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30 mars 2013 6 30 /03 /mars /2013 14:51

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Dalila.

 

 

Oh comme j'attendais le 11 juin prochain pour lui consacrer un article que j'aurais placé dans la catégorie "Les légendes", mais en tant que "légende vivante", le jour de ses cent ans ! Mais la camarde s'est prise pour Samson et a fait s'écrouler le temple sur elle le 20 mars dernier. Risë Stevens s'est éteinte doucement chez elle, à Manhattan, sous le signe du 9 : à 99 ans, 9 mois et 9 jours...

 

Tout, dans sa carrière, ne fut que choix. Choix de s'arrêter à 51 ans, en pleine possession de ses moyens vocaux. Choix des rôles, très peu nombreux mais magnifiés. Choix de refuser les multiples sollicitations à aborder Verdi ou Wagner (Azucena, Amneris, Ortrud, Venus...) qui auraient peut-être mis en péril l'impeccable précision instrumentale de la moindre de ses phrases. Et choix de varier les plaisirs, en alternant le MET, Hollywood et Broadway, ainsi qu'en allant vers le public. Attitude qu'elle partagea avec beaucoup de ses collègues nord-américains, à l'exemple d'un Lawrence Tibbet avant elle. Et tous ces choix furent judicieux.

 

Née à New York sous le nom de Risë Gus Steenberg, d'un père luthérien d'origine norvégienne et d'une mère juive d'Europe de l'Est, elle commence à faire parler d'elle en chantant dans une petite station de radio locale pour l'émission dominicale "The children's hour", touchant ainsi son premier salaire...d'un dollar par semaine. Sa famille déménage du Bronx vers le Queen's alors qu'elle a 14 ans, et elle se produit dans de petits théâtres où comédie et chant sont indissociables. Peu avant ses 18 ans, elle intègre la "Little Theater Opera Company" et est remarquée par Anna Schoen-René, professeur de chant très recherchée. Après quelques leçons, elle obtient une bourse pour étudier à la Juilliard School et dans le même temps travaille comme modèle pour un concepteur de manteaux de fourrure. Elle se fait aussi un peu d'argent de poche en chantant dans le show radiodiffusé "The Palmolive Beauty Box Theater".

Anna Schoen-René croit en elle, et comprend très vite que son registre n'est pas celui d'une contralto, mais d'une "vraie" mezzo-soprano. Sur ses propres deniers, elle lui offre un séjour au Mozarteum de Salzburg à l'été 1935, où elle suit l'enseignement de la grande Marie Gutheil-Schoder. De retour à New York, elle tente une audition au MET mais est refusée. Refusée mais tout de même écoutée, puisque quelques mois plus tard la grande maison lui propose un contrat pour l'Orphée de Gluck. Et là, c'est elle qui décline l'invitation, ne se jugeant pas prête. Déjà, le bon choix...

 

C'est en Europe, à Prague, qu'elle va poursuivre sa formation et faire ses débuts sur scène dans Mignon, sous la direction de George Szell. Elle visite ensuite Le Caire et Buenos Aires, avant de retrouver son pays natal, qu'elle ne quittera pratiquement plus.

Elle peut alors dire "oui" au MET, et la collaboration commence le 22 novembre 1938 pour une production du Rosenkavalier donnée "hors les murs", à Philadelphie, où elle chante Ottavian. Le 17 décembre, elle foule pour la première fois les planches de la maison-mère, toujours avec Mignon. Elle s'y installera jusqu'à ses adieux précoces, dans Carmen, le 12 avril 1961.

 

377 représentations rien qu'au MET, dont 124 fois dans le rôle de la cigarière ne lui laissèrent guère le temps de voyager, et de fait elle ne bougea que très peu. Glyndebourne pour Dorabella ou Cherubino, La Scala, et c'est à peu près tout. Toujours en pointe dans ses choix d'artistes invités, Paris ne l'entendra qu'une seule fois, en 1949, en Ottavian.

Sa galerie de rôles est plus que réduite, mais toujours parfaitement adaptée à sa voix. Marfa ou Marina pour l'opéra russe, les personnages mozartiens chantés à Glyndebourne, Giulietta des Contes d'Hoffmann, Orlovsky de Fledermaus. Aucun rôle italien (si l'on excepte la création milanaise de l'éphémère Figlia del diavolo de Virgilio Mortari à la Scala en 1954), et une seule tentative wagnérienne avec les brèves interventions de Fricka. Mais deux figures vont être marquées à jamais par son tempérament volcanique de vraie chanteuse-actrice : Carmen et Dalila.

 

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Carmen.

 

Son interprétation de Carmen évoluera au fil des années, allant de plus en plus vers une certaine forme de perversité. Jamais, depuis Emma Calvé, le personnage n'eut autant de présence sensuelle, charnelle sans que pour autant le sentiment d'érotisme qu'elle dégageait ne paraisse forcé. Et jamais depuis elle on a entendu une cigarière qui conjugue à ce point théâtre et perfection du rendu de la partition. Il faut écouter ses diverses versions de la Séguedille, si souvent caricaturée, pour se rendre compte à quel point elle respecte absolument tout ce qu'a écrit Bizet, de la durée exacte de chaque note jusqu'à la précision du plus petit ornement, qui prend ainsi tout son sens. Le tout avec une diction exceptionnelle qui ferait pâlir bien des cantatrices françaises actuelles proclamées spécialistes du rôle.

 

En Dalila, sa sensualité était poussée aux limites du soutenable pour ses partenaires. Lors d'une représentation, elle chanta l'aria Mon coeur s'ouvre à ta voix quasiment "offerte", étendue sur une chaise longue. Son Samson d'un soir s'enflamma et, oubliant qu'il était sur une scène d'opéra, se jeta sur elle. La chaise longue n'y résista pas et, tranquillement, Risë continua à chanter après s'être réfugiée en coulisses.

 

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Avec Mario Del Monaco (Samson).

 

Une telle présence, une telle sensualité et un tel physique ne pouvaient qu'attirer Hollywood. Elle tourna deux films (plus quelques adaptations ou séries pour la télévison), The chocolate soldier et surtout Going my way de Leo Mac Carey en 1944, avec Bing Crosby, film qui obtint cinq Oscars. Elle se produisit aussi à Broadway, en particulier dans The king and i. Accessoirement, une fois retirée de la scène, elle dirigea une des sections du MET, et plus tard une école de musique prestigieuse.

 

Elle fut mariée à l'acteur Walter Surovy, de 1939 jusquà la mort de celui-ci en 2001, probablement au grand désespoir des dépouilleurs de vie privée. Oui, une femme dégageant une telle sensualité animale, capable de pratiquement tout sur une scène, pouvait n'avoir qu'un seul amour. Avec celui du chant, qu'elle enseigna jusque très tard.

 

Jusqu'au bout, elle n'aura donc rien pu faire comme tout le monde. Des festivités étaient prêtes mais dans une dernière pirouette, un ultime pas de danse de Carmen, elle aura salué un peu plus de deux mois avant la date fixée. Après tout, cela est bien à son image.

 

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Going my way (avec Bing Crosby).

 

 

© Franz Muzzano - Mars 2013. Toute reproduction interdite sans autorisation de l'auteur. Tous droits réservés.

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Published by Franz Muzzano - dans L'hommage de Franz
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commentaires

ciabrini 19/10/2014 19:57

je ne l'avais pas vu, bravo!

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  • : Les Chroniques de Franz Muzzano
  • : Écrivain, musicien et diplômé d'Histoire de la Musique, j'ai la chance, depuis plus de 40 ans, de fréquenter les salles de concerts et les maisons d'opéras, et souvent aussi leurs coulisses. J'ai pu y rencontrer quantité d'artistes, des plus grands aux plus méconnus. Tous m'ont appris une chose : une passion n'a de valeur que si elle se partage. Partage que je vais tenter de vous transmettre à travers ces chroniques qui relateront les productions que j'ai pu voir ou entendre (l'art lyrique y tenant une grande place). Mais aussi les disques qui ont contribué à me former, tout comme les nouveautés qui me paraîtront marquantes (en bien ou en mal). J'évoquerai aussi certaines grandes figures du passé, que notre époque polluée par les "modes" a parfois totalement oubliées. Je vous proposerai aussi des réflexions sur des aspects plus généraux de la vie musicale. Tout cela dans un grand souci d'impartialité, mais en assumant une subjectivité revendiquée. Certaines chroniques pourront donc donner lieu à des échanges, des débats contradictoires, voire des affrontements qui pourront être virulents. Tant que nous resterons dans la courtoisie, les commentaires sont là pour ça. Et vous êtes les bienvenus pour y trouver matière à vous exprimer. En n'oubliant jamais que la musique n'est rien sans les artistes qui la font vivre et qui nous l'offrent. Car je fais mienne la phrase de Paul Valéry : "Aujourd'hui, nous n'avons plus besoin d'artistes. Mais nous avons besoin de gens qui ont besoin d'artistes".
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