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16 avril 2013 2 16 /04 /avril /2013 22:20

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Pilier de la culture populaire germanique, Des Knaben Wunderhorn est une anthologie de textes traditionnels remis en forme par Achim von Arnim et Clemens von Brentano. Gustav Mahler se passionna pour ce recueil, qui ne pouvait que le toucher. Sur le millier de poèmes recueillis, beaucoup évoquent le folklore, les amours d'une bergère et d'un soldat, les paysages. Enfant, le jeune Gustav passait des journées entières à rêver en pleine nature, et s'arrêtait dès qu'il croisait un groupe de musiciens ambulants. Et de plus, la maison familiale jouxtait une caserne. Sa vie d'alors fut rythmée par les sonneries des trompettes, et cette triple influence nature-folklore-fanfares se retrouve dans toute la première partie de son oeuvre.

 

C'est donc tout naturellement qu'à partir de 1892, et jusqu'à 1898, il en sélectionna quelques-uns et les mit en musique. Le résultat ne donna pas un cycle en tant que tel, mais un ensemble de douze Lieder publiés en 1899. L'ordre d'exécution n'en était pas défini, et deux d'entre-eux furent par la suite enlevés de la liste pour devenir des mouvements de ses symphonies à venir : Urlicht pour la deuxième, et Es sungen drei Engel pour la troisième (Das himmlische Leben ne figura pas dans l'édition originale, et devint le dernier mouvement de la quatrième symphonie). Deux autres titres, Revelge et Der Tambourg'sell furent ajoutés par la suite, formant l'édition définitive terminée en 1901.

 

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Bien qu'ayant conçu ces Lieder pour voix d'homme, Mahler les créa en alternant un baryton et une soprano, formation qui est depuis reprise dans tous les concerts et enregistrements, à l'exception bien entendu des sélections. Et là se pose le problème du choix de la version de "ma discothèque" : certains Lieder sont écrits sous forme de dialogue entre une jeune fille et un soldat. Dans l'esprit du compositeur, une seule et même voix devait incarner les deux personnages. Mais la tentation du duo est forte quand on a à disposition deux des plus grands chanteurs du XXème siècle...Et comme le meilleur moyen d'échapper à la tentation est d'y succomber, Elisabeth Schwarzkopf et Dietrich Fischer-Dieskau ne se firent pas prier.

 

Disons-le tout de suite, les puristes détestent cet enregistrement. Pour cette raison, mais aussi parce qu'ils pensent que le résultat final est trop "parfait", pas assez rustique, insuffisamment "populaire". Comme si interpréter des chants évoquant le peuple signifiait éviter toute recherche, voire toute excellence dans la qualité vocale. Quel mépris ! Alors certes, la version que ces mêmes prétendus gardiens du temple recommandent est tout aussi magnifique, associant Maureen Forrester et Heinz Rehfuss, sous la direction de Felix Prohaska. Alternance des voix, aucun duo, et recherche de sonorités brutes. Mais est-ce une raison pour massacrer ainsi ce qui reste pour moi l'un des plus beaux enregistrements de Lieder avec orchestre de toute l'Histoire du disque ? Mahler est-il trahi ? Non, il est glorifié.

 

Je précise que je ne range pas Henry-Louis de la Grange, le plus grand spécialiste de Mahler (il lui a consacré toute sa vie de musicologue pour léguer la plus monumentale et la plus complète biographie consacrée à un compositeur, tout juste si l'on n'a pas le détail du menu de chacun de ses repas !) parmi ces ayatollahs. Il constate que Mahler n'a pas "pensé" ses Lieder sous cette forme, et juge qu'il aurait été en désaccord avec ce choix. Mais à aucun moment il ne critique l'interprétation. Logique, il est d'abord musicien...

 

Deux concerts eurent lieu au début de l'année 1968, au Royal Festival Hall de Londres. Les deux géants étaient accompagnés (au sens "trio" du terme) par le London Symphony Orchestra dirigé par George Szell, qui avait fait de Cleveland le plus fabuleux orchestre américain. Heureux Anglais, qui dans le même temps recevaient en pleine face Lady Madonna et pouvaient assister à l'événement musical de ces sixties qui allaient bientôt s'achever ! La critique fut unanimement dithyrambique et bien évidemment, Walter Legge étant encore Dieu le Père chez His Master Voice, le disque fut programmé. Tout ce beau monde se retrouva au Kingsway Hall pour deux sessions, les 8 et 9 mars 1968. Avec Legge à la direction artistique, le magicien de la prise de son Christopher Parker était à la console. Le miracle pouvait commencer.

 

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George Szell, Dietrich Fischer-Dieskau.

 

Ce qui n'est pas un cycle devient une espèce de conte pour enfants, une histoire nous est narrée, encadrée par les sonneries de trompettes, matinales dans Revelge, crépusculaires dans Wo die schönen Trompeten blasen. Entre les deux, la rencontre de la jeune fille et du soldat nous fait voir le Rhin et sa légende, Saint Antoine prêchant aux poissons, l'âne critique musical, entendre la comptine, la plainte, partager la tendresse. L'orchestre est comme un troisième chanteur aux multiples timbres, Szell faisant ressortir avec amour le moindre petit motif caché de clarinette, la plus brève envolée des flûtes, le plus enfoui contrepoint des seconds violons. Quant aux deux "Meistersinger", ils sont simplement prodigieux. Oui, Schwarzkopf est plus près de la fin de sa carrière que de son apogée, mais quelle intelligence dans la conduite de l'instrument vocal ! Sachant très bien où se trouvent ses limites, elle compense par un sens du mot hallucinant, offrant par exemple un Rheinlegendchen qui nous fait "voir" le fleuve, ou bien faisant sa coquine en nous montrant son regard. Et la voix a tout de même de très beaux restes, à l'exemple du phénoménal saut sur deux octaves exigé sur le "Ija !" de l'âne dans Lob des hohen Verstandes.

 

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Elisabeth Schwarzkopf.

 

Quant à Dietrich Fischer-Dieskau, c'est très simple, en 1968 il est à son zénith (un stade où il se trouve depuis déjà pas mal d'années, et qui durera encore très longtemps). Percutant en soldat partant en marche forcée dans Revelge, conteur génial de la prêche de Saint-Antoine, il offre une leçon de conduite de souffle dans un fantastique Wer hat dies Liedlein erdacht ? qui cloue littéralement sur place. Utilisant toutes les couleurs de son timbre inimitable (et beaucoup, pourtant, ont essayé !), il passe de l'assurance mâle au désespoir, jusqu'à la fabuleuse teinte de nuit d'automne de Wo die schönen Trompeten blasen, qui voit Schwarzkopf lui répondre dans la même tonalité bleue-grisée. Ils nous quittent sur ce moment magique, qui sera désigné "plus grand enregistrement d'un Lied avec orchestre de l'Histoire" par les critiques de l'époque, jugement toujours d'actualité.

 

Plus qu'une rencontre, une complicité, une communion pour sublimer une oeuvre. Alors oui, chaque inflexion est calculée, chaque syllabe est travaillée, chaque son est "pensé". Certains y ont vu un manque de spontanéité. J'y vois au contraire un immense respect du texte et des indications (nombreuses) du compositeur, un prodigieux souci de "recréation" d'une partition sublime, qui au final sonne comme évidente, coulant de source, sans que le plus petit effort ne soit perceptible. Un absolu monument qui est peut-être le plus beau cadeau à offrir à qui souhaiterait aborder la musique de Mahler.

 

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Rheinlegendchen. Elisabeth Schwarzkopf.

 

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Wo die schönen Trompeten blasen. Dietrich Fischer-Dieskau, Elisabeth Schwarzkopf.

 

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© Franz Muzzano - Avril 2013. Toute reproduction interdite sans autorisation de l'auteur. Tous droits réservés.

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Published by Franz Muzzano - dans La discothèque de Franz
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Présentation

  • : Les Chroniques de Franz Muzzano
  • : Écrivain, musicien et diplômé d'Histoire de la Musique, j'ai la chance, depuis plus de 40 ans, de fréquenter les salles de concerts et les maisons d'opéras, et souvent aussi leurs coulisses. J'ai pu y rencontrer quantité d'artistes, des plus grands aux plus méconnus. Tous m'ont appris une chose : une passion n'a de valeur que si elle se partage. Partage que je vais tenter de vous transmettre à travers ces chroniques qui relateront les productions que j'ai pu voir ou entendre (l'art lyrique y tenant une grande place). Mais aussi les disques qui ont contribué à me former, tout comme les nouveautés qui me paraîtront marquantes (en bien ou en mal). J'évoquerai aussi certaines grandes figures du passé, que notre époque polluée par les "modes" a parfois totalement oubliées. Je vous proposerai aussi des réflexions sur des aspects plus généraux de la vie musicale. Tout cela dans un grand souci d'impartialité, mais en assumant une subjectivité revendiquée. Certaines chroniques pourront donc donner lieu à des échanges, des débats contradictoires, voire des affrontements qui pourront être virulents. Tant que nous resterons dans la courtoisie, les commentaires sont là pour ça. Et vous êtes les bienvenus pour y trouver matière à vous exprimer. En n'oubliant jamais que la musique n'est rien sans les artistes qui la font vivre et qui nous l'offrent. Car je fais mienne la phrase de Paul Valéry : "Aujourd'hui, nous n'avons plus besoin d'artistes. Mais nous avons besoin de gens qui ont besoin d'artistes".
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