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14 octobre 2013 1 14 /10 /octobre /2013 21:54

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Evelyn Herlitzius

 

 

Je n'avais pas commenté la production d'Elektra donnée l'été dernier à Aix-en-Provence, pour une raison assez simple. Les mots étaient insuffisants pour décrire le sentiment que j'avais éprouvé, pour donner ne serait-ce qu'une idée du choc que j'avais ressenti en recevant en pleine face ce torrent de musique et d'images, ces voix et ces corps, ce flot ininterrompu d'une heure quarante d'offrande absolue. Vue et revue une bonne dizaine de fois, cette captation du 19 juillet ne me faisait venir qu'un mot : perfection. Le temps modérera probablement ce terme qui peut paraître abusif, mais il y a encore une dizaine de jours je me surprenais à chercher la moindre faille dans ce qui fut, et de très loin, le plus beau spectacle donné cette année, tous festivals confondus. Mais j'avais aussi, au fond de moi, le sentiment que quelque chose "d'autre", quelque chose qui dépassait la simple magie éphémère d'une soirée comme on en vit quatre ou cinq dans toute une existence d'amoureux de l'art lyrique, se tramait derrière ce miracle sonore et visuel.

 

J'ai compris ce qu'était ce "quelque chose" au soir du 7 octobre, après avoir appris la mort de Patrice Chéreau. Tout s'est alors éclairé, tout est devenu limpide. Cette urgence, ces fabuleux petits détails qui m'avaient alors émerveillé prenaient tout leur sens. La vie d'un des hommes de théâtre les plus essentiels de ces quarante dernières années s'était achevée sur cet opéra volcanique, et j'ai la conviction qu'il en était conscient. Même s'il s'était remis à travailler sur Shakespeare, cette Elektra était en fait un testament, son testament. Sans qu'il n'en transpire la moindre once de tristesse, comme s'il y avait ajouté un codicille secret signifiant "Vivez la scène, allez au bout de vos rôles, je me suis fait plaisir et je vous dis merci. Et continuez !".

 

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En répétition... Patrice Chéreau, Evelyn Herlitzius.

 

Toute la quintessence de son art m'a semblé alors condensée en moins de deux heures. Dans les fabuleux décors de Richard Peduzzi, complice fidèle depuis ses débuts, chaque personnage était "travaillé" dans ses moindres petits gestes, tout en conservant le naturel d'un théâtre "d'humains". Chaque expression venait du texte, et du texte seul, condition indispensable pour celui qui disait que plus jamais il ne monterait un ouvrage où "l'on se répète" (allusion à ses débuts dans Rossini ou Offenbach, et à ses trois Mozart). Il avait déjà trouvé son monde avec le Ring, Tristan, Lulu, Wozzeck ou De la maison des morts, où le "temps" musical peut s'assimiler au "temps" théâtral. Elektra lui permettait de construire l'univers qu'il souhaitait, d'autant qu'ainsi il pouvait approcher la tragédie grecque, qu'il regrettait de n'avoir jamais abordée. 

 

L'ajout d'un prologue muet, où des figurants balaient la scène, relayés par les cinq servantes qui, en plus, l'aspergent d'eau comme pour la purifier des crimes commis, tout en réclamant justice, a donc un double sens. Comme si Chéreau nous disait qu'avant que les premières notes ne retentissent il nettoie tout ce qu'il a pu laisser, que seul compte maintenant l'ouvrage qui va se donner. Ultime cadeau, et ultime merci.

 

Oui, merci, car sinon comment expliquer la présence de deux invités de luxe sur cette production ? En plus de Roberta Alexander, magnifique cinquième servante généralement chantée par une débutante (voire une choriste) ? Comment, si ce n'est pour leur dire merci à eux aussi, qui ont à une certaine époque tant fait pour l'aider ? Donald McIntyre, tout d'abord, bientôt 79 ans, n'a qu'un rôle presque muet, celui du vieux serviteur. Mais dès 1976, et durant cinq saisons, il fut le Wotan et le Wanderer du Ring de Bayreuth, et l'un de ceux qui soutinrent Chéreau durant les moments difficiles des premières éditions. Et en Tuteur d'Oreste, rien moins que Franz Mazura, 89 ans, qui incarna Gunther dans ces mêmes productions, et le Docteur Schön dans l'inoubliable Lulu de Garnier en 1979. Chéreau sait très bien que sans des hommes comme eux (et sans Gwyneth Jones, indéfectible soutien), le triomphe historique de l'ultime Ring de 1980 n'aurait pu avoir lieu (quatre-vingt cinq minutes de standing ovation et cent un levers de rideau...). Il sait ce qu'il leur doit, ce Ring enfin compris, accepté et devenu historique l'ayant placé au sommet. Et pour bien le signifier, il fait cadeau à Mazura du geste capital, normalement dévolu à Oreste, celui de tuer Aegisth. Double sens là aussi, celui du rappel du rôle de Schön/Jack l'éventreur, et celui de faire agir la camarde par un très vieil ami, sorte de "finita la comedia" transposée dans le réel. Ceux qui l'aimaient ont donc pris son dernier train avec lui, pour un ultime à-Dieu. Car il faut aussi y associer Waltraud Meier, qui fut son Isolde dans le Tristan milanais, qu'il mit si longtemps à se décider à mettre en scène.

 

Alors comme la Providence fait bien les choses, le résultat fut une série de représentations exceptionnelles, menées par une Evelyn Herlitzius simplement phénoménale, une Meier à sa vraie place en Klytämnestra, la découverte d'une très prometteuse Adrianne Pieczonka en Chrysothemis, et un Salonen mettant le feu de son estrade. Mais là j'entre dans le compte-rendu, et je n'en ai aucune envie...

 

En homme qui fut toute sa vie lucide, je suis convaincu que Chéreau savait que cette Elektra lui offrirait son dernier salut le 22 juillet. Il a voulu s'en aller en offrant un ultime cadeau, qu'il put vivre comme un triomphe. Mais c'est en fait lui qui applaudissait les artistes, le public, l'opéra, le théâtre...la vie. Merci.

 

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Scène finale. Au fond, Franz Mazura.

 

 

Alors, il ne nous reste plus qu'à écouter et regarder... :

 

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© Franz Muzzano - Octobre 2013. Toute reproduction interdite sans autorisation de l'auteur. Tous droits réservés.

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Published by Franz Muzzano - dans L'hommage de Franz
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  • : Les Chroniques de Franz Muzzano
  • : Écrivain, musicien et diplômé d'Histoire de la Musique, j'ai la chance, depuis plus de 40 ans, de fréquenter les salles de concerts et les maisons d'opéras, et souvent aussi leurs coulisses. J'ai pu y rencontrer quantité d'artistes, des plus grands aux plus méconnus. Tous m'ont appris une chose : une passion n'a de valeur que si elle se partage. Partage que je vais tenter de vous transmettre à travers ces chroniques qui relateront les productions que j'ai pu voir ou entendre (l'art lyrique y tenant une grande place). Mais aussi les disques qui ont contribué à me former, tout comme les nouveautés qui me paraîtront marquantes (en bien ou en mal). J'évoquerai aussi certaines grandes figures du passé, que notre époque polluée par les "modes" a parfois totalement oubliées. Je vous proposerai aussi des réflexions sur des aspects plus généraux de la vie musicale. Tout cela dans un grand souci d'impartialité, mais en assumant une subjectivité revendiquée. Certaines chroniques pourront donc donner lieu à des échanges, des débats contradictoires, voire des affrontements qui pourront être virulents. Tant que nous resterons dans la courtoisie, les commentaires sont là pour ça. Et vous êtes les bienvenus pour y trouver matière à vous exprimer. En n'oubliant jamais que la musique n'est rien sans les artistes qui la font vivre et qui nous l'offrent. Car je fais mienne la phrase de Paul Valéry : "Aujourd'hui, nous n'avons plus besoin d'artistes. Mais nous avons besoin de gens qui ont besoin d'artistes".
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