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7 mars 2013 4 07 /03 /mars /2013 22:28

Le 9 juin 1949, quarante mille Viennois suivirent le cortège funèbre de celle qui fut bien plus qu'une immense cantatrice, bien autre chose qu'une diva, mais le symbole d'une ville meurtrie qui se reconstruisait et qu'elle encourageait par son art dans cet effort. Leur idole les laissait seuls, foudroyée à 39 ans.

Sophie, "Der Rosenkavalier".

 

Elle avait tout. A 19 ans, elle quitta sa Bessarabie natale (elle vit le jour à Kischinew, aujourd'hui en Moldavie, le 10 février 1910) pour suivre une troupe de théâtre et de danse, dont elle épousa l'un des membres, le comte Virubov. Très vite repérée par rien moins que Bruno Walter, elle fit ses débuts dans de petits rôles (un Knabe dans Die Zauberflöte, l'Amour dans Orphée de Glück), avant que Fritz Busch ne l'impose à Dresde à vingt et un ans à peine, en Mimi de La Bohème. Dresde qui deviendra, avec Vienne et Berlin, l'un de ses ports d'attache.

 

Dès lors elle va pratiquement tout tenter, sans jamais mettre sa voix en péril, mais sans non plus se préoccuper de sa santé. Idéale dans Puccini (Mimi donc, mais aussi Butterfly et jusqu'à Turandot), elle passa de Mozart (Konztanze, La Contessa, Donna Anna) à Richard Strauss qui la considérait comme "la meilleure de toutes" sans effort apparent. Pour ce dernier, après Ariadne et la création avortée de Die Schweigsame Frau, et avant celle de Daphné, elle osa un pari insensé : succéder à l'immense Welitsch en Salome. Tour de force pour les sceptiques qui se transforma en triomphe. Si elle ne chanta pas Wagner (on rêve de son Elsa, de son Elisabeth, et même de sa Sieglinde), la raison en est simple : les places étaient prises (heureuse époque !). De même, elle n'aborda Verdi que pour un seul rôle, mais là encore pour en devenir une des références, Violetta de Traviata.

 

 

 

           

Salome

 

Maria avait trouvé le temps, comédienne-née et d'une rare beauté, de tourner quelques films, dont une Malibran et une adaptation de Traviata avec Benjamino Gigli. Elle y rencontra le grand acteur Gustav Diessl, qu'elle épousa en secondes noces, et qui décéda en 1948, la laissant seule avec deux enfants. Elle ne lui survécut qu'une année, et le pianiste Clifford Curzon adopta les petits orphelins.

 

Apparemment légère, la voix de Maria était en fait parfaitement timbrée et conduite par une technique parfaite qui lui permettait de passer de Mimi à Salome ou Turandot sans dommages. Un mot vient à l'esprit en écoutant son timbre : lumière. Tout ce qu'elle a chanté est à la fois lumineux et totalement habité, couronnant un médium enraciné d'aigus de cristal bohémien. Le disque nous a laissé beaucoup de traces de son art, et certaines essentielles. Des Puccini qui semblent composés pour elle, un final du I de Traviata renversant d'aisance et d'énergie, quelques Mozart. Mais trois pépites me semblent indispensables. Une scène finale de Salome hallucinante de contrôle, interprétée comme une vierge folle, sommet de perversion rentrée (1941). Toujours de Strauss, un final du III du Rosenkavalier, qui serait la perfection si la Marschallin de Paula Buchner ne dénaturait pas le trio. Mais la Providence faisant bien les choses, elle s'éclipse pour laisser la Sophie de Cebotari et l'Ottavian de Tiana Lemnitz nous offrir un ultime duo d'amour pratiquement inégalé (1943). Enfin, et peut-être surtout, de larges extraits du II deTraviata où elle est tout simplement géniale dans le murmure amoureux, la prière, le désespoir de la femme sacrifiée. Gigantesque dans son duo avec l'Alfredo du tout juste correct Walter Ludwig, elle trouve en Heinrich Schlusnus le Germont Père idéal, qui épouse à merveille son legato pianissimo et nous propose une "conversation/affrontement" atteignant le sublime (1943).

 

Qui se souvient de ce nom aujourd'hui, mis à part les Viennois ? Et pourtant... 39 ans... Parfois, Dieu exagère. Que nous aurait-elle donné ?...

 

 

                                

Avec Gustav Diessl.
© Franz Muzzano - Novembre 2011. Toute reproduction interdite sans autorisation de l'auteur. Tous droits réservés.

 

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Published by franzmuzzano - dans Opéra : Les légendes
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  • : Les Chroniques de Franz Muzzano
  • : Écrivain, musicien et diplômé d'Histoire de la Musique, j'ai la chance, depuis plus de 40 ans, de fréquenter les salles de concerts et les maisons d'opéras, et souvent aussi leurs coulisses. J'ai pu y rencontrer quantité d'artistes, des plus grands aux plus méconnus. Tous m'ont appris une chose : une passion n'a de valeur que si elle se partage. Partage que je vais tenter de vous transmettre à travers ces chroniques qui relateront les productions que j'ai pu voir ou entendre (l'art lyrique y tenant une grande place). Mais aussi les disques qui ont contribué à me former, tout comme les nouveautés qui me paraîtront marquantes (en bien ou en mal). J'évoquerai aussi certaines grandes figures du passé, que notre époque polluée par les "modes" a parfois totalement oubliées. Je vous proposerai aussi des réflexions sur des aspects plus généraux de la vie musicale. Tout cela dans un grand souci d'impartialité, mais en assumant une subjectivité revendiquée. Certaines chroniques pourront donc donner lieu à des échanges, des débats contradictoires, voire des affrontements qui pourront être virulents. Tant que nous resterons dans la courtoisie, les commentaires sont là pour ça. Et vous êtes les bienvenus pour y trouver matière à vous exprimer. En n'oubliant jamais que la musique n'est rien sans les artistes qui la font vivre et qui nous l'offrent. Car je fais mienne la phrase de Paul Valéry : "Aujourd'hui, nous n'avons plus besoin d'artistes. Mais nous avons besoin de gens qui ont besoin d'artistes".
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