un caractère bien trempé, elle comprend que cette technique finira par détruire sa voix. Elle se tourne alors vers sa compatriote Hariclea Darclée, qui n'était pas tout à fait n'importe qui. Diva assoluta  dans toute l'Europe à la fin du XIX° siècle, elle s'était fait un nom en remplaçant au pied levé la grande Adelina Patti dans le rôle de Juliette du Roméo de Gounod en 1889 à Paris. Elle avait surtout créé de nombreux ouvrages, comme Iris de Mascagni, La Wally de Catalani (tombé dans l'oubli jusqu'à ce que le film Diva en fasse un tube) et surtout Tosca, que Puccini composa pour elle, et qui ajouta l'aria Vissi d'arte à sa demande.

 

 

Hariclea Darclée dans "Iris" (1899)
Avec elle, Stella put travailler en confiance et dira bien plus tard :"Elle m'a fait comprendre la valeur de chaque mot, et surtout de chaque phrase". Prête pour la scène, elle fait ses grands débuts à Bologne en 1934 dans le role de Maddalena d'André Chénier, avant de chanter sa première Tosca au San Carlo de Naples, avec Giacomo Lauri-Volpi qui sera son partenaire privilégié en Italie. En 1937, le maestro Tullio Serafin, célèbre pour la sûreté de son jugement, lui offre un contrat de trois ans avec l'Opéra de Rome, où elle chantera sa première Aida.

 

L'absolue italianita de sa voix n'empêcha pas Richard Strauss de faire appel à elle pour le rôle de la Kaiserin lors de la création italienne de Die Frau ohne Schatten à la Scala en 1940. Cette collaboration avec Strauss se poursuivra après guerre, quand elle n'hésita pas à lui rendre visite à Pontresina pour travailler avec lui les Vier letzte Lieder et, surtout, le rôle de la Marschallin du Rosenkavalier avec lequel elle fera ses adieux en 1953 au San Carlo de Naples.

 

Mais, entre temps, elle régna sur New York pendant une dizaine d'années, y débutant en Aida le 1er janvier 1941 (avec Martinelli), enchaînant le 9 avec Cavalleria rusticana (avec Warren) et le 18 avec Otello (Martinelli et Tibbett), toutes ces prestations étant entrecoupées de concerts. Viendront ensuite Leonora d'Il Trovatore, Elisabeth de Tannhäuser le 20 décembre 1941 dans une distribution de rêve (Melchior, Janssen, Thorborg, List, direction Leinsdorf !!!), Amelia d'Un ballo in maschera (encore avec Martinelli) le 5 février 1942, Tosca le 25, Leonora de La forza del destino le 23 janvier 1943, La Gioconda le 25 janvier 1945 (avec, pour ses débuts au MET, Richard Tucker), un petit tour chez Puccini avec Mimi de La bohème le 2 mars 1946 et Butterfly le 9, Amelia de Simone Boccanegra le soir de Noël 1949, Manon Lescaut le 15 février 1950. Durant ces dix années, elle fit chavirer le MET et de nombreux théâtres américains lors des fréquentes tournées, alternant avec la grande Zinka Milanov pour les deux Leonora et Gioconda, mais étant la seule à pouvoir succéder à Rethberg en Aida ou Desdemona. Comme beaucoup d'autres artistes, une incompatibilité d'humeur avec Rufolf Bing, nouveau patron du MET, lui fera claquer la porte de la grande maison après une dernière Aida à Chicago, le 13 mai 1950.

 

Après son retrait définitif de la scène en 1953, elle se consacra à la peinture et exposa régulièrement. Elle donna aussi quelques Master Classes et participa à des jurys de concours, avant de disparaître à New York le 12 février 1992.

 

 

                                                                       

 

A peine vingt ans de carrière donc pour cette étoile, fière d'avoir été la première Roumaine à être tête d'affiche à New York. Pourquoi cette brièveté ? Certains spécialistes pointilleux ont souvent évoqué une technique peu orthodoxe, qui pourrait expliquer une certaine usure vocale. Comme nous n'avons pas de témoignages de ses dernières années d'activité, en particulier de sa Marschallin napolitaine, nous ne pouvons pas nous rendre compte de cette possible dégradation. Mais un théâtre comme le San Carlo, avec son public redoutablement exigeant, aurait-il pris le risque de lui confier ce rôle si elle n'en avait pas eu toute la maîtrise, alors que les titulaires étaient alors nombreuses ? Difficile à croire...Parions plutôt sur une fatigue bien compréhensible pour une femme qui enchaîna, dix années durant, les soirées new yorkaises sans faiblir et qui avait vu "son" MET lui fermer la porte.

 

Une question peut tout de même se poser. Ses deux professeurs italiennes étaient des spécialistes de l'école vériste, plus soucieuse de la projection du mot que de la ligne de chant. Ses débuts dans André Chénier, pur ouvrage vériste, vont dans le sens de cet enseignement. Mais dès son premier "broadcast" au MET, en Aida, la cantilène, le chant pianissimo, la ligne interminable sont d'une pure belcantiste. Comment est venue cette évolution ? Peut-être de conseils du grand Tullio Serafin, qui l'aurait orientée vers ce qui allait être son vrai répertoire. Ou plus probablement d'une réflexion personnelle. Car si l'on observe les ouvrages qu'elle chanta aux Etas-Unis, seuls Cavalleria et, dans une moindre mesure Tosca sont véristes. Elle aurait alors trouvé seule la clé de sa vocalita, sans autres professeurs que ses chefs ou partenaires qui, tous, s'émerveillaient d'un chant tout droit venu du ciel. Il y a quelque chose d'angélique dans cet instrument inégalable dans le chant piano, mais sorti d'un ange de chair et de sang capable d'aller chercher des fortissimi à décrocher les lustres sans jamais tomber dans le cri. Il y a du Ponselle et du Rethberg, ses grandes devancières, dans ce legato parfait, dans ce génie du phrasé parfois inouï, au sens propre du terme. Et il y a du Lotte Lehmann, autre femme de l'Est, dans l'italianita d'un timbre capable d'évoquer l'ensemble des pupitres de bois de l'orchestre. Alors technique peu orthodoxe ? Laissons dire les professionnels de la critique, et jugeons sur pièce...

 

Il y a un point sur lequel Stella Roman est unique, et c'est la raison pour laquelle j'ai dressé une statue à l'homme qui décida un jour de diffuser les matinées du MET sur les ondes. Elle est en effet la seule artiste lyrique de ce rang à n'avoir jamais mis les pieds dans un studio d'enregistrement ! Un disque "récital" existe bien, mais il n'est qu'une compilation d'extraits de scènes ou de concerts. En mars 1950, elle enregistra quelques chants populaires roumains avec, au piano, Georges Enesco, mais d'une part ce disque est introuvable et d'autre part, il n'est en rien représentatif de sa carrière. Les quelques rares témoignages de son art nous viennent donc de ces fameux "broadcasts", et ils sont inestimables.

 

Rien de ses Puccini. Pas trop grave pour Tosca ou l'on a du mal à imaginer ce qu'elle pouvait donner de la furie du II ou de l'exaltation du III. Mimi et Butterfly ne furent abordés qu'une fois et ne devaient pas lui convenir. Pas de trace de son Amelia de Simone Boccanegra, ce qui est beaucoup plus frustrant. Surtout, ce ne fut pas sa soirée qui fut captée en 1941 dans Tannhäuser, nous privant d'une Elisabeth probablement magique. En cherchant bien, on pourra trouver un Ballo in maschera de 1942 ou une Cavalleria.

 

Mais trois ouvrages nous permettent de comprendre ce qu'elle fut dans la grande galaxie des étoiles du chant. Elle sauve à elle seule la Forza del destino du 23 janvier 1943 face à un Tibbett déclinant et à un Bruno Walter qui tente, de son pupitre, de recoller les morceaux. Son air Pace, pace, mio Dio est une démonstration de ce qu'est le chant piano legato projeté, un pur moment de grâce.

 

On trouvera aisément deux versions d'Otello. Le 18 janvier 1941, elle est entourée de deux monuments, Martinelli et Tibbett. Certes, ils ne sont pas dans l'état d'extase absolue qui les habitait en 1938, mais il restent tout de même uniques. Les duos avec Martinelli sont superbes, et le début du IV, grande scène pour Desdemona, est bouleversant. Mais il n'est pas interdit de préférer la version du 16 novembre 1946, sous la direction exaltée de George Szell. Warren est un phénoménal Iago, et Torsten Ralf, une fois acceptée la couleur spéciale de son timbre, campe un Maure de très haute tenue. Mais ce soir-là, Stella va littéralement le "conduire" dans les duos, et offrir une canzon del salice et un Ave Maria qui cloue à son siège tout un public, qui en oublie de respirer et l'ovationne debout avant la fin de son "Amen".

 

 

Mais s'il n'en fallait qu'un...Sans la moindre hésitation, il faut se précipiter sur l'Aida du 22 mars 1941. L'équipe est idéale. Ettore Panizza au pupitre, immense chef d'opéra qui ne laissait à personne le soin de diriger Verdi au MET, injustement oublié aujourd'hui. Martinelli en Radames, bien entendu. Le jeune Warren en Amonasro, exceptionnel, va bientôt pousser Tibbett hors des plateaux comme ce dernier l'avait fait de Scotti. Castagna en Amneris, tout simplement l'exacte voix du rôle. Et Pinza en Ramfis, évidemment. Stella n'est au MET que depuis un peu plus de deux mois, mais le moins que l'on puisse dire est qu'elle l'a fait sien. Dominant les ensembles avec une facilité insolente, caressant ses partenaires dans les duos, elle met New York à genoux par ses deux airs, et en particulier un O patria mia du III, "l'air du Nil", que même Rethberg, même Ponselle n'avaient chanté ainsi (et bien évidemment, personne depuis). Verdi demande un solo de hautbois sur un tapis de flûtes dans le grave, Stella va aller chercher au plus profond d'elle-même des couleurs de timbres qui répondent à ces instruments. Bien souvent, celui qui connaît peu ou mal cet air se demandera, sur certaines notes tenues, si elles proviennent du hautbois ou de sa voix. Et le fameux "ut", cette note culminant tout au bout d'une phrase interminable, cauchemar de toutes les cantatrices, est attaqué pianissimo et poursuivi crescendo de façon miraculeuse jusqu'à faire trembler les murs du MET, comme si elle jouait sa vie sur cette seule phrase. Il faut, c'est indispensable, avoir entendu cela une fois dans sa vie en se disant que c'est bien du "live", que rien n'est truqué ni monté, pour commencer à comprendre ce que peut offrir une voix.

 

Injustement oubliée, Stella Roman mérite de retrouver la place qui fut la sienne, brièvement certes, mais pour avoir offert des instants de bonheur éternels.

 

 

                      

Lors d'un jury de concours, en 1983.
© Franz Muzzano - Décembre 2011. Toute reproduction interdite sans autorisation de l'auteur. Tous droits réservés.

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Published by franzmuzzano - dans Opéra : Les légendes
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commentaires

Placido Carrerotti 25/04/2017 12:14

Superbe évocation d'une superbe chanteuse hélas trop ignorée. J'ai découvert récemment qu'elle avait toutefois enregistré une Aida en studio qui a été reportée en CD : https://www.amazon.fr/Aida-Stella-Roman-2013-05-03/dp/B01GUGQKNS/ref=sr_1_1?ie=UTF8&qid=1493114816&sr=8-1&keywords=stella+roman+aida
Le financeur de cette Aida était le mari / l'amant de Sylvia Sawyer, à moins qu'elle n'ait payer elle-même pour être enregistrée. Elle y incarne une Amneris très très très médiocre !

Franz Muzzano 26/04/2017 00:26

Ah je te remercie de cette information ! Cet enregistrement m'était totalement inconnu, il est possible qu'elle ait souffert de son entourage et qu'il soit tombé dans l'oubli à cause de cela...

Franz Muzzano 10/10/2013 02:16


Merci l'ami ! Oui, Pacetti est elle aussi bien oubliée...Je pense aussi parler de Cerquetti, plus récente mais dont la carrière fut stoppée net pour des raisons étranges...Je l'évoque un peu dans
mon article sur Callas (2ème partie). Mais elle mérite vraiment de revenir dans la lumière.

hoffman 04/10/2013 14:50


Je viens de découvrir votre blog. Une très bonne idée de rendre hommage à des artistes ignorés de beaucoup. Stella Roman, je vais l'écouter sur Youtube... J'ai découvert son éxistence en lisant
le très beau livre (en anglais hélas...) sans traduction, mais si émouvant de Lanfranco Rasponi, The Last Prima Donnas, qui évoque des dizaines de grandes cantatrices plus ou moins connues. Un
livre d'entretiens, dont chaque chapitre consacré à une chanteuse est précédé d'un beau portrait. Pour Stella Roman, c'est son Impératrice. Elle l'a chanté à la Scala avec une autre grande
soprano liri-co dramatique, et même plutôt dramatique dans son cas, Iva Pacetti.Cette dernière, elle, mériterait aussi plus que l'oubli dont elle est victime. Ses enregistrements sont superbes.
Je ne vois pas pourquoi on parle toujours de Caniglia qui, elle , chantait vraiment mal et de manière veriste (au mauvais sens du terme, pas celui de Muzio ou d'Olivero). Pacetti avait de la
grandeur et de la musicalité

Présentation

  • : Les Chroniques de Franz Muzzano
  • : Écrivain, musicien et diplômé d'Histoire de la Musique, j'ai la chance, depuis plus de 40 ans, de fréquenter les salles de concerts et les maisons d'opéras, et souvent aussi leurs coulisses. J'ai pu y rencontrer quantité d'artistes, des plus grands aux plus méconnus. Tous m'ont appris une chose : une passion n'a de valeur que si elle se partage. Partage que je vais tenter de vous transmettre à travers ces chroniques qui relateront les productions que j'ai pu voir ou entendre (l'art lyrique y tenant une grande place). Mais aussi les disques qui ont contribué à me former, tout comme les nouveautés qui me paraîtront marquantes (en bien ou en mal). J'évoquerai aussi certaines grandes figures du passé, que notre époque polluée par les "modes" a parfois totalement oubliées. Je vous proposerai aussi des réflexions sur des aspects plus généraux de la vie musicale. Tout cela dans un grand souci d'impartialité, mais en assumant une subjectivité revendiquée. Certaines chroniques pourront donc donner lieu à des échanges, des débats contradictoires, voire des affrontements qui pourront être virulents. Tant que nous resterons dans la courtoisie, les commentaires sont là pour ça. Et vous êtes les bienvenus pour y trouver matière à vous exprimer. En n'oubliant jamais que la musique n'est rien sans les artistes qui la font vivre et qui nous l'offrent. Car je fais mienne la phrase de Paul Valéry : "Aujourd'hui, nous n'avons plus besoin d'artistes. Mais nous avons besoin de gens qui ont besoin d'artistes".
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