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6 avril 2014 7 06 /04 /avril /2014 18:06

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Piotr Beczala.

 

Quelques mots pour évoquer cette reprise d'une production qui date déjà de 1995 et qu'il est inutile, je pense, de détailler sur le plan de la mise en scène. Disons que Jonathan Miller a donné dans l'efficace, et que sa transposition dans les années 30 tient encore bien la route, en ayant l'immense avantage de laisser une grande liberté aux chanteurs.

 

Interprètes qui ne furent pas forcément aidés, lors de la représentation du 31 mars dernier, par la direction de Daniel Oren. Certes, on entend tout, les moindres détails sont mis en valeur, mais on se demande très vite s'il a une conception d'ensemble. Et le II ne résiste pas à de nombreuses imprécisions et à de trop fréquents décalages (pauvre choeur d'enfants !). Oren, pour le reste, écoute son plateau (enfin, la plupart du temps, et quand il est lui-même écouté) et laisse chanter...

 

Plateau dominé de bout en bout par une équipe de mâles impériale, avec le  très beau Schaunard d'Igor Gnidii et le superbe Colline d'Ante Jerkunica, qui n'a certes pas le timbre du siècle, mais propose le juste chant qui prend tout son sens dans un Vecchia zimarra donné avec une grande pudeur, et dont la simplicité arrache des larmes.

 

Ludovic Tézier est chez lui en Marcello, que ce soit dans cette production ou dans toutes les autres. La voix a encore gagné en largeur, mais a conservé toute l'humanité du personnage, permettant ainsi d'entendre un vrai "semblable" de Rodolfo. Car avec ce poète-là, il faut pouvoir rivaliser.

 

Poète, Piotr Beczala a montré de nombreuses fois à quel point il l'était par essence (voir son Lenski au Met), et là il en porte en plus les habits. Combien de Rodolfo a-t-il proposés aux quatre coins de la planète ? Il investit le rôle avec tant d'évidence qu'on le pense fait pour lui, et toujours avec cette émission franche, se délectant de chaque phrase (ce que Daniel Oren aurait peut-être dû un peu plus écouter...Manque de répétitions ? Beczala était encore quelques jours avant à San Diego...) avec un sens du rubato parfaitement dosé et des nuances magnifiques. Le Che gelida manina attendu est superbe de ligne, sans le moindre épanchement inutile. Et, surtout, il campe un Rodolfo très "mâle", affirmé, pas du tout mielleux et encore moins doucereux. Il y a de plus en plus matière à comparaison avec le légendaire Jussi Björling dans son interprétation, à la fois dans la prise de risque d'un aigu toujours "devant", et dans la recherche d'un phrasé fait de legato et de justes ruptures. Et on devine une réserve aussi grande que celle de son illustre devancier. Le grand triomphateur de cette soirée, qu'il clôt sur des déchirants appels que Mimi ne peut plus entendre...

 

Et donc Mimi, parce que sans elle, point de drame...et c'est là qu'il me faut demander pardon pour le jeu de mot affligeant contenu dans le titre de cet article.

 

On connaissait le caprice de diva entre deux représentations, celui qui intervient une fois le rideau baissé, le règlement de comptes dans la presse, Madame Angela Gheorghiu nous invente le caca nerveux en direct sur les ondes à l'entracte. L'histoire pourrait être cocasse si, au fond, elle n'était pas révélatrice d'un état d'esprit affligeant.

L'ouvrage commence sans que la moindre annonce n'ait été faite. Mais très vite, il s'avère qu'elle n'est pas à son aise. Chant martelé, legato oublié en coulisse, abus d'accents et de sanglots, nuances absentes ou difficiles (chaque tentative de chant piano provoquant une extinction du timbre) jusqu'à ce qui devait arriver arrive : le contre-ut perdendosi final du I hurlé et stoppé net (forçant Beczala, bon camarade, à arrêter aussi le sien qu'il filait diminuendo, tradition désormais obligée alors que la partition lui demande un mi).

 

Tout cela peut arriver, et est arrivé aux plus grands. Mais la suite fut délectable...La soirée étant retransmise sur Radio Classique, la présentatrice tendit son micro à Madame Angela, à l'entracte suivant le II. Bien entendu, neutralité oblige, les compliments fusèrent. Mais la diva l'arrêta et partit dans une diatribe contre l'Opéra de Paris d'une part, à qui elle aurait signifié qu'elle ne souhaitait pas chanter cette représentation, mais qui lui aurait répondu : "Tu chantes, ou tu t'en vas". Et d'autre part aux responsables de la Radio, qui disposaient d'un enregistrement de la soirée du 27 mars, et qui auraient refusé de le passer en lieu et place de ce "live" (le conditionnel est de moi, la dame usait de l'indicatif). S'ensuivit une charge détonnante contre Paris où "je n'ai connu que des problèmes ! Mon ex-mari m'avait déjà empêché de venir saluer seule la dernière fois !". Il n'est pas inutile de rappeler que cette "dernière fois" se déroulait dans cette même oeuvre, en...novembre 2001 ! Et l'éruption volcanique se poursuivit sur le thème du "je suis une professionnelle, vous ne respectez pas les professionnels ! Je chante partout dans le monde, en particulier ce rôle...On m'a obligée, je dis bien obligée, à chanter !"...Ne manquaient que les larmes...

 

Sauf que, tout d'abord, je ne vois pas très bien ce que son "ex-mari" vient faire là pour une affaire s'étant déroulée il y a plus de douze ans, et qu'elle oublie un peu vite qu'elle lui doit beaucoup, voire la quasi totalité de sa carrière avant leur séparation. Aurait-elle vraiment enregistré Leonora, Tosca, Charlotte, Carmen s'il ne l'avait pas imposée ? Et se demande-t-elle pourquoi elle n'était pas revenue à Bastille depuis 2001, pourquoi certaines grandes maisons hésitent beaucoup avant de l'engager (contrats non honorés au Met, avant la fameuse histoire du refus de porter une perruque blonde pour Micaela lors d'une tournée de ce même Met, ou encore éviction d'une production de Bohème à Chicago, sous prétexte qu'elle allait écouter son Roberto plutôt que de répéter) ? Se demande-t-elle aussi pourquoi elle est devenue, depuis 2010, la championne absolue des annulations ? Et pense-t-elle que son dernier coup d'éclat va redorer son image ? Prévue initialement pour remplacer Anna Netrebko dans Marguerite de Faust à Baden-Baden, elle vient de se désister, sous le prétexte que "j’ai toujours eu pour principe de ne pas participer à une nouvelle production qui n’a pas été conçue pour moi (...) J’espère sincèrement avoir la chance d’être invitée à une nouvelle production à Baden-Baden dans le futur qui aura été conçue pour moi". On imagine l'état d'esprit de la direction de ce théâtre...

 

Il reste qu'à l'évidence, et c'était audible en ce 31 mars, elle était seule au milieu d'une équipe, où chacun de ses partenaires essaya pourtant de l'aider en s'adaptant à ses caprices d'interprétation (et là, pour le coup, chapeau à Daniel Oren qu'elle a superbement ignoré durant tout l'ouvrage). Et malgré cette solidarité, elle ne fit que s'écouter mourir, ne provoquant pas le début d'une émotion (ce qui, même du temps de sa courte gloire, ne fut jamais sa caractéristique première). Elle est programmée pour la saison prochaine en Adriana Lecouvreur...en principe. Car la fatigue d'un jour est une chose, un état vocal général en est une autre. Et ce qu'elle a montré ce soir-là est tout sauf rassurant.

 

Si l'on ajoute que Brigitta Kele fut pour moi une Musetta toute de stridence, quand ce ne fut pas de vulgarité, malgré un succès pour une partie du public et de la critique que je m'explique mal, on aura compris que cette Bohème ne fut, musicalement parlant, qu'une affaire d'hommes. Avec, encore une fois, un immense cadeau offert par Piotr Beczala. Eh oui, je reconnais que je l'aime beaucoup...Sa façon d'aborder ses rôles avec professionnalisme et humilité (il n'a publié aucune critique de cette production, sachant très bien que sa partenaire risquait de ne pas être ménagée), et sa façon de se donner tout entier dans chacun de ses rôles, sans jamais tricher, en font un acteur essentiel de la scène lyrique contemporaine. Un exemple à méditer...

 

© Franz Muzzano - Avril 2014. Toute reproduction interdite sans autorisation de l'auteur. Tous droits réservés.

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Published by Franz Muzzano - dans Opéra : L'oreille de Franz
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commentaires

Franz Muzzano 07/04/2014 21:48

Hélène, je me confonds en excuses pour ce jeu de mots, une nouvelle fois :) Nous n'avons pas entendu la même chose concernant Mimi, et c'est ce qui fait la richesse de l'art lyrique. Je suis très heureux que vous ayez aimé son interprétation. Pour ma part, je persiste sur l'état alarmant de sa voix, ses aigus arrachés et ses piani détimbrés...et sur le reste. J'ai pu en discuter avec des amis qui eux aussi étaient présents ce soir-là, et ils l'ont comme moi trouvée bien "dans sa bulle", en particulier dans les duos.

Chris, je me définis dans ma présentation comme subjectif, et je ne crois de toute façon pas à l'objectivité, surtout dans le domaine lyrique. Mais, paradoxalement, je pense être impartial. Et je parlais de sa carrière avant sa séparation d'avec Alagna, non d'une Tosca de 2011. Je ne "hais" pas cette dame (je n'éprouve de haine pour aucun artiste !), je me pose simplement la question de savoir si sa carrière aurait eu le même essor si son mari ne l'avait pas, dans les années 2000, imposée de façon systématique dans de nombreuses productions, et dans la quasi totalité de ses enregistrements (éviction de Vaduva pour La Bohème, par exemple). Et je laisse le mot de la fin à Renata Scotto, qui a autrement plus de légitimité que moi. Lors de la fameuse Bohème de Chicago, la grande cantatrice, qui mettait en scène, déclara : " Elle n’aime pas l’opéra. Elle s’aime elle-même".

Un ego bien placé est indispensable dans ce métier impitoyable, mais il doit s'accompagner d'une grande humilité (paradoxal ? pas tant que ça...). Piotr Beczala, durant toute cette saison, l'a parfaitement démontré, lui.

HELENE ADAM 07/04/2014 23:08

Sur son ego pas forcément bien placé, je ne peux que... abonder dans votre sens !!!! Mais personnellement, je lui reprocherai surtout de ne jamais prendre de risques quant à son image (qu'elle aime par dessus tout la grande Renata a parfaitement raison), et donc de s'être limitée à quelques productions sages et classiques, ce qu'elle revendique d'ailleurs.... mais dans ces rôles, je la trouve plutôt bien....

Chris 07/04/2014 18:21

Mr. Muzzano, please TRY NOT TO BE an Angela Gheorghiu's hater. "qu'elle lui doit beaucoup, voire la quasi totalité de sa carrière avant leur séparation" -are you kidding???? Adriana, Tosca with Kaufmann,the so much praised Butterfly... Come on...you are suppose to be impartial...

ADAM HELENE 07/04/2014 14:37

Jeu de mot affligeant vous l'avez dit vous-même (pour Angela Davis cela va de soi...) mais bon, pas grave... le 31 j'étais dans la salle et donc, pas devant mon poste de radio. Tant mieux, j'ai manifestement échappé aux plaintes de Mimi hors scène. Et je n'ai rien su de ce qui se tramait dans les coulisses... donc, sans arrière pensée, j'ai trouvé Mimi OK. Une projection de voix délicate mais parfaitement audible, une Mimi qui ne hurle pas (j'en ai entendu des sopranos sans âme et gueulant pour passer la rampe à la Bastille, hélas) une Mimi qu'on entendait parfaitement cependant, et qui ne m'a pas paru si "à côté de son rôle" que ça... au contraire. Certes et je partage votre point de vue, Beczala est de loin le meilleur Rodoflo actuel (pour avoir entendu et vu Grigolo au Met, peu de jours après - hélas-, je ne peux que confirmer cette excellence du Polonais). Quant à Tézier, c'est un de mes barytons préférés depuis qu'il a courageusement "sauvé" une Carmen du naufrage total un soir de décembre à la Bastille et depuis que je l'ai entendu en duo avec Kaufmann à Munich le 5 janvier dernier.... OK aussi avec vous sur les autres rôles masculins... pour le reste (et les récriminations familiales de la diva) je préfère n'en pas parler... et tenter de les ignorer....si possible !!!!

Présentation

  • : Les Chroniques de Franz Muzzano
  • : Écrivain, musicien et diplômé d'Histoire de la Musique, j'ai la chance, depuis plus de 40 ans, de fréquenter les salles de concerts et les maisons d'opéras, et souvent aussi leurs coulisses. J'ai pu y rencontrer quantité d'artistes, des plus grands aux plus méconnus. Tous m'ont appris une chose : une passion n'a de valeur que si elle se partage. Partage que je vais tenter de vous transmettre à travers ces chroniques qui relateront les productions que j'ai pu voir ou entendre (l'art lyrique y tenant une grande place). Mais aussi les disques qui ont contribué à me former, tout comme les nouveautés qui me paraîtront marquantes (en bien ou en mal). J'évoquerai aussi certaines grandes figures du passé, que notre époque polluée par les "modes" a parfois totalement oubliées. Je vous proposerai aussi des réflexions sur des aspects plus généraux de la vie musicale. Tout cela dans un grand souci d'impartialité, mais en assumant une subjectivité revendiquée. Certaines chroniques pourront donc donner lieu à des échanges, des débats contradictoires, voire des affrontements qui pourront être virulents. Tant que nous resterons dans la courtoisie, les commentaires sont là pour ça. Et vous êtes les bienvenus pour y trouver matière à vous exprimer. En n'oubliant jamais que la musique n'est rien sans les artistes qui la font vivre et qui nous l'offrent. Car je fais mienne la phrase de Paul Valéry : "Aujourd'hui, nous n'avons plus besoin d'artistes. Mais nous avons besoin de gens qui ont besoin d'artistes".
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