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2 avril 2013 2 02 /04 /avril /2013 23:16

Les deux ouvrages de l'édition 2012 des Chorégies d'Orange avaient pour but d'honorer Puccini. Une Bohème sans relief aucun précéda une production de Turandot qui a bien failli porter un coup fatal au festival.

 

Les programmations étant faites avec au moins deux années d'avance, le crû 2013 était prévu pour honorer le double bicentenaire de Verdi et Wagner. Un Ballo in maschera pour l'un, Der fliegende Holländer pour l'autre. Mais déjà, depuis plusieurs mois, on sait que la seconde représentation du chef-d'oeuvre wagnérien est annulée. Faute de public, nous dit-on. Comme si un ouvrage aussi prisé pouvait rebuter l'amateur ! S'est-on posé la question du prix des places ou, plus cruelle, celle de la qualité des dernières éditions ? Ou donne-t-on dans la politique de l'autruche ? 2014 est annoncé plus "populaire", avec Otello et Nabucco. Populaire, Nabucco ? Qui, mis à part les amoureux de l'art lyrique, peut ne serait-ce que fredonner autre chose que le célèbre choeur qui occupe cinq minutes des deux heures de cet ouvrage ? Le passé glorieux, celui qui part des origines jusqu'au milieu des années 90, semble vraiment très éloigné. Et on songe avec nostalgie au Tristan de 1973, au Don Carlo de 1984, à l'Elektra de 1991, pour ne citer que quelques exemples.

 

Cette Turandot de 2012 est emblématique du déclin d'Orange. Même s'il n'est pas seul en cause, même s'il fait ce qu'il peut, Raymond Duffaut, directeur du festival, y a sa part de responsabilité. Et la première est d'avoir donné les clés du théâtre antique à Roberto Alagna depuis 2004, après ses débuts dans Traviata en 1993. Entre 2004 et 2010, il fut tête d'affiche tous les ans dans Carmen, Bohème, Aida, Il Trovatore, Faust, Cavalleria et Pagliacci, Tosca. 2011 se tint sans lui, mais malheureusement pas 2012. Jamais, dans l'histoire des Chorégies, un artiste n'avait été autant présent devant le Mur d'Auguste. Même Montserrat Caballé qui, elle, laissa des souvenirs inoubliables. Car on ne peut honnêtement retenir de cette liste que son Don José, et par intermittences. Les autres soirées le virent soit dépassé par le rôle (Radames, Canio, Manrico), soit recherchant son passé glorieux (Rodolfo), soit malade (Faust, Cavaradossi). Mais qu'importe, les fans étaient présents, l'ami Alain Duault, le Michel Drucker du lyrique, nous assurait que tout était sublime, et la télévision avait rempli son quota. Et puis vint Calaf.

 

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Roberto Alagna, Calaf.

 

N'importe quel amoureux du chant savait que ce rôle n'était pas pour lui. Mais beaucoup de ténors en rêvent, et certains ont surpris agréablement. Mais au moins, ils l'avaient testé avant dans un théâtre de petite taille, loin de toute médiatisation excessive. Pas Alagna. Ce qu'Alagna veut, Alagna fait à Orange. C'est ainsi qu'au mépris de tous, collègues, public, diffuseur, personnel des Chorégies, il imposa sa présence en refusant de reconnaître la réalité et l'évidence de la catastrophe annoncée.

 

Car il faut reprendre un petit peu la chronologie. Il se prépare en faisant tourner son spectacle sicilien, après celui sur Mariano. Peu de temps avant juillet, il annule certaines soirées. Il sait qu'il souffre d'une mycose laryngée mais ne renonce pas. Au contraire, sur son site officiel, il annonce qu'il est "souffrant", décrivant les conséquences de cette maladie sur sa voix, mais assure qu'il tiendra sa place par "amour et respect de son public". La répétition générale est survolée, il ne la chante pas réellement. La première est calamiteuse. On a beaucoup parlé de l'aigu absent du Nessun dorma, en omettant de préciser que tout le reste fut à peine présentable. France Télévision retransmettait la seconde représentation, et par sécurité avait enregistré les deux soirées précédentes. Cela avait été salvateur pour l'Aida de 2011, Indra Thomas étant à bout de voix au milieu du troisième acte. Mais là, vu les circonstances, rien n'était utilisable. La deuxième soirée allait donc se donner sans filet, en "pur" direct.

 

Si Roberto Alagna avait eu réellement une quelconque notion de "respect et d'amour de son public", il aurait renoncé et un autre ténor aurait pris sa place. Si Raymond Duffaut avait eu un minimum de sens des responsabilités, il aurait imposé ce choix. Mais non, la star assura qu'il s'était reposé et qu'un remède miracle allait tout arranger. Le résultat fut, je pèse mes mots, indécent. Car pour un aigu assuré à la fin d'un Nessun dorma simplement récité, tout un rôle fut sacrifié. Comme peu de gens connaissent vraiment la partition réelle, il l'arrangea à sa sauce, escamotant certaines notes, ou modifiant certains passages. Les commentateurs l'avaient massacré après la première, il allait leur montrer qui il était. Comme s'il pensait tromper son monde avec le "si" de "Vincero" (Dieu que ce mot tombait mal !). En oubliant les deux actes le précédant, et en maltraitant la fin de l'ouvrage. En méprisant la sublime Turandot de Lise Lindstrom ou la très belle Liu de Maria Luigia Borsi. Et en se moquant éperdument de Puccini.

 

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Lise Lindstrom, Roberto Alagna.

 

Ce personnage à l'ego inversement proportionnel aux qualités actuelles (et qui étaient bien réelles à ses débuts, mais il lui aurait fallu être à la fois intelligent et humble pour les faire fructifier...) ne sera pas à l'affiche du Ballo cet été, mais un concert est tout de même programmé. Son rêve est d'être un jour Otello, et j'ose espérer que ce n'est pas lui qui s'est imposé pour 2014. Le temps est venu pour Raymond Duffaut de réfléchir avant de signer n'importe quoi, en prenant exemple sur la Scala de Milan. Alagna y est interdit de séjour suite à son caprice de 2006 quand il sortit de scène, furieux que le public n'ait guère apprécié son Radames dans Aida, obligeant sa doublure à chanter le reste du premier acte en jean.

 

Je peux parfois être sévère avec certains chanteurs, mais j'ai toujours de la considération et du respect pour eux, tout simplement parce qu'ils montent sur une scène et donc se mettent à nu. Et chacun a droit à l'erreur. En revanche, j'en ai beaucoup moins pour ceux qui se prétendent supérieurs à la musique qu'ils doivent servir dans le seul but de satisfaire leur propre désir de notoriété. Surtout quand ils n'en ont plus les moyens...

 

Alors rêvons d'un changement de cap radical des Chorégies, avec une nouvelle équipe. Et pour terminer sur une note positive, j'attends avec impatience de pouvoir réentendre Lise Lindstrom, à qui je prédis un avenir radieux.

 

© Franz Muzzano - Avril 2013. Toute reproduction interdite sans autorisation de l'auteur. Tous droits réservés.

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Published by Franz Muzzano - dans Opéra : L'humeur de Franz
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  • : Les Chroniques de Franz Muzzano
  • : Écrivain, musicien et diplômé d'Histoire de la Musique, j'ai la chance, depuis plus de 40 ans, de fréquenter les salles de concerts et les maisons d'opéras, et souvent aussi leurs coulisses. J'ai pu y rencontrer quantité d'artistes, des plus grands aux plus méconnus. Tous m'ont appris une chose : une passion n'a de valeur que si elle se partage. Partage que je vais tenter de vous transmettre à travers ces chroniques qui relateront les productions que j'ai pu voir ou entendre (l'art lyrique y tenant une grande place). Mais aussi les disques qui ont contribué à me former, tout comme les nouveautés qui me paraîtront marquantes (en bien ou en mal). J'évoquerai aussi certaines grandes figures du passé, que notre époque polluée par les "modes" a parfois totalement oubliées. Je vous proposerai aussi des réflexions sur des aspects plus généraux de la vie musicale. Tout cela dans un grand souci d'impartialité, mais en assumant une subjectivité revendiquée. Certaines chroniques pourront donc donner lieu à des échanges, des débats contradictoires, voire des affrontements qui pourront être virulents. Tant que nous resterons dans la courtoisie, les commentaires sont là pour ça. Et vous êtes les bienvenus pour y trouver matière à vous exprimer. En n'oubliant jamais que la musique n'est rien sans les artistes qui la font vivre et qui nous l'offrent. Car je fais mienne la phrase de Paul Valéry : "Aujourd'hui, nous n'avons plus besoin d'artistes. Mais nous avons besoin de gens qui ont besoin d'artistes".
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