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7 mars 2013 4 07 /03 /mars /2013 22:44

Si toutes les étoiles du chant que je vous présente me sont chères, la grande dame que j'évoque aujourd'hui me touche particulièrement. Parce que je l'ai approchée, parce que j'ai eu l'immense honneur de la connaître et de parler avec elle un petit peu plus longtemps et beaucoup plus personnellement que n'ont pu le faire la plupart de ses nombreux admirateurs français. Je mesure l'immense chance qui a été la mienne. Car si Leonie reste pour moi l'une des dernières authentiques géantes de l'art lyrique, elle était aussi une femme d'une grande générosité, à mille lieues de la diva ou de la star que beaucoup d'autres, bien moins talentueuses, ont pu croire, et prétendent encore, représenter. Le don de soi qu'elle montrait dans ses rôles n'était pas une posture. Une fois le rideau tombé, elle savait être simplement Leonie, attentive et toujours souriante. Une anecdote en trois temps va vous permettre d'entrevoir cet intérêt sincère porté aux autres qui fut l'une de ses principales qualités, jusqu'à ce qu'une saloperie de cancer ne l'emporte.

 

Paris, Théâtre des Champs-Elysées, 14 janvier 1984. La saison lyrique de Radio France propose Elektra de Richard Strauss. Une heure trente de tension absolue, sans le plus petit relâchement, avec la déferlante du plus gigantesque orchestre jamais osé dans un opéra où trois grandes dames vont se transcender : Ute Vinzing dans le rôle-titre, Maureen Forrester en Klytämnestra, Leonie en Chrysotemis. Le public (et moi-même) n'avons pu respirer qu'après l'ultime accord, pour une interminable ovation debout qui sonna comme un merci, et dont les murs de l'illustre lieu se souviennent encore. (Nous devions être dans le vrai puisque la firme Rodolphe publia très vite, et de façon officielle, l'enregistrement de cette soirée sans y apporter la moindre correction afin d'éviter la diffusion d'un "pirate"). Encore abasourdi, je partis vers les coulisses pour y quérir quelque autographe, et surtout exprimer ma gratitude à ces trois merveilles. Quand je fus près de Leonie, je ne pus m'empêcher de lui dire combien je l'admirais, et ce d'autant plus qu'elle n'avait que quelques jours de plus que ma sainte maman. Elle partit d'un grand éclat de rire et me "claqua" deux bises sonores en me disant, dans un français impeccable, "Ah ! Alors vous n'oublierez pas de l'embrasser pour moi !". Je restai hébété et, en me retournant, tombai nez à nez sur Régine Crespin qui me dit : "Ne vous en faites pas, elle est comme ça !".

 

Paris, 26 octobre 1984, Salle Pleyel. Une Walküre exceptionnelle s'achève, et Leonie a triomphé en Sieglinde. Me voilà devant sa loge, la porte s'ouvre et après avoir embrassé quelques proches, elle me remarque et me lance un joyeux "Ah, mais c'est mon ami dont la maman a le même âge que moi !". Deux nouvelles bises et me voilà qui ne comprend plus rien. Cette dame qui chante aux quatre coins du monde, qui signe des milliers de photos à autant d'admirateurs, se souvenait donc de moi, et de façon précise ! Mais ce n'est rien encore...

 

Orange, 12 juillet 1986. A elle seule, Leonie vient de sauver du désastre un Tannhäuser sans Venus (Bumbry, en lambeaux), sans Wolfram ni Landgrave (Weikl terne et Von Halem mal chantant) et surtout sans...Tannhäuser, dont je tais le nom par charité. Mais sa seule incarnation d'Elisabeth en jeune fille radieuse (à près de 58 ans !) avant d'être ravagée par la douleur de la trahison et de se tourner vers la prière fut une telle offrande que tout le monde oublia la médiocrité de l'entourage. Me faufilant dans les galeries du théâtre antique, je la vis en grande conversation avec le directeur des Chorégies. Je restais en retrait quand, tout à coup, elle tourna la tête dans ma direction. Coupant la parole à l'illustre personnalité, elle se précipita vers moi en criant : "Bonsoir Franz ! Comment va votre maman ?", avant de me prendre dans ses bras. Ce n'était que la troisième fois qu'elle me voyait...Vingt-cinq ans après, je n'en suis toujours pas revenu. Ainsi était Leonie Rysanek.

 

Un sourire...
Mais il est temps de ne parler que d'elle. Elle naquit à Vienne, le 14 novembre 1926, dans une famille modeste d'origine tchèque. Durant la guerre, elle travailla dans une usine d'armement en gardant en tête un choc reçu quand elle avait huit ans : une représentation de Fidelio au Wiener Staatsoper...elle voulait faire "ça". Dès 1946, elle entreprit de se former auprès de deux professeurs, Alfred Jerger (le créateur de Mandryka de l'Arabella de Richard Strauss) et Rudolf Grossmann, qui deviendra son mari. Le travail dut façonner des dons innés, puisqu'elle débuta dès 1949 à Innsbruck, dans le rôle d'Agathe du Freischütz. Suivront des engagements à Sarrebruck et Stuttgart, avant la consécration à 24 ans, quand Wieland Wagner lui confia le rôle de Sieglinde dans le premier Ring du "Nouveau Bayreuth" dirigé par Karajan en 1951, rôle qu'elle allait sublimer durant plus de 35 ans.

 

Sieglinde

 

Elle était prête pour le monde, et le monde s'enflamma pour elle. Vienne, Berlin, Londres puis New York furent ses principales attaches, avec évidemment Bayreuth où elle fut, outre Sieglinde, Elisabeth, Elsa, Senta et peut-être la dernière référence en Kundry.

Elisabeth

Senta, avec George London

 

Mais Wagner ne lui suffit pas. Elle s'imposa très vite en grande ambassadrice de Richard Strauss. Ariadne bien-sûr, mais surtout dès 1954, la terrifiante Kaiserin de Die Frau ohne Schatten, ouvrage réputé inchantable et que Karl Böhm ressuscita en 1955 lors de la saison de réouverture du Wiener Staatsoper. Puis ce furent les bouillonnantes Salome et Chrysotemis, une parenthèse si j'ose dire plus légère avec la Marschallin, avant d'aborder, en 1990, la sanglante Klytämnestra. Ainsi, avec le rôle-titre abordé une seule fois en studio et immortalisé par un film, elle reste aujourd'hui la seule cantatrice à avoir chanté les trois rôles d'Elektra.

 

Die Kaiserin
Salome
Klytämnestra

 

Sa voix "universelle" pouvait tout aussi bien se plier aux exigences de "l'italianita". Elle s'appropria quelques grands rôles verdiens comme Desdemona, Elisabetta de Don Carlo ou Aida. Mais son tempérament bouillonnant s'exprimait mieux dans des rôles plus "théâtraux". C'est ainsi que, remplaçant presque au pied levé une Callas congédiée par Rudolf Bing, alors directeur du MET, elle mit New York à ses pieds avec une Lady Macbeth hallucinante et hallucinée, aux côtés du grand Leonard Warren. En passant, elle donna de Tosca une composition assez extraordinaire, "dévorant" le décor au sens premier du terme...

 

Desdemona

Tosca

 

Leonie n'a jamais fait ses adieux...Son retour à Bayreuth en 1982 dans Parsifal, quinze ans après avoir quitté la colline et trente-et-un après y avoir débuté, est resté dans toutes les mémoires. Elle y offrit la plus extraordinaire Kundry depuis Martha Mödl, et pour moi la plus fabuleuse jamais entendue. Les Salome, Elisabeth, Sieglinde se succédèrent de par le monde, et ce n'est qu'après 1990 qu'elle réduisit son répertoire à des rôles moins exigeants vocalement parlant, mais demandant une intense présence scénique, tels Klytämnestra ou Herodias de Salome. Elle était présente sur le plateau du Wiener Staatsoper pour le gala d'ouverture en 1997. Mais la maladie emporta cette femme que l'on pensait indestructible le 7 mars 1998.

 

 

Kundry (avec Siegfried Jerusalem en Parsifal)

 

S'il est une certitude, c'est bien que Leonie n'a jamais raisonné en terme de "carrière". Elle n'a jamais "géré" ses prestations. Elle a chanté chaque soirée sans se préoccuper de savoir ce que serait le lendemain, osant tout et donnant tout. Il est vrai que dotée d'une technique phénoménale, elle pouvait se le permettre mais malgré cette relative sécurité, elle s'offrait sans réserve à ses rôles, et donc à ses partenaires et à son public. Elle fut ainsi, à mon sens, l'une des trois plus grandes Sieglinde de l'histoire, avec Lotte Lehmann (dont elle semble être l'héritière) et Régine Crespin. Comme elles, Leonie avait compris que Sieglinde est d'abord une femme charnellement amoureuse, découvrant en son jumeau celui qu'elle attendait non comme un prince charmant mais comme un amant désiré. Aucun Siegmund n'aurait pu résister à cette lionne, véritable chatte se transformant en torche vive. Cette incandescence caractérisa tous les rôles qu'elle interpréta, avec des prises de risques inouïes toujours gagnantes, même l'âge venu. En Lady Macbeth au MET, alors qu'elle avait incendié la salle durant trois actes où son médium était sans cesse sollicité, elle offrit ce que peu de ses consoeurs osaient tenter, même dans le confort du studio. A l'issue de sa grande scène de somnambulisme, elle monta tranquillement l'arpège demandé par Verdi et le couronna du ré bémol optionnel, attaqué piano et terminé dans un murmure. Dans cette représentation, elle aura ainsi chanté sur près de trois octaves l'un des rôles les plus exigeants du répertoire.

 

Pour certains puristes du son qui ne cherchent dans une soirée d'opéra qu'une écoute confortable, Leonie Rysanek n'a jamais eu ce qu'on a coutume d'appeler une "belle " voix. Ils ont parfaitement raison en ce sens qu'elle ne fut pas une Montserrat Caballe ou une Renata Tebaldi, toutes deux extraordinaires "instruments". Leonie pouvait user d'une voix rauque, d'un chant détimbré, et parfois même du cri. Mais le cauchemar de Sieglinde à l'acte II ne peut pas se terminer autrement que dans un hurlement de terreur, les visions de Kundry exigent des sons blafards, la perversité vengeresse de Salome un chant incluant le ricanement sarcastique. Elle ne trichait jamais, ne composait jamais, elle vivait tous ses rôles et s'y donnait tout entière. Le chant de Leonie ne fut jamais "joli", il fut toujours simplement beau, et toucha souvent au sublime.

 

 

En studio comme en scène...
Les enregistrements sont nombreux, et les choix se feront parfois en fonction des partenaires. Sa Lady Macbeth de studio est indispensable, surtout qu'elle y côtoie un Leonard Warren magistral. Leonie était avant tout une chanteuse de scène, pas tant parce qu'il lui fallait un public mais parce qu'elle était géniale dans l'urgence, dans l'immédiat, dans l'éphémère. Elle "inventait" quelque chose qui semblait parfois la surprendre elle-même. Très tôt dans sa carrière elle a considéré que le studio était un plateau, jouant pour le micro comme s'il diffusait dans le monde entier. Elle refusait tout montage, tout trucage, tout ce qui lui aurait semblé être un mensonge. Mais malgré tout, on préférera les enregistrements "live"...quand on pourra les dénicher.

Ainsi on se jettera sur sa Kaiserin, avec Böhm ou Karajan. Pour Salome, il faudra fouiner pour dénicher le "live" de 1971, avec Fischer-Dieskau et Varnay, dirigé par Ferdinand Leitner. Et pour Elektra, outre la version de Paris en 1984 où elle chante Chrysotémis, le DVD du film de Götz Friedrich, seul témoignage de Leonie dans le rôle-titre, est indispensable.

Le troisième acte de Die Walküre à Bayreuth en 1951 est édité chez EMI "Références", mais Sieglinde n'y fait qu'une apparition certes essentielle, mais très brève. Sans hésiter, l'intégrale dirigée par Karl Böhm sur la colline dans le cadre du Ring 1966/67 est, parmi les versions officielles, la plus équilibrée. Le couple qu'elle forme avec James King est juvénile et ardent, et son cauchemar du II est glaçant à souhait. Malheureusement, beaucoup de versions "live" de ses nombreux Wagner souffrent d'un entourage qui n'atteint pas les mêmes sommets. Ses Elisabeth sont toujours magiques, mais ne trouvent pas de Tannhäuser décents pour l'accompagner. On se contentera d'extraits...De même, sa fabuleuse Kundry ne rencontre pas les partenaires qu'elle mérite. La version de Bayreuth en 1982 existe dans le circuit parallèle mais est très difficile à dénicher. Elle fut diffusée sur les radios à l'époque, et les amateurs sont nombreux à l'avoir enregistrée. Avec un Simon Estes dans un de ses meilleurs soirs en Amfortas, tout comme Peter Hoffmann en Parsifal. Je tiens le deuxième acte de cette soirée, dirigée par un James Levine amoureux de son plateau, pour un des sommets du chant wagnérien grâce à Leonie. Sa Kundry s'enflamme, se consume, va au bout du possible et atteint le sublime, tout simplement. Si je devais convaincre de son génie les sceptiques, je choisirais cette pépite.

Mais l'enregistrement le plus équilibré, et le plus simple à se procurer car officiel et sans cesse réédité, est celui du Fliegende Holländer de 1961 dirigé par Antal Dorati. Réalisé en studio mais dans des conditions très proches de la scène, il offre à la Senta de Leonie le plus grand Holländer de l'histoire (avec Hans Hotter), le sublime George London. Je considère comme un péché le fait de ne pas l'écouter...

 

Erjagt hätt' ich, was je ich beweint,

wär mir gewonnen, fänd' ich den heiligen Freund,

Umfing' den Helden mein Arm !   (Die Walküre, Acte I).

 

 

La tombe de Leonie au cimetière de Vienne

 

Reposez en paix, parmi les anges !

 

 

© Franz Muzzano - Novembre 2011. Toute reproduction interdite sans autorisation de l'auteur. Tous droits réservés.

 

 


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Published by franzmuzzano - dans Opéra : Les légendes
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  • : Les Chroniques de Franz Muzzano
  • : Écrivain, musicien et diplômé d'Histoire de la Musique, j'ai la chance, depuis plus de 40 ans, de fréquenter les salles de concerts et les maisons d'opéras, et souvent aussi leurs coulisses. J'ai pu y rencontrer quantité d'artistes, des plus grands aux plus méconnus. Tous m'ont appris une chose : une passion n'a de valeur que si elle se partage. Partage que je vais tenter de vous transmettre à travers ces chroniques qui relateront les productions que j'ai pu voir ou entendre (l'art lyrique y tenant une grande place). Mais aussi les disques qui ont contribué à me former, tout comme les nouveautés qui me paraîtront marquantes (en bien ou en mal). J'évoquerai aussi certaines grandes figures du passé, que notre époque polluée par les "modes" a parfois totalement oubliées. Je vous proposerai aussi des réflexions sur des aspects plus généraux de la vie musicale. Tout cela dans un grand souci d'impartialité, mais en assumant une subjectivité revendiquée. Certaines chroniques pourront donc donner lieu à des échanges, des débats contradictoires, voire des affrontements qui pourront être virulents. Tant que nous resterons dans la courtoisie, les commentaires sont là pour ça. Et vous êtes les bienvenus pour y trouver matière à vous exprimer. En n'oubliant jamais que la musique n'est rien sans les artistes qui la font vivre et qui nous l'offrent. Car je fais mienne la phrase de Paul Valéry : "Aujourd'hui, nous n'avons plus besoin d'artistes. Mais nous avons besoin de gens qui ont besoin d'artistes".
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