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16 mars 2013 6 16 /03 /mars /2013 22:15

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Acte II - Alwyn Mellor, Egils Silins.

 

 

Voilà. Nicolas Joël peut s'en aller tranquillement, il aura monté "son" Ring sur la scène de l'Opéra Bastille. Je ne m'étendrai pas sur la mise en scène de Günter Krämer, n'ayant pu voir cette nouvelle projection de l'univers de l'Edda poétique dans le passé encore récent de l'Allemagne. Hunding en punk SS et Wotan à Germania, inutile d'en rajouter, nous avons compris qu'une fois encore Wagner sera un prétexte à l'éternelle expiation. Donc, la musique seule, en écoutant la représentation du 17 février dernier.

 

Philippe Godefroid, qui depuis près de trente ans se prend pour le seul être humain habilité à donner l'imprimatur à toute production wagnérienne (voire à en monter, comme il le fit à Nantes quand il y était directeur), semble avoir une érection quand, sur son blog, il ose écrire que la distribution est "bien supérieure à ce que l'on entend au MET". Il est vrai qu'il reste dans sa logique, ayant détesté (et donc voulant nous imposer de détester) la pourtant magnifique production new-yorkaise. Sans crainte du ridicule, il assassine la superbe Brünnhilde de Deborah Voigt et se pince le nez en évoquant le Siegmund de Jonas Kaufmann. Au passage, il qualifie d' "intégristes" ceux qui ont eu le mauvais goût d'aimer la mise en scène de Robert Lepage dans laquelle, il est vrai, on cherchera en vain la plus petite référence au IIIème Reich. Je suis donc un intégriste et dans le cas présent, un intégriste fier de l'être.

 

Plus étonnante peut-être est la réaction d'André Tubeuf au soir de ce 17 février parisien, jugeant le premier acte "mémorable". Venant d'un maître-chroniqueur qui a tout entendu depuis plus de cinquante ans, on est en droit de s'interroger sur ce qui s'apparente à un péché de vieillesse. Car il faut attendre le retour de Sieglinde, une fois Hunding endormi, pour que l'ennui disparaisse. Et là, il est vrai que le plateau s'anime et que la dramaturgie s'installe.

 

Mais le problème est justement dans cette attente. La tempête du prélude est certes pleine d'énergie, mais désespérément prosaïque, comme si Philippe Jordan voulait nous faire entendre chaque barre de mesure. Et ce qui s'enchaîne est bien pire, car provoquant un contre-sens irréparable pour la suite de l'acte. La rencontre entre Sieglinde et Siegmund ne doit jamais sonner comme une découverte, mais comme une révélation. Au premier regard, elle doit avoir compris que c'est "lui", elle doit le sentir à la manière d'une femelle. Sieglinde est, il faut toujours le répéter, la seule femme "normale" (c'est-à-dire ni vierge pure presque sainte, ni déesse, ni sorcière, ni femme-enfant...) dans la galerie des héroines wagnériennes. Elle connaît l'acte charnel par son aspect le plus bestial, en étant l'épouse d'Hunding, mais elle fantasme sur l'Amour depuis toujours, et attend. A la façon dont elle donne à boire à Siegmund, on doit sentir qu'elle "se" donne déjà. Et là nous assistons à une conversation polie, où tout est fort correctement en place, mais où tout élan retenu est absent. Même l'entrée d'Hunding ne provoque pas de contraste, et le peu de vie que l'on puisse ressentir se trouve dans la fosse, grâce à un superbe pupitre de violoncelles. La suite n'est guère plus réjouissante, avec un récit de Siegmund totalement désincarné, et une totale absence de sous-entendu dans le pourtant fondamental "Und harre mein zur Ruh" proféré par Hunding qui doit tonner comme un ordre au devoir conjugal, et qui là n'est qu'une simple phrase de sortie de scène.

Alors quand Sieglinde revient on a l'impression que le personnage est différent, et que le "Schläfst du Gast ?" est chanté par une autre femme. Un peu comme si l'acte commençait à cet instant, sur le plan dramatique mais aussi sur le plan musical. Dommage, car cette fin est de fort belle tenue, grâce surtout à un Philippe Jordan qui se rappelle enfin qu'il n'est plus en répétition.

 

Il faudra suivre de près Stuart Skelton, qui quand il se lâche propose un fort beau Siegmund (pas dans un "Wälse" voulu très long, mais qui audiblement le fait souffrir dans les phrases suivantes), et qui est convaincant dans toute la fin de l'acte, malgré un "la" sur "Wälsungen Blut" assez peu orthodoxe. A surveiller donc, même si la comparaison que j'ai pu lire avec James King semble pour le moins prématurée. Le Hunding de Günther Grossböck est assez banal, manquant de noirceur. Et j'ai un peu de mal à comprendre l'enthousiasme général concernant Martina Serafin (Tubeuf, que t'arrive-t-il ?!). Un peu comme dans sa Tosca de cet automne, elle chante son rôle sans fatigue apparente, mais à aucun moment elle n'est Sieglinde. Ses élans sonnent calculés, on cherche en vain la moindre nuance, la plus petite inflexion qui nous feraient voir la femme amoureuse dans chaque mot adressé à Siegmund. (France Musique a eu la mauvaise idée de proposer, pour faire patienter l'auditeur, un "Der Männer Sippe" chanté par Crespin à Bayreuth en 1961. Toute comparaison serait cruelle...).

 

Mais la suite est bien plus heureuse. Tout d'abord, Philippe Jordan s'est réveillé, et la dramaturgie qui, dans cette oeuvre, vient souvent de la fosse, est présente à chaque instant. L'affrontement en forme de scène de ménage entre Wotan et Fricka est à cet égard remarquable, tout comme le monologue du dieu vacillant ou le combat final, magistralement rendu. Malheureusement, l'Annonce de la mort ne brille pas des mêmes feux. La faute au second point faible de cette distribution, la Brünnhilde d'Alwyn Mellor. Oui, elle se sort des difficultés du rôle sans accident (mais on à peine à l'imaginer dans les deux journées suivantes), mais n'a pas dans cette scène cruciale avec Siegmund la capacité à progresser dans son interprétation, allant de l'affirmatif à l'abandon, en passant par le doute et la compassion. Chaque réponse doit être donnée en montrant cette évolution qui l'amène à trahir Wotan, et là nous entendons une seule et même expression. D'autant plus dommageable que Skelton, lui, est encore bien meilleur que dans son premier acte, beaucoup plus affirmé. Martina Serafin, elle, continue sa lecture toujours aussi terne, avec cette fois des difficultés vocales bien audibles (mon Dieu que les aigus bougent !), et son cauchemar, qui devrait nous glacer, nous laisse indifférent.

J'ai été assez agréablement surpris par la Fricka de Sophie Koch. Connaissant l'acoustique du lieu, j'ignore ce que sa prestation a pu réellement donner, restant sur sa projection plutôt limitée en Charlotte dans Werther. Mais la mégère si bien dépeinte par Wagner (qui savait de quoi il parlait...) est là, certes dans un passage assez bref, mais donnant à Wotan une fort belle réplique.

 

Et Wotan, justement ? Eh bien voilà pour moi la grande satisfaction, et la grande découverte de cette soirée. Egils Silins a aujourd'hui 51 ans, et chante ce rôle depuis 2006. On peut à raison trouver le timbre un peu clair, et les graves insuffisants (ce qui est surtout ennuyeux dans Rheingold), mais indéniablement la stature est là, la ligne est tenue et son monologue raconte vraiment quelque chose (on est loin du si terne et limité Rasilainen dans la production de Bob Wilson au Châtelet en 2005/2006). Il confirme d'ailleurs cette impression dans un troisième acte du même niveau (à l'exception de la courte intervention de Martina Serafin, cette fois carrément impossible), où Alwyn Mellor est plus à son aise. Mené par un Jordan qui relance à chaque instant, le feu prend sur le plateau et Silins offre des adieux de très haute tenue.

 

Dommage que cette énergie n'ait pas été présente dès le début, qui m'a fait craindre le pire. Mais si l'on considère que des quatre ouvrages composant le Ring, Die Walküre est probablement le moins difficile à monter de façon équilibrée, on est en droit de s'interroger pour la suite du cycle. Qui demande une Brünnhilde autrement plus convaincante, sans parler de Siegfried. Mais si Jordan ne commence pas en dormant, on peut faire confiance à la fosse.

 

Une bonne soirée, qui ne méritait pas la déferlante de compliments lus chez beaucoup de critiques. Mais il est vrai que Martina Serafin est très jolie...

 

© Franz Muzzano - Mars 2013. Toute reproduction interdite sans autorisation de l'auteur. Tous droits réservés.

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Published by Franz Muzzano - dans Opéra : L'oreille de Franz
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  • : Les Chroniques de Franz Muzzano
  • : Écrivain, musicien et diplômé d'Histoire de la Musique, j'ai la chance, depuis plus de 40 ans, de fréquenter les salles de concerts et les maisons d'opéras, et souvent aussi leurs coulisses. J'ai pu y rencontrer quantité d'artistes, des plus grands aux plus méconnus. Tous m'ont appris une chose : une passion n'a de valeur que si elle se partage. Partage que je vais tenter de vous transmettre à travers ces chroniques qui relateront les productions que j'ai pu voir ou entendre (l'art lyrique y tenant une grande place). Mais aussi les disques qui ont contribué à me former, tout comme les nouveautés qui me paraîtront marquantes (en bien ou en mal). J'évoquerai aussi certaines grandes figures du passé, que notre époque polluée par les "modes" a parfois totalement oubliées. Je vous proposerai aussi des réflexions sur des aspects plus généraux de la vie musicale. Tout cela dans un grand souci d'impartialité, mais en assumant une subjectivité revendiquée. Certaines chroniques pourront donc donner lieu à des échanges, des débats contradictoires, voire des affrontements qui pourront être virulents. Tant que nous resterons dans la courtoisie, les commentaires sont là pour ça. Et vous êtes les bienvenus pour y trouver matière à vous exprimer. En n'oubliant jamais que la musique n'est rien sans les artistes qui la font vivre et qui nous l'offrent. Car je fais mienne la phrase de Paul Valéry : "Aujourd'hui, nous n'avons plus besoin d'artistes. Mais nous avons besoin de gens qui ont besoin d'artistes".
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