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7 mars 2013 4 07 /03 /mars /2013 22:21

A tout seigneur, tout honneur. Parce que si je souhaite vous parler des géants habitant mon panthéon lyrique, autant commencer par celui qui, pour moi, restera comme le plus immense chanteur dont on ait aujourd'hui la trace enregistrée, et ce toutes voix confondues. Par les qualités d'une voix paraissant sans limites, par sa longévité n'accusant aucune fatigue, par une musicalité absolue vouée au sens du texte, par les rôles qu'il habitait, par sa stature de colosse scandinave que rien ne semblait devoir ébranler, Lauritz Melchior est par essence une légende.

 

Certes, on pourra m'objecter qu'il fut le messager d'un seul compositeur. Passé 1930, il abandonnera les Verdi (Otello, Radames dans Aida), les véristes (Canio de "Pagliacci", Turridu de "Cavalleria") ou les rôles français (Samson, Jean du "Prophète"), s'autorisant quelques rares Florestan de "Fidelio", pour devenir le modèle absolu et la référence incontestée du chant wagnérien. Un Wagner qu'il magnifiera durant 25 ans, et plus de 1000 représentations, donnant l'impression que le chanter ne présente pas de difficulté particulière...

 

Né à Copenhague le 20 mars 1890 il va, comme beaucoup d'autres avant et après lui (Zenatello, Vinay, et même Domingo), commencer sa carrière (en 1913) en tant que baryton. Des enregistrements existent (Sivio de "Pagliacci", Luna d'"Il Trovatore" et un fort beau Germont de "Traviata"), montrant déjà une exemplaire musicalité. Mais quelque chose "coinçait", et il le sentait. Alors qu'il aurait pu tranquillement continuer à se produire dans ce répertoire sur les scènes scandinaves, il fit le choix de tout reprendre à zéro et d'arrêter deux ans. Un professeur le prit en main, et il se découvrit ténor. Son premier Wagner ne sera rien moins que Tannhäuser, en 1918, à Copenhague. La voix était déjà là, mais il restait à la faire mûrir. Deux guides l'y aideront : Anna Von Mildenburg, qui avait été l'un des piliers du Wiener Staatsoper dirigé par Gustav Mahler, et Cosima Wagner en personne. C'est ainsi qu'en 1924 la bombe put exploser en deux lieux "sacrés", le Covent Garden de Londres et Bayreuth, dans un Siegmund qu'il ne quittera plus (allant même jusqu'à le chanter dans un mémorable premier acte de Die Walküre donné pour ses 70 ans, en mai 1960, devant le roi du Danemark. L'enregistrement existe, étonnant de santé vocale. Certes il se trompe, mais...dans les paroles, pour un rôle qu'il avait chanté en scène très exactement 188 fois !).

 

Il était prêt, et le monde allait s'ouvrir à lui. L'Europe d'abord, et très vite le MET de New York, où il fait ses débuts le 17 février 1926 en Tannhäuser encore. Une scène où il ne laissera que des miettes à ses collègues ténors dans l'univers wagnérien jusqu'à ses adieux en Lohengrin, le 2 février 1950. Il enchaînera avec un Lauritz Melchior show à l'américaine, pas moins de 251 soirs de suite, avant de faire quelques apparitions (très oubliables...) au cinéma. Il meurt à Santa Monica le 18 mars 1974.

 

Surhomme ? Peut-être, mais de l'avis de tous d'une légendaire modestie et d'une bonhommie permanente. Et jamais le dernier pour plaisanter, voire "désacraliser". Le ténor Karl Laufkötter s'est longtemps souvenu des morceaux de charbon que Melchior lui glissait dans le costume alors qu'il chantait Mime à ses côtés dans le premier acte de Siegfried ! Et les anecdotes pullulent sur cet amateur de chasse aux grands fauves, certaines incertaines mais jamais démenties. Il aurait ainsi fait la connaissance de sa femme "Kleinchen" (surnom logique, il la surplombait de quarante centimètres !) non pas au bal, comme tout le monde, mais alors qu'il prenait l'apéritif dans son jardin. Un bruit bizarre lui fit tourner la tête : elle venait de tomber en parachute à quelques mètres de lui...

 

Ce qui fait que Melchior est unique ne tient pas qu'à une voix que rien ne semblait pouvoir ne serait-ce que fatiguer. Certes, quand il s'aventurait dans la nuance "forte", il atteignait des sommets de puissance jamais entendus ni avant, ni après lui. Mais voilà, quand on l'écoute attentivement, on se rend compte qu'il chantait pratiquement toujours "piano" ou "mezzo-forte", mais avec un travail des résonateurs tellement élaboré qu'un simple murmure suffisait à faire trembler l'ancien MET. Et entre ces deux nuances, sa palette était tout simplement infinie. Il suffit de constater l'évolution de son troisième acte de Tristan, allant du souffle de l'agonisant au blasphème prométhéen du "Verflucht..." ou à l'ultime cri d'espoir du "Wie, hör' ich das Licht ? Die Leuchte, ha !..." pour comprendre ce que "chanter" veut dire. Et toujours avec une incarnation totale du personnage, mettant chaque soir ses immenses moyens au service de la jeunesse insouciante de Siegfried, du mystère de Lohengrin, de la candeur initiale se muant en geste héroïque de Parsifal ou de la colère finalement apaisée de Tannhäuser.

 

Il faut donc l'écouter...Et le choix est vaste. On trouvera, en cherchant bien, quelques témoignages d'infidélité à Wagner (dont un exceptionnel final du II d'Otello, avec Herbert Janssen). Mais c'est bien évidemment vers le seigneur de Bayreuth qu'il nous faut nous tourner. De ses 229 Tristan (!) recensés à la scène, il subsiste une bonne dizaine de témoignages où, s'il est toujours grandiose, il n'est pas toujours très bien entouré. La version de 1936 au Covent Garden de Londres (Fritz Reiner) offre un troisième acte sublime (avec Janssen encore, en Kurwenal) et permet d'entendre les débuts de Flagstad en Isolde. Elle se trouve aisément chez Naxos, à très bas prix. Mais les versions du MET 1937 (qui permet de goûter la direction du grand oublié Arthur Bodansky) ou 1943, cette fois avec Helen Traubel et dirigée par Leinsdorf sont d'autres merveilles. Comment se passer de son Siegmund ? Le premier acte, et les scènes du deuxième acte de la Walküre de studio dirigée, en 1935, par Bruno Walter, où il a pour jumelle/amante Lotte Lehmann font partie des plus beaux enregistrements de toute l'histoire du disque. Arkadia a publié une monumentale Walküre de 1940, où Melchior offre un appel du "Wälse" interminable, tel un cyclone qui passerait sur le MET. Et on trouve aussi facilement une version du 7 décembre 1941, avec les débuts de Traubel et d'Astrid Varnay, donnée à New York le jour de Pearl Harbour...

 

Faites-moi confiance, aucun enregistrement de ce permanent défi à la voix humaine que fut Lauritz Melchior ne vous décevra. N'hésitez pas, car le moule est cassé...

 

Tristan, avec Helen Traubel.

Lohengrin

Siegfried
© Franz Muzzano - Novembre 2011. Toute reproduction interdite sans autorisation de l'auteur. Tous droits réservés.

 

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Published by franzmuzzano - dans Opéra : Les légendes
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Présentation

  • : Les Chroniques de Franz Muzzano
  • : Écrivain, musicien et diplômé d'Histoire de la Musique, j'ai la chance, depuis plus de 40 ans, de fréquenter les salles de concerts et les maisons d'opéras, et souvent aussi leurs coulisses. J'ai pu y rencontrer quantité d'artistes, des plus grands aux plus méconnus. Tous m'ont appris une chose : une passion n'a de valeur que si elle se partage. Partage que je vais tenter de vous transmettre à travers ces chroniques qui relateront les productions que j'ai pu voir ou entendre (l'art lyrique y tenant une grande place). Mais aussi les disques qui ont contribué à me former, tout comme les nouveautés qui me paraîtront marquantes (en bien ou en mal). J'évoquerai aussi certaines grandes figures du passé, que notre époque polluée par les "modes" a parfois totalement oubliées. Je vous proposerai aussi des réflexions sur des aspects plus généraux de la vie musicale. Tout cela dans un grand souci d'impartialité, mais en assumant une subjectivité revendiquée. Certaines chroniques pourront donc donner lieu à des échanges, des débats contradictoires, voire des affrontements qui pourront être virulents. Tant que nous resterons dans la courtoisie, les commentaires sont là pour ça. Et vous êtes les bienvenus pour y trouver matière à vous exprimer. En n'oubliant jamais que la musique n'est rien sans les artistes qui la font vivre et qui nous l'offrent. Car je fais mienne la phrase de Paul Valéry : "Aujourd'hui, nous n'avons plus besoin d'artistes. Mais nous avons besoin de gens qui ont besoin d'artistes".
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