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4 mai 2013 6 04 /05 /mai /2013 13:00

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Un matricule...sous sa place vide au columbarium du Père Lachaise.

 

 

Le cinéma français ne s'est pas préoccupé de chercher un nouveau Gabin, l'américain un nouveau Brando. Le monde du théâtre ne passe pas son temps à tenter de dénicher le nouveau Laurence Olivier, et il ne viendrait à l'esprit d'aucun amateur de jazz de descendre dans une cave pour y trouver le nouveau John Coltrane. Mais le monde lyrique est particulier. Depuis bientôt cinquante ans, depuis son retrait de la scène, la presse, les maisons de disques, les agents et quelques indécrottables amateurs ne s'étant toujours pas consolés sont en quête de la "Nouvelle Callas".

 

Il ne faut surtout pas croire que les choses se sont tassées, que cette idée farfelue n'est plus d'actualité. Après une représentation de Traviata à Aix en 2004, le quotidien "Le Parisien" titra : "Mireille Delunsch, nouvelle Callas". Pour qualifier une chanteuse qui venait de démontrer qu'elle se fourvoyait dans un répertoire qui n'était pas le sien, le critique osait tout pour faire vendre. Mais l'on allait voir pire le 3 avril 2011 avec "Le Figaro". Pour commenter un certes fort beau disque d'airs de Rossini interprétés par une toute jeune soprano qui n'avait pas encore fait ses premiers pas sur une scène (ils eurent lieu en juin de la même année dans un petit rôle des Huguenots à Bruxelles), le chroniqueur annonça tout de go : "Julia Lezhneva, la nouvelle Callas". Un petit dernier pour sourire ? Le 16 septembre 2012 (soit trente-cinq ans jour pour jour après la mort de la "Divina" !), Le Huffington Post Québec, sous la plume de Samuel Larochelle, n'hésitait pas à accrocher le lecteur avec ce titre : "Myrtò Papatanasiu : la nouvelle Maria Callas de passage à Montréal (entrevue)". Tout ça pour une Violetta prometteuse quelque temps auparavant à Dallas, et après seulement deux ans de carrière. Se rendent-ils au moins compte de l'enterrement de première classe que leur inculture peut provoquer ?

 

Car l'héritage a été pour certaines très lourd en droits de succession. Les chroniqueurs s'en sont donné à coeur joie pour baptiser "Nouvelle Callas" bon nombre de cantatrices qui, pour la plupart, y ont laissé leur carrière après y avoir perdu leur voix. Et pour ces "dommages collatéraux"-là, elle n'est pour rien...

 

Fort heureusement, de fortes personnalités s'étaient forgé une réputation grâce à leur seul talent, assis sur une technique vocale sans faille. Elles ne "pensaient" pas à Callas en abordant une partition, mais à ce qu'elles pouvaient y apporter de leur propre personnalité. Bien qu'ayant fait leurs débuts durant le règne de "l'assoluta", elles ne se laissèrent pas dévorer et ne progressèrent pas dans son ombre. Joan Sutherland, nous l'avons vu, passa outre le jugement plutôt vachard proféré à Londres, et bien guidée par son mari, le chef et musicologue Richard Bonynge, réussit une carrière exemplaire. Elle surpassa même le "modèle" dans la redécouverte d'oeuvres oubliées du bel canto romantique, toujours données sans la moindre coupure et avec toutes les possibilités de variations prévues par Bellini ou Donizetti. Renata Scotto suivit la même route, dans un répertoire différent, avec le bagage technique optimal offert par la grande Mercedes Llopart (qui forma aussi Alfredo Kraus).

 

Aida existait avant Callas, Leontyne Price se chargea de la sublimer après, vingt années durant, sans la moindre faille. Dès 1962, elle était la Leonora d'un légendaire Trovatore à Salzburg, aux côtés de Corelli, Bastianini et Simionato sous la direction de Karajan. Leyla Gencer ou Beverly Sills, sans avoir la même notoriété, du moins en Europe pour cette dernière, ont "tracé leur route" sans encombres. Quant à Régine Crespin, elle réussit à conquérir Bayreuth, New York, San Francisco et surtout Buenos Aires, où elle fut une déesse vivante. Mais elle eut moins de reconnaissance en France, comme si les ors de Garnier résonnaient encore d'une autre voix...

 

D'autres encore ont intégré le répertoire italien dans une carrière plutôt consacrée à l'opéra allemand. Leonie Rysanek fut Sieglinde à Bayreuth dès 1951 (et jusqu'au milieu des années 80, sublimement...), avant Elsa, Elisabeth et la dernière grande Kundry que la Colline ait entendue. Elle aborda à peu près tous les rôles chez Strauss, du plus élégiaque au plus exigeant. Mais jusque tard dans sa carrière, elle garda une place pour des Lady Macbeth, des Desdemona ou des Tosca exceptionnelles au MET ou à Vienne. Et Dame Gwyneth Jones fut une sensationnelle Aida à ses débuts, avant de se concentrer sur ses immenses Brünnhilde, Isolde, Elektra ou Salome. Toutes deux avec un sens du théâtre hallucinant qui ne devait rien à Callas, sauf à considérer qu'elle avait ouvert la voie. Mais Rysanek travailla avec Wieland...La torche vive Anja Silja, mettant le feu à Bayreuth dès 1961, à vingt et un ans, est de la même trempe, avec certes une technique vocale beaucoup plus discutable. Mais en 1959, elle avait été la Reine de la Nuit de la production aixoise de Die Zauberflöte, et "France-Soir" avait alors écrit..."Nous avons entendu une deuxième Callas", ce qui était musicalement ridicule mais montrait une chose : l'implication scénique n'était pas réservée à une seule personne.

 

Il y eut une exception, mais de taille. En 1965, l'année du retrait de Callas, une Espagnole, déjà bien aguerrie par un sérieux travail de troupe en Allemagne, remplaça au pied levé Marilyn Horne dans Lucrezia Borgia au Carnegie Hall. Vingt-cinq minutes de standing ovation saluèrent les vrais débuts internationaux de Montserrat Caballé, qui reste à ce jour la seule à avoir un temps bénéficié de l'article "La" avant son nom après Callas, hors d'Italie s'entend, où cette habitude touche à peu près toutes les cantatrices. Sa recette était très simple : elle fut l'anti-Callas par excellence. Aucun effort d'incarnation théâtrale, jeu scénique réduit au strict minimum, texte du livret sans importance et même, l'âge venu, paroles tout simplement inventées. Mais voilà, elle était peut-être l'instrument vocal le plus prodigieux entendu après-guerre lors de ses meilleurs soirs (quand elle n'annulait pas, ce qui était fréquent). Pour elle, ce fut une stratégie. Bien qu'étant la gentillesse faite femme et de plus dotée d'un décapant sens de l'humour, elle était en ce qui concerne sa carrière un véritable fauve (jusqu'à imposer son mari comme ténor pour certaines productions, voire quelques disques, alors qu'il était à peine digne d'intégrer une chorale d'amateurs...La famille et l'Amour avant tout !). Se sachant incapable de "jouer" un rôle, elle misa sur son atout majeur qui était la pure beauté du son. Et sur ce plan-là, elle était sans rivale.

 

Don Carlo - Acte IV. Tu che le vanita... Montserrat Caballé. Orange, 13 juillet 1984.

 

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Mais toutes n'eurent pas ce caractère, ou le bon agent, ou encore ce petit coup du destin qui permet de résister au monde sans pitié des lyricophages. Ainsi Elena Souliotis, née vingt ans après Callas, grecque elle aussi, fut la première à subir les conséquences de l'appellation contrôlée "Nouvelle Callas". Bien qu'élève, elle aussi, de Mercedes Llopart, elle ne sut pas gérer une voix assez atypique, dotée d'un grave et d'un aigu exceptionnels, mais d'un médium beaucoup moins riche. Débutant en Santuzza de Cavalleria à vingt et un ans, elle enchaîna très vite sur un répertoire copié sur celui du modèle que la presse lui donnait, et qui ne lui convenait pas. Multipliant les Abigaille de Nabucco, où elle excellait, elle ne refusait pas les Amelia du Ballo, Leonora de La Forza, Norma, Gioconda, Lady Macbeth, Aida et même Anna Bolena. Tous ces rôles auraient pu lui convenir à merveille si elle les avait espacés dans le temps, si elle avait abordé les plus lourds plus tardivement, et surtout si elle avait su travailler techniquement pour renforcer ce fameux médium rebelle. Mal conseillée, grisée par le succès, sa carrière se termina alors qu'elle n'avait pas trente ans. Un retour timide dans des rôles de mezzo à la fin des années 70 ne lui servit guère : elle était déjà oubliée. Et pourtant, sa performance dans le rôle d'Elena du Mefistofele de Boito était pour le moins prometteuse...

 

Mefistofele - Acte IV - Forma ideal, purissima... Elana Souliotis, Alfredo Kraus. Chicago, 10 juin 1965.

 

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Une photo très parlante...Callas semble regarder avec dédain une Elena Souliotis qui ose à peine s'asseoir.

 

 

Trois ans plus tard, les contrats mal négociés et le manque de technique auront fait le reste. Une voix d'où ressortent des aigus brillants et des graves magnifiques, mais qui semble brisée et dotée d'un trou béant au niveau du médium...

 

Macbeth - Acte I - Vieni t'affretta... Elena Souliotis, RAI 1968.

 

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Le cas de Vasso Papantoniou est très différent. Elle aussi fut immédiatement baptisée "Nouvelle Callas", mais dans son cas la technique était sûre. Une pure soprano lyrique faite pour Verdi, pour Aida, Leonora ou Amelia. Mais apparaissant au début des années 70, on a l'impression qu'elle voulut être Callas après Callas. Plutôt que de chanter avec sa propre voix, elle écouta les sirènes et copia le mythe dans un répertoire qui, sur le long terme, ne lui convenait pas. Il ne reste d'elle qu'une pourtant très belle incarnation de Lucrezia Borgia, avant de pratiquement disparaître des scènes pour une fin de carrière locale en Grèce. Autre gâchis...

 

Lucrezia Borgia - Acte I - Com'e bello... Vasso Papantoniou, 1972.

 

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Vasso Papantoniou, Violetta.

 

 

Lucrezia Borgia - Acte II - Era desso... Vasso Papantoniou, 1972.

 

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Le plus grand regret reste pour moi la tournure que prit la carrière de Sylvia Sass. Ou que certains lui firent prendre. Elle avait tout, absolument tout pour être l'une des cantatrices de référence dans les années 80 et 90, et comme elle n'a aujourd'hui que soixante et un ans, toutes les scènes du monde sont orphelines de son fascinant magnétisme. Mais pour elle aussi, le poison de l'appellation "Nouvelle Callas" a fait son oeuvre. Oui, elle avait tout, à commencer par une technique parfaite acquise au sein de l'Académie Franz Liszt de Budapest. S'y greffait une maturité musicale rare pour une femme qui fit ses débuts à tout juste vingt ans, avant de chanter sa première Violetta à Sofia un an plus tard. C'est dans ce rôle qu'elle mit à genoux le public du Festival d'Aix en 1976, à tout juste vingt-cinq ans. Une pureté de ligne digne de Caballé venait habiller la vision d'une Violetta mourante dès son premier mot, chantant dans un murmure pour ne hurler que son agonie. Avec pour tout arranger un physique de rêve, elle était la proie idéale des orpailleurs et autres chasseurs sans le moindre scrupule. Fragile et mal conseillée, elle ne dura que le temps de quelques étés, avant de se retirer et de se consacrer à l'enseignement en ouvrant deux écoles en France. Mais je n'oublierai jamais cette soirée de 1983 où, invité à Pleyel pour la pré-générale de Fedora, je vis cette femme recroquevillée dans son fauteuil, seule, triste et pâle comme la mort, attendre que le chef Nello Santi travaille les passages où elle intervenait. Comme s'il se faisait un plaisir de la faire mariner, il reprenait sans cesse les ensembles et les airs chantés par les autres membres du plateau, qui se contentaient de fredonner. Je constatais la médiocrité de l'ensemble et pour tromper mon ennui, je regardais cette femme qui semblait ailleurs, comme indifférente à tout. Et puis, enfin, vint le moment où Santi (grand chef lyrique, mais véritable terreur des fosses d'orchestre et des chanteurs) consentit à l'appeler. Je vis alors une espèce de spectre monter sur scène à pas très lents. Je m'attendais au pire...

Nous devions être tout au plus une vingtaine dans la salle. Mais ce qui se produisit relève du surnaturel. Alors qu'il ne s'agissait que d'une répétition, elle se jeta dans son rôle comme si elle chantait une première à la Scala, "jouant" ses scènes et se transformant en une seconde en tragédienne chantante. Voulait-elle se prouver quelque chose, ou nous dire "j'existe encore, ils ne m'ont pas enterrée" ? je ne peux le dire. Toujours est-il que tous, musiciens d'orchestre compris, eurent du mal à retenir leurs larmes. Et que même le terrible Santi quitta son estrade pour aller l'embrasser.

 

Il restera d'elle ces moments uniques, et quelques extraits d'une Violetta exceptionnelle. Comme ce passage du grand duo, où sa ligne de chant est simplement magique...malgré le baryton.

 

Traviata - Acte II - Dite alla giovine...Sylvia Sass, Yuri Mazurok. Aix en Provence, 1976.

 

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Sylvia Sass, Tosca.

 

Ou bien encore cet autre extrait, le final du premier acte, qui en dérouta beaucoup par son tempo. Ne pas aimer est une chose, ne pas comprendre en est une autre. Le choix est clair, ce Sempre libera est tout sauf un cri de joie, tout sauf une espérance. C'est le constat amer d'une femme qui se sait condamnée à court terme, et qui "rêve" une liberté réelle et pérenne très éloignée de l'illusion d'une demi-mondaine, de l'étourdissement du libertinage dans lequel elle s'est fourvoyée. Ni Callas, ni même Muzio n'avaient osé ce pari qui, pour moi, aboutit à une fabuleuse offrande.

 

Traviata - Acte I - E Strano !...Sempre libera... Sylvia Sass, 1978.

 

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La liste pourrait s'allonger encore. Avec une Cecilia Gasdia, par exemple, remportant à New York un concours "Maria Callas" qui lui colla de suite une étiquette, à vingt et un ans. Coqueluche des amoureux du bel canto romantique dans les années 80, elle s'est évaporée sans raison apparente. Pour ne rien dire d'une Katia Ricciarelli...

 

Mais qu'importe. Les gazettes, les échotiers, les vautours continueront à vivre dans la quête d'un graal impossible, et surtout inutile. Aujourd'hui une génération est présente, techniquement formée et avec une tête bien faite. Demander à une Netrebko, une Di Donato, une Damrau d'être des "Nouvelles Callas" les ferait éclater de rire. Non par manque de respect, mais parce qu'elles veulent d'abord, et sont devenues, Netrebko, Di Donato ou Damrau. Et triomphent en étant elles-mêmes dans les mêmes rôles que ceux qui firent la gloire de Callas.

 

Et pendant ce temps, les disques de la "Divina" continueront à se vendre, des admirateurs viendront toujours déposer une rose devant le 36, avenue Georges Mandel chaque 16 septembre, et des pièces ou des films se monteront à la gloire d'une des plus grandes figures de l'histoire de l'opéra. Et c'est très bien ainsi.

 

Car je ne souhaite qu'une chose. Que là où elle se trouve, elle découvre enfin ne serait-ce qu'une petite part du bonheur qu'elle a pu offrir, elle qui en a tant manqué. Qu'enfin elle puisse chanter ce qu'elle a si souvent affirmé, vivre d'art et vivre l'amour.

 

Tosca - Acte II - Vissi d'arte... 1953.

 

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© Franz Muzzano - Mai 2013. Toute reproduction interdite sans autorisation de l'auteur. Tous droits réservés.

 

 

 

 

 

 

 

 

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Published by Franz Muzzano - dans Opéra : Les légendes
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commentaires

Yanis 02/12/2013 16:34


Merci pour vos 3 articles sur La Callas (pas encore lu le reste)... Quel boulot épatant pour la resituer dans son apport et dans son temps.

Franz Muzzano 02/12/2013 20:18



Merci, Yanis !



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  • : Les Chroniques de Franz Muzzano
  • : Écrivain, musicien et diplômé d'Histoire de la Musique, j'ai la chance, depuis plus de 40 ans, de fréquenter les salles de concerts et les maisons d'opéras, et souvent aussi leurs coulisses. J'ai pu y rencontrer quantité d'artistes, des plus grands aux plus méconnus. Tous m'ont appris une chose : une passion n'a de valeur que si elle se partage. Partage que je vais tenter de vous transmettre à travers ces chroniques qui relateront les productions que j'ai pu voir ou entendre (l'art lyrique y tenant une grande place). Mais aussi les disques qui ont contribué à me former, tout comme les nouveautés qui me paraîtront marquantes (en bien ou en mal). J'évoquerai aussi certaines grandes figures du passé, que notre époque polluée par les "modes" a parfois totalement oubliées. Je vous proposerai aussi des réflexions sur des aspects plus généraux de la vie musicale. Tout cela dans un grand souci d'impartialité, mais en assumant une subjectivité revendiquée. Certaines chroniques pourront donc donner lieu à des échanges, des débats contradictoires, voire des affrontements qui pourront être virulents. Tant que nous resterons dans la courtoisie, les commentaires sont là pour ça. Et vous êtes les bienvenus pour y trouver matière à vous exprimer. En n'oubliant jamais que la musique n'est rien sans les artistes qui la font vivre et qui nous l'offrent. Car je fais mienne la phrase de Paul Valéry : "Aujourd'hui, nous n'avons plus besoin d'artistes. Mais nous avons besoin de gens qui ont besoin d'artistes".
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