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18 février 2014 2 18 /02 /février /2014 23:15

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Acte I : Renée Fleming.

 

Le Met n'a pas pour habitude de se poser trop de questions existentielles. Quand une production fonctionne, il n'hésite pas à la programmer tant qu'une autre ne vient pas la déloger. Rusalka n'est pas Carmen, et quelque chose me dit que celle-là a encore quelques belles saisons devant elle. Montée pour la première fois en 1993, avec Gabriela Beňačková et Ben Heppner, elle a été depuis reprise très régulièrement et quoi que puissent en dire quelques beaux esprits, elle n'a pas pris une ride. Et ce pour une raison assez simple, elle est signée Otto Schenk. Nous sommes loin des fausses provocations de Tcherniakov (qui, pourtant, semble devoir proposer d'ici quelques jours une très belle vision du Prince Igor en ce même lieu), ou des trahisons de Lehnhoff dans La fanciulla...Justement, le rapprochement entre les deux oeuvres est intéressant, du strict point de vue de la narration. Les deux histoires peuvent être racontées "en surface", tout comme il est loisible d'en faire ressortir le sens induit : la rédemption dans Fanciulla, et le très balzacien propos sur le "mélange des conditions" en amour, la mésalliance, dans l'ouvrage de Dvořák. Mais le premier degré, quand il est proposé par un maître scénographe, suffit à enchanter et Schenk est dans ce domaine un orfèvre. Son respect absolu des oeuvres n'est en rien paresse ou frilosité, il est simplement amour du théâtre en général, et de l'opéra en particulier. Alors il ne faut pas chercher dans sa mise en scène une expression de ses propres fantasmes, voire de ses propres délires. Stefan Herheim, qui ne peut pas faire les choses simplement, a vu le personnage de Rusalka comme un être asexué, plus exactement irréel, qui ne serait que la projection des questionnements sexuels de son père, ayant toujours échoué avec les femmes (une thèse sérieuse reste à écrire sur les problèmes personnels de certains metteurs en scène...). Quant à Martin Kusej, à Munich, il n'a pas hésité une seule seconde à nous ramener dans notre monde contemporain, associant l'Ondine à la malheureuse Elisabeth Fritzl, cette Autrichienne séquestrée et violée par son père durant vingt-quatre ans. Otto Schenk, lui, se contente de mettre en images et en mouvements Rusalka, tout simplement, et sublimement.

 

 

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Acte III : John Relyea, Renée Fleming.

 

Alors nous voyons un conte de fées, un conte qui finit mal, mais un conte de fées dans un décor de conte de fées. Avec sa forêt profonde, son lac noir, sa nuit de pleine lune, sa sorcière, son prince, son génie des eaux et sa créature toute de pureté, soeur de la petite sirène qui n'a que le tort de vouloir être amoureuse d'un humain. Et qui parle à la lune comme on se confie à une soeur. Alors oui, elle aura beau être mise en garde contre le danger de fricoter avec "l'autre", l'étranger à son monde, elle le séduira. Il la trompera, le regrettera, en mourra et elle disparaîtra dans la profondeur des eaux. C'est très basique, très naïf, utilisé dans de nombreuses légendes mais mis en musique par Dvořák, cela en devient merveilleux. Et Schenk le sait : il donne le cadre. Le 4 février, une cinquantaine d'enfants voyaient (mal) une méchante trahison de La fanciulla del west à Bastille. Il aurait mieux valu leur proposer le cinéma le 8...

 

Dvořák est sublimé par Yannick Nézet-Séguin, chef qui s'impose comme l'un des grands d'aujourd'hui. J'avais émis quelques réserves concernant sa Traviata de la saison passée (surtout pour les ensembles), elles se sont envolées. Avouer son amour pour un compositeur est une chose, parvenir à partager ce sentiment avec un orchestre en est une autre, qui plus est dans une fosse. Là, toutes les subtilités mélodiques, harmoniques et toutes les richesses d'instrumentation sont mises en pleine lumière et l'on se rend compte que l'oeuvre est beaucoup plus qu'un opéra "pour soprano". Il semblerait que les musiciens du Met l'adorent, nous pourrons donc le revoir. Et on comprend mieux pourquoi il est devenu en 2012, à 37 ans, directeur du prestigieux orchestre de Philadelphie. Succéder à Stokowsky, Ormandy, Muti, Sawallisch, Eschenbach et Dutoit n'est pas rien, et il est parfaitement à sa place dans cette lignée.

 

Plateau superbe, une nouvelle fois. Emily Magee fait ses débuts au Met dans le rôle court mais périlleux de la "Princesse étrangère" avec ce qu'il faut de cynisme, d'inhumanité et une voix sans défaut, malgré un extrême aigu peut-être un peu dur. Mais le rôle n'en souffre pas, ne demandant pas une "belle" voix. Transformé en monstre verdâtre, le jeune John Relyea s'impose en Vodnik, modulant sa voix magnifique selon qu'il doit se comporter en père coléreux ou en père aimant. Il se joue d'une tessiture ardue sans aucun souci (malgré quelques aigus un rien trop bas au I...défaut totalement corrigé par la suite. Le trac ?). Sans jamais forcer ni noircir artificiellement, il ne tombe pas dans l'écueil de la "basse qui se veut encore plus basse", et est absolument à suivre.

 

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Acte III : Renée Fleming, Dolora Zajick.

 

Malade et remplacée le 4 février (il faisait très froid à New York !), Dolora Zajick était de retour le 8. Et avec quelle santé ! À bientôt 62 ans, elle reste stupéfiante de jeunesse vocale. La sorcière Jezibaba est désormais marquée par son intérprétation qui restera une référence. Enlaidie au-delà du possible (ce qui amène un savoureux dialogue à l'entracte avec Susan Graham, sur l'air du "Je suis plutôt sexy comme ça, non ?"), édentée, pouilleuse et en haillons, elle ne caricature jamais sa ligne de chant, et est de bout en bout magnifique de "tenue" vocale sur l'ensemble d'une tessiture meurtrière (ah ! ces si bémol balancés avec une aisance insolente...), rappelant qu'elle peut encore prétendre rivaliser avec les plus grandes mezzos dramatiques, elle qui fut une Ulrica d'exception et, il n'y a pas si longtemps, une Lady Macbeth quasi idéale. Immense dame !

 

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Acte I : Piotr Beczala.

 

La saison du Met aura été pour Beczala proche de la perfection. Oubliés les injustes déboires scaligères, place au grand chant simplement somptueux. Après un Lenski sublime de poésie, voici un Prince exceptionnel dans la variation des couleurs, la maîtrise des nuances, la ligne conduite sur un legato d'école et, surtout, l'intelligence dans l'évolution du personnage. Insouciant au début, visiblement et audiblement sous le charme de l'Ondine, le voilà pris de doutes au II, alternant vaillance et questionnements murmurés. Mais c'est au III qu'il peut le plus donner toute la mesure de son talent, dans un duo final qui le voit oser des pianissimi qui lui font pardonner son personnage un peu pathétique, et qui n'a de prince que le titre.

 

Mais Rusalka reste avant tout une affaire de femme...Renée Fleming a chanté pour la première fois le rôle-titre à Seattle, en 1990. Elle l'a depuis promené un peu partout dans le monde, et le Met ne jure que par elle depuis 1997. Le timbre reste crémeux à souhait, le phrasé aussi liquide que l'élément qui la voit évoluer, même si la voix s'est tout de même audiblement durcie dans l'aigu. Oui, elle triomphe, et comment pourrait-il en être autrement au Met, qui a pour elle les yeux de Chimène ? Mais c'est la Fleming d'il y a dix ans qu'on aimerait entendre, celle qui s'impliquait encore totalement dans ses rôles (Violetta ! jusqu'aux limites de ses moyens...), et qui ne comptait pas que sur ses immenses qualités de coloriste et sur son instrument techniquement sans faille. Aujourd'hui, elle n'est plus réellement Rusalka, mais elle "joue à être" Rusalka. L'émotion transpire trop peu d'un chant souvent "extérieur", qui s'écoute beaucoup (le tempo du Chant à la lune, narcissiquement retenu alors que ce merveilleux passage devrait vivre sa vie en "avançant"), et dans lequel, à l'évidence, elle ne s'implique plus comme elle le fit naguère. Peut-être en a-t-elle assez de ce rôle ? On l'y a aimée, on l'y aime toujours tout de même mais la relève est prête.

 

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Acte III : Piotr Beczala, Renée Fleming.

 

Belle, très belle matinée tout de même, qui confirme un grand chef, permet à l'un des trois ou quatre plus grands ténors d'aujourd'hui de donner le meilleur de lui-même, de retrouver avec Zajick l'une des personnalités majeures de ces vingt dernières années. Et de se faire du bien aux yeux, ce qui nous change un peu...

 

© Franz Muzzano - Février 2014. Toute reproduction interdite sans autorisation de l'auteur. Tous droits réservés.

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Published by Franz Muzzano - dans Opéra : L'oreille de Franz
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Présentation

  • : Les Chroniques de Franz Muzzano
  • : Écrivain, musicien et diplômé d'Histoire de la Musique, j'ai la chance, depuis plus de 40 ans, de fréquenter les salles de concerts et les maisons d'opéras, et souvent aussi leurs coulisses. J'ai pu y rencontrer quantité d'artistes, des plus grands aux plus méconnus. Tous m'ont appris une chose : une passion n'a de valeur que si elle se partage. Partage que je vais tenter de vous transmettre à travers ces chroniques qui relateront les productions que j'ai pu voir ou entendre (l'art lyrique y tenant une grande place). Mais aussi les disques qui ont contribué à me former, tout comme les nouveautés qui me paraîtront marquantes (en bien ou en mal). J'évoquerai aussi certaines grandes figures du passé, que notre époque polluée par les "modes" a parfois totalement oubliées. Je vous proposerai aussi des réflexions sur des aspects plus généraux de la vie musicale. Tout cela dans un grand souci d'impartialité, mais en assumant une subjectivité revendiquée. Certaines chroniques pourront donc donner lieu à des échanges, des débats contradictoires, voire des affrontements qui pourront être virulents. Tant que nous resterons dans la courtoisie, les commentaires sont là pour ça. Et vous êtes les bienvenus pour y trouver matière à vous exprimer. En n'oubliant jamais que la musique n'est rien sans les artistes qui la font vivre et qui nous l'offrent. Car je fais mienne la phrase de Paul Valéry : "Aujourd'hui, nous n'avons plus besoin d'artistes. Mais nous avons besoin de gens qui ont besoin d'artistes".
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