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29 juillet 2011 5 29 /07 /juillet /2011 22:03

Il faut parfois oser bousculer des certitudes et faire tomber des statues. Bien qu'ayant presque tous les ingrédients pour réussir un grand film, Carné ne fait pas du Quai des brumes un absolu chef-d'oeuvre, et j'ose même écrire que sur bien des points, il passe à côté de son sujet.
Balayons les critiques politisées de Renoir, rebaptisant "Le cul des brèmes" ce qu'il considère être fascisant, ou celles émanant des pourfendeurs de tout ce qui ne glorifiait pas le Front Populaire. Querelle de géants dans un cas, jalousie de gnomes pour beaucoup d'autres. Contentons-nous de regarder comment on rate son coup...
Carné bénéficie de ce qui se fait de mieux à la technique (Page, Trauner...), d'un sujet montmartrois signé Mac Orlan transposé au Havre, et de la crème de la crème pour ses rôles masculins. Et puis il a Prévert pour la deuxième fois après Drôle de drame. Nous atteignons la perfection dès le début du film, quand Gabin expose à Marcel Péres ce que signifie "tirer", dans un duel avorté au-devant d'un camion (magistral monologue d'une violence rentrée hallucinante), puis nous continuons dans le nirvana avec l'arrivée chez Panama. Delmont est tout simplement phénoménal, peut-être incarne-t-il ici son plus grand rôle. Aimos est égal à lui-même, Tintin de La belle équipe ressuscité. Le Vigan, fabuleusement spectral, comme toujours génial offre cinq minutes inoubliables. Avec Gabin, ils vont nous donner une idée assez précise de ce que doit être un jeu d'acteur, donnant l'impression de ne rien faire, de converser sans la moindre once de théâtralité ou le plus petit début de cabotinage. La tension est là, présente et puis Gabin a faim et le soufflé retombe...Carné ne pourra s'en remettre.
Car dans la pièce où Panama l'emmène se trouve Nelly...Et malheureusement, presque douloureusement, je dois constater que Michèle Morgan n'a pas la carrure pour s'immiscer dans ce panthéon. Accordons-lui la jeunesse, même si l'on connaît des actrices du même âge qui faisaient tout exploser dès leur apparition. Ce décalage va plomber tout le film (d'autant que l'on ne verra presque plus Delmont et Aimos, et plus du tout Le Vigan), amenant le duo Carné/Prévert sur la route d'une romance bien fade. Toutes les scènes du couple sont des tunnels, et Gabin doit déployer tout son génie pour conserver son personnage, face à une Morgan se voulant poétique, mais ne parvenant qu'à surjouer la pureté retrouvée. La preuve en est donnée par sa rencontre avec le médecin du cargo, magnifique Génin (bien oublié, celui-là), où tout à coup la tension remonte et où, délivré de l'aveuglement de l'idylle naissant hors tournage, il redevient le Gabin qui a faim.
Malgré le drame tournant autour des personnages joués par un Michel Simon admirable de sobriété contenue et par un Brasseur volontairement (et superbement) ridiculisé, on ne retrouvera jamais la magie des vingt premières minutes. Faut-il ajouter que Carné rate l'issue fatale, précipitée, et que les mots de Prévert dans la bouche d'un Gabin agonisant ("Embrasse-moi vite, on est pressés...") frisent le ridicule, tout comme la cheminée du cargo répondant au hurlement de Morgan ? Sauf à considérer que la véritable fin est donnée par le chien Kiki, disparaissant dans le brouillard en quête de l'ami perdu...ce qui serait très à sa place dans l'univers de Prévert.
On se souvient de ce film pour l'une de ses répliques les plus oubliables, banales, ne valant que par le cadrage et la lumière qui l'accompagnent ou plutôt l'enjolivent. On s'en souvient pour ce qu'il a de moins remarquable. Rien que pour ses yeux, en quelque sorte...
Alors Carné surévalué ? Non, car s'annonce Hôtel du Nord. Mais avec Jeanson...

 

 

© Franz Muzzano - Juillet 2011. Toute reproduction interdite sans autorisation de l'auteur. Tous droits réservés.

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commentaires

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Présentation

  • : Les Chroniques de Franz Muzzano
  • : Écrivain, musicien et diplômé d'Histoire de la Musique, j'ai la chance, depuis plus de 40 ans, de fréquenter les salles de concerts et les maisons d'opéras, et souvent aussi leurs coulisses. J'ai pu y rencontrer quantité d'artistes, des plus grands aux plus méconnus. Tous m'ont appris une chose : une passion n'a de valeur que si elle se partage. Partage que je vais tenter de vous transmettre à travers ces chroniques qui relateront les productions que j'ai pu voir ou entendre (l'art lyrique y tenant une grande place). Mais aussi les disques qui ont contribué à me former, tout comme les nouveautés qui me paraîtront marquantes (en bien ou en mal). J'évoquerai aussi certaines grandes figures du passé, que notre époque polluée par les "modes" a parfois totalement oubliées. Je vous proposerai aussi des réflexions sur des aspects plus généraux de la vie musicale. Tout cela dans un grand souci d'impartialité, mais en assumant une subjectivité revendiquée. Certaines chroniques pourront donc donner lieu à des échanges, des débats contradictoires, voire des affrontements qui pourront être virulents. Tant que nous resterons dans la courtoisie, les commentaires sont là pour ça. Et vous êtes les bienvenus pour y trouver matière à vous exprimer. En n'oubliant jamais que la musique n'est rien sans les artistes qui la font vivre et qui nous l'offrent. Car je fais mienne la phrase de Paul Valéry : "Aujourd'hui, nous n'avons plus besoin d'artistes. Mais nous avons besoin de gens qui ont besoin d'artistes".
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