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8 octobre 2013 2 08 /10 /octobre /2013 23:22

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Acte III, premier tableau.

 

 

Tout avait pourtant assez mal commencé. Déjà, Deborah Warner avait déclaré forfait pour la mise en scène quinze jours avant la première, suppléée par sa complice de toujours, Fiona Shaw. Pas simple pour une ouverture de saison, qui plus est avec une nouvelle production. Mais l'essentiel était tout de même réglé. Et surtout, voilà que les lobbys s'invitèrent au poulailler pour interpeller chef et diva, qui ont le malheur de ne pas brailler comme eux.

 

On pense ce que l'on veut de Vladimir Poutine (surtout loin de Moscou, c'est plus confortable), mais jusqu'à preuve du contraire il n'est ni maire de New York, ni président des États-Unis. On peut critiquer sa politique et ses choix de société, comme on est en droit de l'approuver. Et il se trouve qu'Anna Netrebko et surtout Valery Gergiev ont clairement affiché la couleur en le soutenant lors des dernières élections. Belle occasion pour lancer une pétition exigeant du Met qu'il dédie cette soirée aux "homosexuels opprimés" en Russie. Pas trop le genre de la maison, et surtout de Peter Gelb, de se laisser imposer quoi que ce soit. Un communiqué de presse remit les choses en place, précisant qu'il n'était pas du rôle de cette grande institution de mêler art et combat politique. Côté musiciens, silence total, Netrebko se voyant tout de même obligée de publier sur facebook un statut précisant qu'elle était "hostile à toute forme de discrimination". Place à la musique ? Pas tout de suite...une manifestation se tint devant l'écran géant situé à l'extérieur, et quelques "privilégiés" perturbèrent le début de la représentation aux cris de "Anna et Valery, votre silence tue les homosexuels russes". Sachant qu'ils seraient expulsés dans les minutes qui allaient suivre, j'aimerai bien savoir quelle organisation leur a payé leur place quand on connaît le prix d'un gala d'ouverture du Met...Mais bon, ils ont fait parler d'eux, ont orienté la plupart des critiques présents qui sont parfois allés chercher la petite faille pour la gonfler un peu, et probablement ont réussi à bien énerver Gergiev qui, semble-t-il, ne fut pas des plus inspirés en ce 24 septembre. On sait quel est son caractère, et qu'un rien peut le faire sortir de ses gonds...ou bien le voir tout laisser filer en attendant le rideau final.

 

Faudra-t-il que les musiciens russes aient leur carte de sympathisants LGBT pour avoir la paix ? La bêtise donne parfois une belle idée de l'infini...Bon, cela étant, Peter Gelb assura à quelques journalistes qu'en signe de solidarité, il portait ce soir-là des bretelles arc-en-ciel. Aucun n'a vérifié, et il arrive au big boss d'avoir de l'humour.

 

La matinée du 5 octobre était retransmise dans le monde entier, et se passa dans le calme, côté salle, où la sécurité devait veiller au grain. Mais en ce qui concerne la scène et la fosse, rendez-vous était pris pour une des représentations qui marqueront l'histoire de l'oeuvre.

 

Puisqu'il fallait bien dire du mal de quelque chose, certains se plaignirent de la Russie de carte postale présentée dans chacun des sept tableaux. Ah, une mise en scène "traditionnelle", sans convocation des disciples de Siegmund, quelle horreur ! Ils ont dû se forcer pour dénigrer cette merveille d'intelligence et de lisibilité, magnifiée par les éclairages de Jean Kalman mettant en valeur les somptueux décors de Tom Pye. Si l'absence de Deborah Warner a pu se faire sentir, c'est peut-être dans les scènes de foule où les choeurs ont semblé un peu livrés à eux-mêmes. Ou dans le bal du III, tout juste réglé. Mais l'oeil est perpétuellement en fête, dès l'ouverture du rideau avec ces teintes automnales baignant la maison Larine d'une lumière toute de douceur, ces voilages ouvrant sur des jardins que l'on croirait sortis de l'atelier d'un impressionniste, ce mobilier sobre et judicieusement agencé. Madame Larine et ses deux filles ressemblent alors un peu à ce que serait une Comtesse de Ségur restée Rostoptchine et qui n'aurait jamais quitté son domaine natal de Voronovo. Même sensation d'harmonie paisible que dans les romans de la Dame des Nouettes, mis à part que Camille et Madeleine ont bien grandi et qu'elles s'appellent Tatiana et Olga. Et que si l'une est amoureuse, l'autre va le devenir. Et qu'accessoirement, tout va très mal se terminer...

 

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Mariusz Kwiecien.

 

 

Je ne sais pas si Valery Gergiev était démotivé le soir de la première, mais ce qu'il a offert en cette matinée le place définitivement au rang des plus grands chefs lyriques actuels. On le savait déjà, mais comme certains considèrent que ses fréquentations devraient suffire à le discréditer, il faut peut-être le redire. Qu'est-ce qu'un grand chef ? tout simplement un musicien qui, tout en respectant scrupuleusement une partition, nous en donne un éclairage que nous n'avions pas encore totalement perçu. Il a été de bon ton de considérer les opéras de Tchaïkovski comme mineurs, en ne retenant qu'un ou deux airs (voir Lucien Rebatet, Une histoire de la musique). Avec Gergiev, dès le prélude, toute la beauté mélodique est magnifiée, toute la magie des timbres ressort sans ostentation, toute la complexité harmonique apparaît comme allant de soi. Et au fur et à mesure que l'on avance dans l'ouvrage, une évidence s'impose. Mises à part les scènes de liesse villageoise ou de bal, tout est construit autour de variations sur un seul et même thème. Aucune redite, à peine un ou deux leitmotive, mais un continuum musical permanent faisant tourner la même longue cellule. Par un jeu très subtil de déconstruction du thème, de modulations à des tons éloignés ou de mariages de timbres parfois très osés, l'auditeur ne s'aperçoit pas que le "matériel" mélodique utilisé est en fait très simple, presque réductible à une seule phrase. Le coup de génie de Gergiev est de le révéler, provoquant chez l'auditeur la sensation qu'il est toujours en terrain connu, chaque protagoniste chantant une variante de la "cellule de base", en y apportant sa propre touche. Comme, en plus, Tchaïkovski est un maître dans l'art du contraste, il place toujours des ruptures brutales (choeurs, danses) entre les apartés ou les confrontations, ruptures qui sonnent alors comme des respirations dans un discours tendu à l'extrême. Gergiev l'a bien compris, installant le drame dès les premières notes, réfrénant son goût pour les tempi parfois trop rapides pour laisser vivre la passion exaltée, la tendresse murmurée, la jalousie ravageuse et la tragédie annoncée dès l'apparition du dandy hautain nommé Onéguine. Et comme il est dans l'antre de Levine, il soigne son plateau avec amour, attentif à chacun, à toutes les inflexions, les envolées ou les retenues des personnages, ménageant même de très longs silences qui semblent encore émaner d'eux.

 

Et quel  plateau !

 

On passera sur Alexei Tanovitski, Gremine qui essaie désespérément de bien chanter, mais qui est l'archétype de ces basses que l'on ne souhaite plus entendre, avalant tous les sons dès le haut-médium, plaçant tout "en arrière", à la manière des protagonistes de La Khovantchina donnée à Bastille la saison dernière. On passera parce que son rôle est court, mais l'air étant superbe, les regrets seront quand même présents. On sera plus charitable avec Elena Zaremba, Larina bien fade et surtout bien trémulante, mais touchante par sa générosité. Pour le reste, on constatera qu'une fois de plus, nous sommes au Met, dans l'une des deux ou trois "maisons" où la magie lyrique a élu domicile.

 

Larissa Diadkova est une bouleversante Filippyevna, nounou au coeur et à la voix d'or, chantant en mélodiste, ne forçant jamais un organe qu'on devine gigantesque. Dans le duo avec Larina, elle offre un cours à son élève...Dommage qu'elle soit visiblement plutôt en fin de carrière. Très prometteuse en revanche, Oksana Volkova campe une Olga parfaite, superbement chantante et au timbre de velours. Son duo en coulisse avec Tatiana, au tout début du premier tableau, est un modèle d'équilibre, où elle parvient à sonner "ténor" dans une romance d'amour où elle chante le "garçon". Qui ne connaît pas l'ouvrage se laisserait berner. Mais ensuite, toutes ses interventions sont celles d'une "vraie femme" optimiste et joyeuse, jusqu'au drame stupide du II...

 

Je ne sais pas ce que Mariusz Kwiecien donne dans ses autres rôles, en particulier dans Mozart qu'il chante régulièrement, mais je peux affirmer qu'à bientôt 42 ans, il a fait sien le personnage d'Onéguine. On pourrait le trouver en retrait lorsqu'il apparaît dans la maison Larine, mais c'est un choix d'interprétation. Lenski l'y a convié, il y vient par politesse, mais a décidé que là ne se trouvait pas son monde. Alors dans sa construction du rôle il apparaît détaché, peu enthousiaste dans ses gestes et mesuré dans son chant. Certes il joue le jeu de la séduction avec Tatiana, mais en adoptant toutes les attitudes du coq sûr de lui en démonstration. Quand il revient après avoir reçu la lettre, le véritable Onéguine est là, plein de morgue et de dédain. Et la voix suit, se développe, balançant son refus à la malheureuse beaucoup plus comme s'il voulait s'en persuader lui-même. On doit le détester à ce moment-là, et il se rend détestable. Au II, il est alors pleinement Eugène, le séducteur blasé, capable de briser deux destins par sa seule inconséquence. Mais il fait déjà deviner sa faille : une extrême solitude qu'il soigne en provoquant de façon quasi suicidaire. S'il accepte le duel lancé par Lenski, c'est uniquement pour en finir. Mourir ainsi, quel beau destin pour un inutile ! Déjà, on le déteste beaucoup moins, on commence même à le plaindre. Mais ce n'est pas lui qui tombe dans la nuit glacée...

 

Deborah Warner a choisi d'exacerber cette solitude dans le III, en le laissant déambuler au milieu des invités de Gremine, seul avec une bouteille, seul adossé à d'immense colonnes qui semblent l'écraser. Et sa révolte monte, il a humilié Tatiana par son complexe de supériorité, tué son ami Lenski en ayant trop voulu jouer un jeu malsain, et maintenant voilà que la  petite provinciale à qui il a dit non est devenue princesse. Et lui n'est rien. On ne le déteste plus du tout, on a pitié de ce petit garçon perdu qui va tenter une dernière carte, celle de la sincérité. En vain...

Kwiecien a fait évoluer scéniquement et vocalement son Onéguine durant toute ces étapes, avec une voix qui se déploie petit à petit, donnant toute sa mesure dans l'ultime tableau. Dieu quel beau chant...chant qui maîtrise le pianissimo bouleversant lors du duel, lors des suppliques à Tatiana, mais aussi chant qui explose aux justes moments, quand la douleur devient trop forte. Quand le rideau tombe, on se dit qu'il ne peut qu'aller se jeter dans la Neva glacée...Une composition hallucinante.

 

 

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Piotr Beczala.

 

Le Lenski de Piotr Beczala est du domaine de l'évidence. Poète dans l'âme, il est LA poésie dans son chant. L'air est sublimement distillé, bien entendu, mais il n'est pas là pour justifier la présence du personnage. Il arrive comme le point culminant d'un long arioso commencé à son arrivée chez les Larine, et qui n'a été interrompu que par la folie d'Onéguine. Chantant son amour pour Olga depuis sa première note, il maîtrise la nuance piano en véritable orfèvre, ne la quittant que poussé par le piège que lui tend Eugène. Lenski est le contraire absolu d'Onéguine, il est pureté, il est offrande. C'est en frère qu'il va se faire tuer, le frère qu'Eugène aurait voulu être, alors qu'il lui suffisait d'accepter qu'il l'avait face à lui. À bientôt 47 ans, Piotr Beczala n'est pas loin d'être au sommet de son art. Avec en plus une humilité qui est la marque des grands (des vrais grands, pas de certains qui prétendent l'être...nous verrons cela le mois prochain dans ce même lieu...), qui lui fait répondre à Deborah Voigt, maîtresse de cérémonie d'un soir, qu'il ne pense pas au fameux air que tous attendent, mais à glorifier la musique jusque dans le plus petit détail. Réussite totale, et prestation fantastique.

 

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Mariusz Kwiecien, Piotr Beczala.

 

Et enfin, Tatiana. L'or liquide a coulé sur New York, et ce n'est en rien une surprise. Bizarrement, Anna Netrebko a assez peu chanté le répertoire russe, sauf à ses débuts. Pour sa troisième "opening night" consécutive, la voilà revenue à ses racines, à cette Tatiana dont tous les enfants apprennent la lettre dans Pouchkine à l'école en Russie. En tous points elle est chez elle, et son passage progressif à des rôles plus lourds (voir son disque Verdi, plus qu'alléchant) n'ont en rien durci sa voix. Un timbre qui se glisse dans le sentiment à traduire, passant de la douceur du miel au sang de la passion, jusqu'à la froideur glaciale que la femme toujours amoureuse s'impose au dénouement. Elle aussi, comme Onéguine, construit son personnage. Timide et réservée, presque en voix blanche au début, elle fait entendre le trouble quand elle le voit pour la première fois, alors qu'il accompagne Lenski venu voir Olga. Et seule au deuxième tableau du I, une fois face au choix de son destin, elle livre une scène de "la lettre" exceptionnelle dans sa progression. Exaltée, passionnée, candide, pure et pourtant déjà "sexuée", elle conduit (avec un Gergiev qui la couve amoureusement) ce passage comme si c'était le "sempre libera" de Tatiana. Et tout le rôle, de la désolation après le refus jusqu'à la transformation du III, est maîtrisé jusqu'au plus petit détail. Pour elle, Tatiana ne présente pas de réelle difficulté vocale, comparée aux rôles dans lesquels elle triomphe habituellement. Mais c'est justement là, et ce point est valable pour les trois protagonistes principaux, que l'on reconnaît les plus grands. Elle maintient sur la durée une concentration totale, et aucune faille ne vient ternir une seule seconde ce chant souverain. Aucun secret à cela, et Gergiev l'explique très bien. Il la connaît depuis vingt ans, et il l'a toujours vue travailler, travailler et travailler encore. Et à tout juste 42 ans, elle est au début d'une décennie glorieuse qui va la voir aborder les héroïnes qu'elle a eu la sagesse d'attendre. La voix a maintenant la rondeur, la couleur, l'assise qui devraient lui permettre d'y être exceptionnelle. Et comme elle est intelligente...

 

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Anna Netrebko. Acte I, deuxième tableau.

 

 

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Anna Netrebko. Acte III, premier tableau.

 

Une standing ovation a salué ce moment de grâce, où plus personne ne pensait aux divers lobbys ayant pollué la préparation de cet enchantement. Tchaïkovski a été honoré, cela vaut toutes les pétitions...

 

© Franz Muzzano - Octobre 2013. Toute reproduction interdite sans autorisation de l'auteur. Tous droits réservés.

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Published by Franz Muzzano - dans Opéra : L'oreille de Franz
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commentaires

mpr 28/03/2015 08:58

relu.. quel enthousiasme !

Présentation

  • : Les Chroniques de Franz Muzzano
  • : Écrivain, musicien et diplômé d'Histoire de la Musique, j'ai la chance, depuis plus de 40 ans, de fréquenter les salles de concerts et les maisons d'opéras, et souvent aussi leurs coulisses. J'ai pu y rencontrer quantité d'artistes, des plus grands aux plus méconnus. Tous m'ont appris une chose : une passion n'a de valeur que si elle se partage. Partage que je vais tenter de vous transmettre à travers ces chroniques qui relateront les productions que j'ai pu voir ou entendre (l'art lyrique y tenant une grande place). Mais aussi les disques qui ont contribué à me former, tout comme les nouveautés qui me paraîtront marquantes (en bien ou en mal). J'évoquerai aussi certaines grandes figures du passé, que notre époque polluée par les "modes" a parfois totalement oubliées. Je vous proposerai aussi des réflexions sur des aspects plus généraux de la vie musicale. Tout cela dans un grand souci d'impartialité, mais en assumant une subjectivité revendiquée. Certaines chroniques pourront donc donner lieu à des échanges, des débats contradictoires, voire des affrontements qui pourront être virulents. Tant que nous resterons dans la courtoisie, les commentaires sont là pour ça. Et vous êtes les bienvenus pour y trouver matière à vous exprimer. En n'oubliant jamais que la musique n'est rien sans les artistes qui la font vivre et qui nous l'offrent. Car je fais mienne la phrase de Paul Valéry : "Aujourd'hui, nous n'avons plus besoin d'artistes. Mais nous avons besoin de gens qui ont besoin d'artistes".
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