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7 mars 2013 4 07 /03 /mars /2013 23:31

Il existe parfois des cas qui peuvent provoquer un certain énervement. Des dizaines de milliers d'étudiants chanteurs, depuis des générations, s'astreignent à une vie quasiment ascétique, bannissant alcool ou tabac, surveillant leur sommeil. Certains pratiquent un ou plusieurs sports dans le but de muscler leur ceinture abdominale et d'amplifier leur cage thoracique. Tous prennent des leçons parfois très onéreuses, recherchant le bon professeur après quelques ratés, la confiance étant essentielle. Enfin, par trains entiers, ils s'inscrivent aux auditions, épreuve cruelle s'il en est. Ceux parmi eux qui feront une "carrière" se comptent, chaque année, sur les doigts des deux mains. Les moins malchanceux (parmi les plus talentueux) des autres garniront les rangs des choeurs professionnels où ils pourront s'épanouir, à moins qu'ils ne ressassent toute une vie une frustration maladive. En écrivant cela je ne révèle rien, il en est de même dans beaucoup de domaines. Alors pourquoi ce préambule ? Pourquoi le "cas" Julius Patzak pourrait légitimement provoquer, sinon de la jalousie, du moins de l'énervement ? Eh bien, parce que ce ténor, qui fit une immense carrière internationale et grava quelques disques aujourd'hui mythiques, n'a tout simplement jamais pris le moindre cours de chant...

 

Il ne fut pas non plus de ces chanteurs imaginaires découverts par hasard alors qu'ils poussaient la romance au sommet d'une échelle en repeignant un mur. Simplement Patzak était naturellement doué, et doté d'une sagesse et d'une intelligence qui l'amenèrent jusqu'aux sommets.

 

Il naquit à Vienne, le 9 avril 1898, dans une famille où les hommes étaient instituteurs depuis trois générations. On ignore tout de son enfance et de sa jeunesse, mais il est très probable qu'il se prit très tôt de passion pour la musique, fréquentant assidument salles de concert et d'opéras, ce qui faisait le quotidien de cette ville. Au retour de son service militaire effectué en Serbie, il devint fonctionnaire municipal, attaché plus spécialement à l'enfance. Cette activité lui permit de payer ses cours de formation musicale à l'université, et de rencontrer le compositeur Franz Schmidt ainsi que les musicologues Guido Adler et Egon Wellesz. Son but était simple : acquérir suffisamment de connaissances pour pouvoir travailler sérieusement à devenir chef d'orchestre. C'est ainsi qu'un beau soir, alors qu'il était déjà un musicien solide, il participa à un concert d'amateurs organisé par la Société des amis de Schubert de Vienne. Au pied levé, comme s'il se trouvait dans une "schubertiade", il lui prit l'envie de chanter un lied. Dans l'assistance se trouvaient plusieurs personnages influents dans le monde lyrique. A la fin de la soirée, il avait en poche un contrat l'engageant dans divers théâtres de Bohême, signé par des directeurs persuadés d'avoir entendu le plus prometteur élève de la classe de chant du Conservatoire. Et après avoir travaillé seul, il débuta à Reichenberg, le 3 avril 1926, dans le rôle de Radames d'Aida. Il passa la saison suivante à Brno, avant de s'engager pour dix-sept ans avec le Bayerische Staatsoper de Munich. A la fin de la guerre, il regagna Vienne où il termina sa carrière, "Kammersanger", en 1960. Il ne quitta l'Europe centrale qu'en de rares occasions : Londres en 1938, puis en 1947 en tournée avec le Wiener Staatsoper pour Herode de Salome et Florestan de Fidelio, rôle qu'il y reprit, cette fois engagé seul, en 1948, y ajoutant le Hoffmann d'Offenbach. Et l'Amérique ? Une seule fois, en 1954 lors du Mai musical de Cincinnati dirigé par Josef Krips. Dans le même temps, il était un habitué du festival de Salzbourg.

 

Retiré de la scène, il devint un professeur réputé (comme quoi...) à l'Académie Musicale de Vienne et au Mozarteum de Salzbourg. Il s'éteignit le 26 janvier 1974 à Rottach-Egern, en Bavière.

 

Patzak n'eut jamais ce qu'on a coutume d'appeler une "belle" voix. Son ascension ne fut pas non plus due au cadeau d'une voix "naturelle". Il eut plutôt le talent de "naturellement" faire fructifier un matériau vocal, au départ limité, par un incessant travail personnel, et par les nombreux conseils qu'il prit, jusqu'à son retrait, auprès de ses collègues. Ce Radames initial de Reichenberg était bien entendu trop grand pour lui. Mais il le donna dans un petit théâtre dans lequel il ne lui fallut pas fournir d'efforts surhumains pour passer l'orchestre. Et par la suite, ancré à Munich, il veilla à ne se produire que dans des rôles à sa mesure. Mozart, tout d'abord, où il excella en Tamino ou Belmonte. Et puis quelques Verdi pas trop "lourds", tels Il Duca de Rigoletto ou Alfredo de Traviata, quelques personnages marquants du répertoire français, tels Faust ou Des Grieux. Et beaucoup d'opérettes viennoises ou de Singspiels. Toujours en allemand, et surtout toujours avec sa propre voix, sans jamais chercher à imiter qui que ce soit. Son secret est peut-être là, dans cette totale "honnêteté" vocale mise au service de la musique.

 

Belmonte. (Avec Fritzi Jokl) "Die Entführung aus dem Serail".

 

Mais c'est surtout après la guerre que la carrière de Patzak devint remarquable. Ses études de musicologue et de chef d'orchestre lui avaient donné un bagage rare, et il fut très vite demandé pour créer des oeuvres nouvelles : Danton's Tod de Gottfried von Einem, à Salzbourg le 6 août 1947, avec la sublime Maria Cebotari ou encore Le vin herbé de Frank Martin. De même, il fut de la reprise viennoise du Palestrina de Hans Pfitzner en 1949, aux côtés de Hans Hotter. Dans cette même période, il ajouta à son répertoire ce qui furent peut-être ses deux rôles majeurs, Florestan de Fidelio et Herode de Salome.

 

 

Florestan.
En parallèle de la scène, il fit une immense carrière de concertiste, à la fois dans le lied et dans l'oratorio. Exceptionnel dans les Passions de Bach, immense conteur des cycles de Schubert, Schumann ou Brahms, il garda jusqu'à la fin cette intelligence vocale et cette technique aboutie qui lui permettaient de passer sans problème de l'exaltation de Florestan aux douloureuses confidences du Wanderer schubertien, de la folie libidineuse d'Herode à la déclamation châtiée de l'Evangéliste. Avec le temps, il aura gagné en confiance mais n'aura jamais perdu sa parfaite connaissance de ses limites, le tout avec un grand sens de l'humour, qui lui fera dire un soir à un collègue mieux doté mais beaucoup moins demandé : "Tu comprends, toi tu as le contre-ut dans la voix et moi je ne l'ai pas. Mais moi je peux le chanter, alors que toi tu ne le sais pas !".

 

                Sa discographie est pléthorique. Parmi les nombreux Fidelio captés sur le vif, celui de 1950 à Salzbourg est une merveille. Furtwaengler y dirige un plateau digne de l'Olympe, où Patzak côtoie Flagstad et Schwarzkopf. Pour son Herode de Salome, le choix est large...Avec Cebotari en 1947, avec Varnay en 1953, avec Goltz en 1954, il y est absolument unique sur au moins un point : ce rôle, assez peu exigeant vocalement, écrit quasi parlando, est souvent confié à des ténors vieillissants qui se contentent (et c'est déjà beaucoup !) d'en reproduire le caractère pervers, sans grand respect pour la partition. Patzak, lui, offre tout cela mais en chantant très exactement la musique écrite par Strauss, comme on peut l'entendre dans l'extrait capté en 1960 avec la très correcte Salome de Maria Kouba. On retrouve cette exactitude dans son enregistrement du Mime de Rheingold et Siegfried en 1953, toujours avec Furtwaengler.

 

Tous ses enregistrements de lieder sont passionnants, même et peut être surtout le Winterreise de 1964 avec Jorg Demus, a priori tardif mais bouleversant par sa capacité à montrer le long chemin de croix du voyageur. Mais s'il ne devait rester qu'un seul disque à retenir, ce serait bien évidemment le diamant qu'il grava en 1952 : Das Lied von der Erde de Gustav Mahler, dirigé par celui qui tenait déjà la baguette lors de la création posthume le 20 novembre 1911 à Munich, le grand Bruno Walter. Cet enregistrement est resté dans beaucoup de mémoires pour l'interprétation offerte par Kathleen Ferrier des lieder pour voix de femme, sorte de cadeau sublime semblant venir de l'au-delà. Mais il ne faut pas oublier que si Walter choisit Patzak pour être à ses côtés, alors que les ténors capables d'affronter le terrifiant Trinklied initial étaient alors nombreux, c'est en parfaite connaissance des volontés de Mahler dont il était le disciple. Le résultat est là, comme une évidence, un disque historique et une interprétation inégalée. Par "aussi" un très grand chanteur qui fut d'abord un immense musicien.

 

 

 

 

 

 

Extrait : Eugen Onegin, air de Lenski (1929)

 

 

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© Franz Muzzano - Janvier 2012. Toute reproduction interdite sans autorisation de l'auteur. Tous droits réservés.

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Published by franzmuzzano - dans Opéra : Les légendes
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  • : Les Chroniques de Franz Muzzano
  • : Écrivain, musicien et diplômé d'Histoire de la Musique, j'ai la chance, depuis plus de 40 ans, de fréquenter les salles de concerts et les maisons d'opéras, et souvent aussi leurs coulisses. J'ai pu y rencontrer quantité d'artistes, des plus grands aux plus méconnus. Tous m'ont appris une chose : une passion n'a de valeur que si elle se partage. Partage que je vais tenter de vous transmettre à travers ces chroniques qui relateront les productions que j'ai pu voir ou entendre (l'art lyrique y tenant une grande place). Mais aussi les disques qui ont contribué à me former, tout comme les nouveautés qui me paraîtront marquantes (en bien ou en mal). J'évoquerai aussi certaines grandes figures du passé, que notre époque polluée par les "modes" a parfois totalement oubliées. Je vous proposerai aussi des réflexions sur des aspects plus généraux de la vie musicale. Tout cela dans un grand souci d'impartialité, mais en assumant une subjectivité revendiquée. Certaines chroniques pourront donc donner lieu à des échanges, des débats contradictoires, voire des affrontements qui pourront être virulents. Tant que nous resterons dans la courtoisie, les commentaires sont là pour ça. Et vous êtes les bienvenus pour y trouver matière à vous exprimer. En n'oubliant jamais que la musique n'est rien sans les artistes qui la font vivre et qui nous l'offrent. Car je fais mienne la phrase de Paul Valéry : "Aujourd'hui, nous n'avons plus besoin d'artistes. Mais nous avons besoin de gens qui ont besoin d'artistes".
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