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7 mars 2013 4 07 /03 /mars /2013 23:50

Jonas Kaufmann

 

 

Des années que cela n'était pas arrivé, et encore moins pour une oeuvre de Wagner. L'un des publics les plus exigeants du monde, celui de la Scala, a fait un triomphe au Lohengrin ouvrant la saison milanaise, unanime, conquis, comblé...

 

Oubliée la vaine polémique sur le choix du compositeur honoré un 7 décembre, 2013 étant un bicentenaire pour Wagner et Verdi. Oubliées les productions moyennes, médiocres ou calamiteuses de ces dernières saisons. Pour un soir, Milan s'est simplement arrêté de respirer.

 

Il faut dire que tout était en place pour que la soirée fut belle. Un plateau composé de titulaires des rôles, la présence du plus grand chanteur actuel, un metteur en scène de talent, un chef qui, quand il est dans un bon soir, peut se sublimer dans Wagner. Encore fallait-il que la sauce prenne.

 

Alors bien entendu, il se trouvera des esprits chagrins pour pointer telle ou telle petite chose qui n'a pas été au niveau de l'ensemble. La performance de Tomas Tomasson en Telramund, par exemple. Il a été magnifique jusqu'à la fin de sa terrifiante scène de colère au début du II puis, audiblement, la fatigue vocale s'est installée. Oh, à peine, mais quelques aigus ont été un peu difficiles, et l'accident a été frôlé en deux endroits. Mais c'est oublier un peu vite la monstrueuse difficulté du rôle qu'il a tenu tout de même jusqu'au bout sans faillir, et faire fi de sa jeunesse et du fait qu'avec un plateau simplement moyen, il aurait été remarquable. On peut aussi reprocher quelques sons un peu durs à Annette Dasch en Elsa, un extrême-aigu parfois crié. Mais là encore, un chanteur n'est pas une machine. Appelée à la dernière minute pour remplacer Anja Harteros malade, elle est arrivée à Milan à minuit et était en répétition dès 9 heures, sans rien connaître de la mise en scène. Et le sommeil est le meilleur allié de l'artiste lyrique. Sachant cela, on ne peut que pardonner ces très rares moments un peu "limites", et s'incliner devant sa prestation.

 

Pour le reste...eh bien, du pur bonheur. Un René Pape magistral en Roi profondément humain, se jouant d'une tessiture très tendue pour une basse profonde telle que lui, et dans le rôle ingrat du Héraut, un parfait Zeljko Lukic.

 

Ortrud est un rôle meurtrier. Quasi muet au I, ne chantant presque rien au III jusqu'à la toute fin où Wagner exige l'impossible, son deuxième acte demande à la cantatrice une énergie, une santé vocale, une présence que seules quelques très grandes possèdent. Evenlyn Herlitzius a offert un véritable festival, à la fois scénique et vocal, balançant ses aigus avec une aisance hallucinante, se démenant, jouant presque sa carrière sur cette seule soirée. Capable aussi de chanter piano quand la perfidie le demande, elle a incarné Ortrud comme je ne l'avais jamais entendu (sur scène, ou en enregistrement "live") depuis que j'ai pointé l'oreille vers l'opéra. Il faut remonter aux années 50 avec Varnay, sans exagérer, pour trouver quelque chose de comparable. Elle était un peu attendue au tournant, tout le monde ayant pensé que Waltraut Meier tiendrait ce rôle quand le nom de l'ouvrage fut connu. Le public ne s'en est pas remis...

 

Et puis, évidemment, comme si c'était écrit d'avance, et est-ce encore une surprise, Jonas Kaufmann a mis Milan et tous les téléspectateurs à genoux. La seule question que l'on peut encore se poser aujourd'hui est : "jusqu'où ira-t-il ?". A Munich en 2009, il débutait dans le rôle et était magnifique. A Bayreuth en 2010, il était exceptionnel. Ce soir, trouver des superlatifs s'avère impossible. La beauté du timbre, l'endurance, le chant piano legato quasi continuel, la maîtrise totale dans les moments de vaillance ou d'emportement, la tenue de souffle surhumaine et, surtout, ce qui fait la marque des plus grands, ces "petites choses" que l'on n'attend pas et qu'il ose, toujours avec une musicalité parfaite confirment son statut indiscutable de plus grand artiste lyrique contemporain. Son "In fernem Land" arracha des larmes, mais ne fut que le couronnement de toute une soirée de perfection. Avec, en plus, une intelligence scénique pour chaque geste, chaque regard...Un monument, tout simplement.

 

Il fallait un chef. L'an passé, Barenboïm avait massacré Don Giovanni, et le public milanais s'en souvenait. Mais là, il a voulu frapper fort et marquer son territoire pour le poste le plus exposé au monde. Chapeau l'artiste...Une flamme de tous les instants, une "relance" perpétuelle, une mise en valeur des pupitres idéale et, surtout, une parfaite écoute du plateau (à l'image d'un monumental quintette final au I). Suivant toutes les nuances des chanteurs (et Dieu sait que la palette de Kaufmann sur ce plan-là est infinie), il est redevenu pour un soir un immense chef lyrique. Puisse-t-il le rester...

 

On craint toujours ce que les metteurs en scène nous réservent, dans les nouvelles productions. Avec Claus Guth, on peut tranquillement garder les yeux ouverts et savourer chaque plan, chaque composition, chaque mouvement. On peut discuter ses choix (faire de Lohengrin un anti-héros, apparaissant comme presque autiste à la cour du Roi, ne maîtrisant pas ses gestes, semblant avoir peur de tout...mais après tout il débarque d'un monastère clos à double-tour, n'a pas encore l'idée de ce qu'est une femme, ne connaît que la solitude et la prière, et il arrive à la cour d'un Roi pour défendre une innocente qui le considère comme son sauveur. Ou bien encore laisser supposer une liaison passée entre Elsa et Ortrud dans leur scène du II...Là encore, nous sommes dans la suggestion), mais Wagner n'est jamais ni trahi, ni détourné à des fins partisanes. Et surtout, l'oeil exulte et les chanteurs sont respectés (même s'ils ne sont pas ménagés !).

 

Enfin une ouverture digne de la Scala, et de toutes façons l'une des plus belles productions de ces 10 dernières années...au moins.

 

 

© Franz Muzzano - Décembre 2012. Toute reproduction interdite sans autorisation de l'auteur. Tous droits réservés.

 

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  • : Les Chroniques de Franz Muzzano
  • : Écrivain, musicien et diplômé d'Histoire de la Musique, j'ai la chance, depuis plus de 40 ans, de fréquenter les salles de concerts et les maisons d'opéras, et souvent aussi leurs coulisses. J'ai pu y rencontrer quantité d'artistes, des plus grands aux plus méconnus. Tous m'ont appris une chose : une passion n'a de valeur que si elle se partage. Partage que je vais tenter de vous transmettre à travers ces chroniques qui relateront les productions que j'ai pu voir ou entendre (l'art lyrique y tenant une grande place). Mais aussi les disques qui ont contribué à me former, tout comme les nouveautés qui me paraîtront marquantes (en bien ou en mal). J'évoquerai aussi certaines grandes figures du passé, que notre époque polluée par les "modes" a parfois totalement oubliées. Je vous proposerai aussi des réflexions sur des aspects plus généraux de la vie musicale. Tout cela dans un grand souci d'impartialité, mais en assumant une subjectivité revendiquée. Certaines chroniques pourront donc donner lieu à des échanges, des débats contradictoires, voire des affrontements qui pourront être virulents. Tant que nous resterons dans la courtoisie, les commentaires sont là pour ça. Et vous êtes les bienvenus pour y trouver matière à vous exprimer. En n'oubliant jamais que la musique n'est rien sans les artistes qui la font vivre et qui nous l'offrent. Car je fais mienne la phrase de Paul Valéry : "Aujourd'hui, nous n'avons plus besoin d'artistes. Mais nous avons besoin de gens qui ont besoin d'artistes".
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