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12 avril 2013 5 12 /04 /avril /2013 23:20

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Raymond Aimos, Jean Gabin, Charles Vanel, Charles Dorat.

 

 

Il faut se méfier des étiquettes. Sous prétexte d'une sortie en septembre 1936, La belle équipe est catalogué comme "le" film par excellence du Front Populaire. La fin "optimiste" imposée par les distributeurs à Julien Duvivier est pour beaucoup dans cette légende, qui perdure encore aujourd'hui puisqu'à la suite d'un différend entre les ayants droit et René Château, le DVD a été retiré de la vente. L'éditeur privilégiait la conclusion heureuse, qui dénature totalement le scénario de Spaak et Duvivier. Les vieilles VHS et les diffusions télévisées sont donc des bénédictions !

 

Parce que l'été 36 n'est qu'un cadre. Oui, le monde ouvrier et le chômage sont montrés mais en fait, de quoi parle-t-on ? d'amitié, de travail, d'honneur, de fidélité. Et comme nous sommes chez Duvivier, de fatalité. De noire fatalité. Ce chef-d'oeuvre est un hymne à la parole donnée, aux "copains-frères" et en aucun cas un film récupérable. Sauf pour un certain imaginaire qui ne veut retenir que le salaud d'hôtelier ou le cochon de notaire, face aux "camarades".

Camarades ? pas un mot de politique, et le drapeau hissé par Raymond sur le toit de la bâtisse est tricolore, pas seulement rouge. La guerre d'Espagne ? la seule question est : pourquoi Mario s'est-il foutu dans une telle panade ?

On attaque avec des ouvrières joyeuses, fraîches, un malheureux apatride, des chômeurs débrouillards qui ne demandent qu'à bosser. Un scénariste d'aujourd'hui profiterait du gain à la loterie pour nous démontrer comment s'en tirer sans trop transpirer. Pas le genre de Spaak ou Duvivier. Les copains prévoient des projets solitaires, mais Jeannot propose le rêve : la guinguette commune, où chacun mettra la main à la pâte avec son propre talent, et surtout son travail. Un "Chez Nous".

S'ensuit la magnifique restauration d'une ruine, selon les rêves des frangins. Le film aurait pu s'arrêter là, nous aurions déjà été dans le prodigieux. Mais Duvivier est co-scénariste, et la belle histoire part dans le noir. Le départ de Jacques n'est pas innocent. Jeannot sait que le plus jeune de la bande est émoustillé. Il le sent au premier coup d'oeil, au premier sourire. Huguette est adoptée dans la bande en tant que fiancée de Mario. Féminine dans son apparence, elle se comporte en mec avec eux, et tout se passe bien. Pas de place pour un grain de sable, et Jacques le comprend très bien. Entre deux tentations, il choisit le Canada. Un de moins.

 

Mario est en sursis depuis le début. En 1936, il y avait déjà des sans-papiers, mais d'un tout autre acabit. Ceux-là n'étaient pas venus trouver un hypothétique Eldorado, mais cherchaient à se couler, à se fondre dans le pays qui les avait accueillis. Par le travail, et dans l'honneur. Il n'est pas expulsé, il doit partir. Avec Huguette. Deux, et même trois de moins.

 

Raymond est le parigot, celui qui retrouvait Paname en reniflant un ticket de métro un an plus tôt, dans La Bandera. Le sourire éternel de ceux qui n'ont rien ou presque, et qui vivent heureux avec ce "presque". Le coeur sur la main, le don de soi au bord des lèvres. Celui qui console, l'éternel optimiste, mais qui cache un secret que l'on ne saura pas. Pudeur et bonne humeur sont son art de vivre. Il est couvreur, c'est-à-dire celui qui permet à une maison d'être en sécurité, de pouvoir s'isoler. Il y a ceux qui fondent et ceux qui protègent. Son toit protège la tribu, et il sera le premier à vouloir le sauver lors de la tempête. Et c'est de tout là-haut qu'il dansera, jusqu'à en perdre l'équilibre. Quatre de moins. Mais celui-là n'était pas que couvreur. Il cimentait.

 

Car Charles, l'ancien, vit toujours dans le souvenir de Gina. N'ayant pu l'oublier, il semble être le moins joyeux de tous. Et elle revient, tombant sur Jeannot. Lui a probablement un peu trafiqué dans le temps. Le costard lui va trop bien, et ça colle trop facilement avec Gina pour qu'il en soit autrement. Mais cette époque est bien finie. Il est l'homme honnête et travailleur du Jour se lève à venir, et même s'il reste passionné, il sait se réfréner. Chef de bande d'évidence, pas par volonté. Mais "cétait pourtant une belle idée".

Gina va briser la fraternité entre Charles et lui, le poussant à bout. Car avec Spaak et Duvivier, tout cela ne pouvait pas finir en "belle idée" qui fonctionne.

 

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Jean Gabin, Charles Vanel.

 

 

La mise en scène est un pur bijou. L'alternance des scènes intimistes où tout est concentré sur un geste, une attitude, un regard et des grands tableaux de groupes à la Renoir ou à la René Clair est d'une fluidité telle que ce film a plus qu'une atmosphère, il a une odeur et un goût. Et sa mise en valeur des visages se souvient du muet, si proche. La photo de Jules Krüger est picturale, et la musique de Maurice Yvain sonne comme une suite de rengaines aigres-douces. Tout cela offre un écrin doré à d'exceptionnels comédiens.

 

Charpin est bouleversant en gendarmr débonnaire, et Jacques Baumer puant juste ce qu'il faut en notaire. Exceptionnelle de beauté et d'émotion, Marcelle Géniat est une grand-mère inoubliable. Il faut saluer avec tristesse le si prometteur Robert Lynen, ange foudroyé, et donner un immense coup de chapeau au monumental Raymond Cordy, qui semble improviser son rôle d'ivrogne.

Charles Dorat n'a pas beaucoup de scènes pour défendre Jacques, mais sa candeur est rafraîchissante. Micheline Cheirel et Raphaël Médina peuvent paraître un peu pâles, et c'est injuste. Tout simplement parce qu'ils jouent face à des géants.

 

 

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Marcelle Géniat, Jean Gabin.

 

 

Gina lança Viviane Romance, et elle eut bien du mal à se défaire de ce personnage. Mais en garce absolue, elle en fait le moins possible et on la hait dès son premier geste, sa première phrase. Une composition à méditer par celles qui aujourd'hui veulent jouer les parfaites salopes et en rajoutent des tonnes. Charles Vanel est fantastique en grand chêne foudroyé par ce roseau femelle. Il parvient à faire émerger de sa grande carcasse une fragilité telle qu'on a souvent envie de le gifler pour le réveiller.

 

Aimos le grand, Aimos le magnifique...Au panthéon des irremplacés avec Carette, Le Vigan et quelques autres. Le copain, le frère. Mais pourquoi tombe-t-il du toit, merde ! Bon, c'est vrai, il n'y aurait plus de film...

 

 

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Jean Gabin, Viviane Romance.

 

 

Et Gabin, dans ses années magiques...C'est effrayant de voir comme il a tout compris du cinéma, comment il utilise la caméra. Gestes réduits à l'essentiel, travail sur le visage (le départ de Mario et Huguette après la mort de Raymond, les derniers mots au gendarme, la danse avec grand-mère...) "créent" ce que sera l'acteur dans le cinéma mondial de l'après-guerre, avec Brando, Clift, Delon...et sans Stanislavski. D'instinct. Son génie apparaît peut-être de façon moins évidente que dans d'autres films de la même époque, tout simplement parce que nous sommes dans un film "choral". Et ce n'en est que plus exceptionnel.

 

 

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Il ne fallait pas désespérer le public (on ne disait pas encore Billancourt), alors il fut donc demandé à Duvivier de modifier le dénouement. Charles et Jeannot se réconciliaient, Gina filait comme une garce délaissée par deux mâles repus, et tout allait pouvoir se construire entre les deux copains. La guinguette ouvrait ses volets sous les joyeux triolets des accordéons et les rires des titilleurs de goujon. Les quarante heures rugissantes amenaient la foule des copains en bord de Marne. Mais pour Duvivier, été 36 ou pas été 36, la vie est désespérante et un film se termine mal. Jeannot a bien tué Charles, Jeannot se retrouve seul, responsable mais pas coupable. Mais "c'était pourtant une belle idée". Toute autre fin, en plus d'être un contre-sens, est un sacrilège.

 

 

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© Franz Muzzano - Avril 2013. Toute reproduction interdite sans autorisation de l'auteur. Tous droits réservés.

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  • : Les Chroniques de Franz Muzzano
  • : Écrivain, musicien et diplômé d'Histoire de la Musique, j'ai la chance, depuis plus de 40 ans, de fréquenter les salles de concerts et les maisons d'opéras, et souvent aussi leurs coulisses. J'ai pu y rencontrer quantité d'artistes, des plus grands aux plus méconnus. Tous m'ont appris une chose : une passion n'a de valeur que si elle se partage. Partage que je vais tenter de vous transmettre à travers ces chroniques qui relateront les productions que j'ai pu voir ou entendre (l'art lyrique y tenant une grande place). Mais aussi les disques qui ont contribué à me former, tout comme les nouveautés qui me paraîtront marquantes (en bien ou en mal). J'évoquerai aussi certaines grandes figures du passé, que notre époque polluée par les "modes" a parfois totalement oubliées. Je vous proposerai aussi des réflexions sur des aspects plus généraux de la vie musicale. Tout cela dans un grand souci d'impartialité, mais en assumant une subjectivité revendiquée. Certaines chroniques pourront donc donner lieu à des échanges, des débats contradictoires, voire des affrontements qui pourront être virulents. Tant que nous resterons dans la courtoisie, les commentaires sont là pour ça. Et vous êtes les bienvenus pour y trouver matière à vous exprimer. En n'oubliant jamais que la musique n'est rien sans les artistes qui la font vivre et qui nous l'offrent. Car je fais mienne la phrase de Paul Valéry : "Aujourd'hui, nous n'avons plus besoin d'artistes. Mais nous avons besoin de gens qui ont besoin d'artistes".
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