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7 mars 2013 4 07 /03 /mars /2013 23:18

Le 7 décembre, jour de la Saint-Ambroise, est chaque année une institution à Milan, et pour tous les amoureux de l'art lyrique. Qu'il pleuve ou vente, avec ou sans grèves, avec ou sans Berlusconi, ce jour marque l'ouverture de la saison à la Scala. Ce soir, Don Giovanni était à l'affiche, marquant la prise de fonction de Daniel Barenboïm en tant que directeur musical du lieu (poste à très hauts risques !).

 

Il est pour moi la grande déception de la soirée. Certes, il connaît son Mozart sur le bout des ongles, dirigerait l'ouvrage par coeur sans le moindre souci, ayant eu la chance d'être, à l'âge de onze ans, dans la fosse de Salzbourg quand Furtwaengler le dirigeait en 1954. Mais alors pourquoi, avec un tel plateau, opter pour des tempi non pas rapides, mais précipités ? Plus d'une fois, j'ai senti les chanteurs gênés par un orchestre qui les bousculait. J'ai eu le sentiment que trop souvent, Barenboïm n'écoutait pas ce qui se passait sur la scène mais ne s'occupait que de l'articulation de ses cordes, cherchant à toujours donner plus "d'urgence" à son interprétation. De ce fait, il ne respirait pas avec les chanteurs mais les laissait trop fréquemment se débrouiller pour, finalement, "courir derrière" lui. Plus d'une fois on a frôlé le décalage dans les nombreux ensembles, ce qui dans Mozart se révèle catastrophique car pratiquement irrémédiable. Heureusement, les pointures présentes sur scène se sont mutuellement écoutées...Par ailleurs, j'aurais aimé un peu plus de drame, presque de pathos, pour le "dernier repas", ici un peu trop lisse à mon goût (je parle toujours de la direction).

 

La mise en scène de Robert Carsen est à la fois belle et intelligente, ce qui se fait rare. Il n'hésite pas à utiliser la salle de la Scala, faisant même chanter le Commandeur dans la loge présidentielle ! Gros travail sur la lumière et superbe recherche sur les couleurs, le noir et blanc manichéen encadrant des rouges plus charnels que diaboliques. Direction d'acteurs très juste dans un ouvrage qui pourrait être trop statique, et enfin très belle idée pas du tout sacrilège : Don Giovanni revient à l'issue du sextuor, regardant tous les autres disparaître dans un nuage de fumée. Comme j'ai toujours regretté que l'oeuvre ne se termine pas sur sa mort, j'ai apprécié ! En tout cas, voilà qui nous change de l'ignoble production donnée à Aix l'année passée.

 

Plateau quasiment parfait. Quasiment, parce que je veux bien que Don Ottavio soit un rôle ingrat, mais ce n'est pas une raison pour le confier à un ténor qui a certes des qualités, mais en aucun cas celles qu'on est en droit d'attendre d'un titulaire de 7 décembre milanais. Giuseppe Filianoti semble mal à l'aise dans toutes ses interventions, force un médium qu'il a très beau pour ensuite avaler des aigus qui ne sont pas, dans ce rôle, insurmontables. Il semblerait qu'il soit élève de l'école de la Scala. Je ne pense pas qu'on lui ait rendu service en l'exposant ainsi...

Anna Prohasca campe une jolie Zerlina, peut-être un peu "scolaire" dans l'interprétation, mais la voix est belle. Même remarque pour le solide Masetto de Stefan Kocan. Si Kwangchul Youn n'a pas la voix caverneuse qu'on peut demander au Commandeur (rôle d'ailleurs souvent amplifié artificiellement de nos jours...), il en a la stature et la présence, et tient à la perfection la ligne très haute de son chant lors de l'affrontement final.

 

Curieusement, j'ai eu un peu peur pour Barbara Frittoli à son entrée. Manque de projection, timbre terne...mais elle s'est améliorée au fil du I, pour être tout à fait elle-même dans le II. Certes, on peut lui reprocher deux choses : un vibrato un peu envahissant par moments (conséquence de récents Verdi trop lourds ?) et, surtout, une diction approximative, ce qui est un comble quand on s'aperçoit qu'à part Filianoti, elle est la seule Italienne du plateau ! Mais tout cela s'efface devant la musicienne phrasant impeccablement, et se sortant d'un "Mi tradi" comme une très grande, malgré un Barenboïm qui semblait, à ce moment-là, diriger autre chose.

 

 

 

Peter Mattei et Bryn Terfel

 

Magnifique Leporello de Bryn Terfel, infatigable, jamais caricatural mais au contraire cherchant à toujours conserver la ligne de chant, même dans les situations théâtrales les plus extrêmes. Il y a à la fois du Falstaff et du Figaro dans son incarnation, c'est à dire une espèce de Gargantua bien chantant, qui fait merveille. Valet d'un maître magnifique en la personne de Peter Mattei, probablement LE Don Giovanni actuel (et depuis un bon moment déjà, 1998 à Aix). Il a tout : le physique irrésistible, la "vista" scénique qui en fait le parfait maître d'oeuvre voulu par Carsen, et bien évidemment la voix. La projection est tout simplement exceptionnelle quand on se rend compte qu'il chante piano (un duo en fond de scène avec Masetto est à ce sujet révélateur : on ne peut pas invoquer la prise de son, elle est la même pour les deux, et Kocan doit forcer pour se faire entendre, pas lui), le timbre est somptueux de bout en bout (à peine un léger voile après "l'air du champagne", mais bon...pitié pour les mouches !), tout simplement magistral.

 

 

Anna Netrebko
Il faut un joyau ? Bon, eh bien nous en avons un et ce n'est pas vraiment une surprise. Anna Netrebko a offert encore une fois une soirée exceptionnelle. Révélée en Donna Anna en 2002, sa fréquentation du répertoire romantique italien ne lui a rien fait perdre dans ce rôle, bien au contraire. Elle comprend très vite que Barenboïm n'écoute pas, alors elle se dirige elle-même dans ses deux airs, offrant un "Non mir dir", redouté par toutes les cantatrices, qui est un pur moment de grâce où les terribles difficultés vocales semblent un amusement. Elle fait de ces pièges des séquences de pur bel canto, dans une palette de nuances infinie. Merci madame !

 

Voilà quelques mots bien entendu très subjectifs, entre deux "légendes", histoire de dire que je pense des chanteurs vivants !

 

 

© Franz Muzzano - Décembre 2011. Toute reproduction interdite sans autorisation de l'auteur. Tous droits réservés.

 

 

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  • : Les Chroniques de Franz Muzzano
  • : Écrivain, musicien et diplômé d'Histoire de la Musique, j'ai la chance, depuis plus de 40 ans, de fréquenter les salles de concerts et les maisons d'opéras, et souvent aussi leurs coulisses. J'ai pu y rencontrer quantité d'artistes, des plus grands aux plus méconnus. Tous m'ont appris une chose : une passion n'a de valeur que si elle se partage. Partage que je vais tenter de vous transmettre à travers ces chroniques qui relateront les productions que j'ai pu voir ou entendre (l'art lyrique y tenant une grande place). Mais aussi les disques qui ont contribué à me former, tout comme les nouveautés qui me paraîtront marquantes (en bien ou en mal). J'évoquerai aussi certaines grandes figures du passé, que notre époque polluée par les "modes" a parfois totalement oubliées. Je vous proposerai aussi des réflexions sur des aspects plus généraux de la vie musicale. Tout cela dans un grand souci d'impartialité, mais en assumant une subjectivité revendiquée. Certaines chroniques pourront donc donner lieu à des échanges, des débats contradictoires, voire des affrontements qui pourront être virulents. Tant que nous resterons dans la courtoisie, les commentaires sont là pour ça. Et vous êtes les bienvenus pour y trouver matière à vous exprimer. En n'oubliant jamais que la musique n'est rien sans les artistes qui la font vivre et qui nous l'offrent. Car je fais mienne la phrase de Paul Valéry : "Aujourd'hui, nous n'avons plus besoin d'artistes. Mais nous avons besoin de gens qui ont besoin d'artistes".
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