Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
7 mars 2013 4 07 /03 /mars /2013 22:31

 

Simone Boccanegra
Un artiste, au sens le plus complet du terme, a régné sur le Metropolitan Opera durant une petite quinzaine d'années. Avec quelques creux, épisodiques. Mais, à partir d'une soirée folle de janvier 1925 jusqu'en 1941, Lawrence Tibbett a, sans même en être conscient, imposé les standards du grand baryton verdien à tous ceux qui lui ont succédé. Il y a, dans l'histoire de l'opéra, un avant et un après Tibbett.

 

Il naquit à Bakersfield, le 16 novembre 1896. Très tôt attiré par la scène, il commença par le théâtre ambulant et le music-hall, avant de rejoindre la troupe shakespearienne montée par Tyrone Power Senior. Bien conseillé, il eut la bonne idée de demander une audition au MET, qui lui permit d'intégrer la troupe en 1923. Employé dans de petits rôles (dans les divers personnages dévolus aux barytons de Boris Godounov notamment), il observe et apprend. Jusqu'à cette soirée de janvier 1925...

 

Antonio Scotti était depuis vingt-six ans bien installé au MET, et pensait tenir ce soir-là la vedette dans Falstaff, seul rôle peut-être qu'il pouvait encore donner décemment, alors qu'il n'avait pas soixante ans. Vint l'heure des saluts, et l'impensable se produisit : lui, le grand Scotti, qui donna tant de Don Giovanni, de Rigoletto, de Scarpia, ne put tout simplement pas entrer en scène. Debout, le MET en son entier ne voulait pas laisser partir ce gamin de vingt-huit ans, ce Tibbett qu'il avait croisé lors des répétitions et qui interprétait le rôle de Ford. Ce soir-là, Scotti ne salua qu'avec les autres, et ne s'en remit jamais. New York avait adoubé une nouvelle étoile.

 

Il faut dire qu'en plus d'avoir la voix du Bon Dieu, le phénomène bénéficiait d'un physique plus qu'avantageux, et que ses années de théâtre lui offraient une aisance et une présence scéniques que peu de ses collègues possédaient à cette époque. A tel point qu'Hollywood ne rata pas l'occasion de le faire tourner dans quelques "Musicals" où il fit merveille, étant même sélectionné pour l'Oscar du meilleur acteur en 1930 pour son rôle dans The Rogue Song (film réalisé par Lionel Barrymore avec...Laurel et Hardy !).

 

Avec Laurel et Hardy

 

Mais les sirènes des studios ne lui tournèrent pas la tête. Au MET, son coup d'éclat lui ouvrit les portes des premiers rôles. Verdi fut son jardin, même s'il fit une seule incursion dans Wagner pour le seul rôle qui lui était permis, le prince des poètes Wolfram dans Tannhäuser dès 1925. Un témoignage existe, capté en 1935, où il côtoie Flagstad et bien évidemment Melchior. Un modèle de ligne, mais paradoxalement presque trop bien chantant, trop élégiaque face à la colère du réprouvé revenant de Rome.

                                                                                                                                                      

Wolfram

 

Verdi donc, et pour l'éternité. L'appropriation du Simone de Boccanegra de 1932 ne doit pas cacher les Germont, Iago, ou Renato d'Un ballo in maschera qui restent aujourd'hui encore probablement inégalés. Il y fit entendre un chant exemplaire de ligne, un legato de grand violoncelliste, une palette de nuances infinie qui magnifiaient un timbre d'un velouté unique. Véritable acteur de par sa formation on peut, rien qu'en l'écoutant, "voir" la perfidie de Iago autant que la douleur fraternelle de Renato ou la transformation du père face à Violetta.

 

 

Iago

 

 

Mais la longévité, et la santé vocale, ne furent pas celles d'un Melchior ou même d'un Martinelli. Dès 1941, le timbre se durcit, la ligne commença à perdre sa souplesse, les aigus leur aisance. Une Forza del destino captée le 23 janvier 1943 le montre cruellement. Une fantastique Stella Roman et la direction exaltée de Bruno Walter auraient pu nous offrir une soirée d'exception. Mais son Don Carlo di Vargas y apparaît court de souffle, le "cantabile" a disparu et le timbre s'est terni. L'aria "Urna fatale...", qui quelques années plus tôt faisait chavirer le MET, devient une épreuve et la cabaletta qui la suit un obstacle infranchissable. Difficile d'admettre que c'est bien lui qui chante, et pourtant...Un certain mystère plane autour de cette brutale dégradation. Dépression, abus de médicaments, alcool...tout et son contraire a été évoqué. Qu'importe, la voix d'un ange s'était brisée, et il laissa sagement à d'autres les rôles qu'il avait portés au firmament de l'art vocal. Scarpia, et son "parlando cantabile", fut pour lui l'occasion de briller une dernière fois avec ce qu'il lui restait de voix et des dons de comédien toujours intacts, avant qu'une crise cardiaque ne l'emporte le 15 juillet 1960, dix ans après avoir fait ses adieux.

 

Scarpia
 

 

Cette carrière finalement assez brève nous laisse pourtant beaucoup de témoignages. En studio, il enregistra un grand nombre de "standards" et d'airs extraits de quelques ouvrages américains créés alors au MET, totalement oubliés aujourd'hui. Des récitals existent, bien entendu, permettant d'entendre ce qu'il pouvait donner en Vargas quand la voix était là, et surtout un fantastique "Eri tu..." du Ballo in maschera. Mais comme toujours avec des personnalités de ce calibre, il faut se tourner vers les captations scéniques pour bien apprécier le génie de Tibbett. Trois enregistrements me paraissent indispensables. Le Simone Boccanegra du 21 janvier 1939 était déjà une rareté à l'époque, il est aujourd'hui une référence. Toute la complexité du rôle est rendue dans ses plus petits détails, avec une leçon de chant piano/legato miraculeuse. Et puis le plateau ressemble à un banquet des dieux : Rethberg, Martinelli, Pinza et un débutant nommé Leonard Warren, qui lui aussi, comme Tibbett en 1923, écoute et regarde. Mais autre histoire, autre légende...

Un peu plus difficile à trouver, comme une sorte de graal, la Traviata de 1935 peut être considérée, pour son seul deuxième acte, comme un des deux ou trois moments où l'on se dit que Dieu s'est arrêté sur une scène d'opéra. En Germont, Tibbett fait face à une "dévoyée" incarnée par Rosa Ponselle et dès les premières notes de leur grand dialogue, ils transforment un banal drame bourgeois en tragédie universelle. Passant en toute délicatesse de la colère froide à la compassion paternelle, la ligne de chant de Tibbett n'a peut-être jamais été aussi pure, aussi limpide, aussi vierge de tout élément technique audible. Et comme si cela ne suffisait pas, une fois Violetta partie, il chante à son fils Alfredo (Frederick Jagel, ténor qui aurait triomphé partout ailleurs, mais qui semble être un nain face à ces deux géants ce soir-là) un "Di Provenza..." que Verdi lui-même n'aurait pas osé imaginer.

Enfin, récemment réédité et à bas prix, l'Otello du 12 février 1938 nous montre très exactement ce que doit être un grand Iago. Se souvenant de ses années de théâtre shakespearien, Tibbett déguste sa chanson à boire du premier acte en parfait manipulateur, avant de nous faire totalement "voir" le traître dans un deuxième acte d'anthologie. Commencé par un "Credo" où le diable semble s'inviter (mais piano, le perfide !), il culmine avec un duo se terminant en tempête. Poussant Martinelli à ses limites (c'est-à-dire, pour lui, à son meilleur), il "raconte" son atroce mensonge dans un "Era la notte..." où chaque mot est dégusté, chaque moment-clé légèrement retardé comme pour mieux faire mal au Maure trop crédule. Un Maure qu'il accompagne, satisfait de l'avoir rendu fou, dans un "Dio vendicator !" final qui donne une idée plutôt rassurante sur la solidité des lustres du MET. Si je précise que Desdemona est chantée par une Rethberg en état de grâce, vous comprendrez que je serais en droit de vous en vouloir si vous ne vous laissez pas tenter !

 

© Franz Muzzano - Novembre 2011. Toute reproduction interdite sans autorisation de l'auteur. Tous droits réservés.

 

Partager cet article

Repost 0
Published by franzmuzzano - dans Opéra : Les légendes
commenter cet article

commentaires

Présentation

  • : Les Chroniques de Franz Muzzano
  • : Écrivain, musicien et diplômé d'Histoire de la Musique, j'ai la chance, depuis plus de 40 ans, de fréquenter les salles de concerts et les maisons d'opéras, et souvent aussi leurs coulisses. J'ai pu y rencontrer quantité d'artistes, des plus grands aux plus méconnus. Tous m'ont appris une chose : une passion n'a de valeur que si elle se partage. Partage que je vais tenter de vous transmettre à travers ces chroniques qui relateront les productions que j'ai pu voir ou entendre (l'art lyrique y tenant une grande place). Mais aussi les disques qui ont contribué à me former, tout comme les nouveautés qui me paraîtront marquantes (en bien ou en mal). J'évoquerai aussi certaines grandes figures du passé, que notre époque polluée par les "modes" a parfois totalement oubliées. Je vous proposerai aussi des réflexions sur des aspects plus généraux de la vie musicale. Tout cela dans un grand souci d'impartialité, mais en assumant une subjectivité revendiquée. Certaines chroniques pourront donc donner lieu à des échanges, des débats contradictoires, voire des affrontements qui pourront être virulents. Tant que nous resterons dans la courtoisie, les commentaires sont là pour ça. Et vous êtes les bienvenus pour y trouver matière à vous exprimer. En n'oubliant jamais que la musique n'est rien sans les artistes qui la font vivre et qui nous l'offrent. Car je fais mienne la phrase de Paul Valéry : "Aujourd'hui, nous n'avons plus besoin d'artistes. Mais nous avons besoin de gens qui ont besoin d'artistes".
  • Contact

Recherche