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22 mars 2013 5 22 /03 /mars /2013 22:50

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George London.

 

 

Der fliegende Holländer n'est revenu au Festpielhaus qu'en 1955, quatre ans après la réouverture du festival, dans une mise en scène signée Wolfgang Wagner. Le rôle-titre était tenu par Hermann Uhde (et pour une soirée par Hans Hotter), Senta par Astrid Varnay, Daland par le vétéran Ludwig Weber et Erik par le très médiocre Rudolf Lustig (Windgassen assurant tout de même la première). Dans la fosse oeuvrait le mystique Hans Knappertsbusch secondé, pour trois soirées, par Joseph Keilberth. C'est à ce dernier qu'échut, seul, la direction du millésime 1956.

 

Keilberth avait déjà sublimé plusieurs ouvrage sur la Colline : Tannhäuser en 1954 et 1955, le Ring depuis 1952 et peut-être surtout, pour la "recréation" de 1953, un Lohengrin resté inégalé. Tout y était clarté, lumière voire, pour de nombreux passages du Ring, sourires malicieux. Mais dès les premières mesures de cette version, un tout autre monde apparaît. Au premier accord le drame est là, et l'incipit de l'ouverture, donnée dans un tempo très large, plonge immédiatement dans la noirceur. Quelque chose d'inéluctable est annoncé, qui se confirme dans le chant du Steuermann qui se déploie de façon désespérée. Et même Daland, le si souvent débonnaire Daland, semble donner ses ordres et faire claquer ses répliques dans un chant qui touche au crépusculaire.

 

Alors bien sûr, dans une telle optique, le contraste apporté par l'entrée du Holländer n'est pas au rendez-vous. Mais on ne le regrette guère tant la tension est maintenue, tant cette sensation de fatalité générale demeure, magnifiée par un Die Frist ist um déjà apocalyptique. Et le duo qui suit entre les deux "capitaines" est un immense moment lyrique, bien plus proche des grandes scènes verdiennes à venir (Don Carlo, Boccanegra) que d'une prétendue influence venue de Meyerbeer. Plus d'une fois on se prend à se demander qui chante quoi, tant ils font en sorte de fondre leurs timbres respectifs en une seule et même couleur fortement grisée, Daland éclaircissant et le Holländer cherchant à encore plus noircir.

 

Le début du deuxième acte marque peut-être la limite de cette approche. Pas tant dans la Ballade de Senta, évidemment ici chantée comme un très mauvais rêve, que dans l'accompagnement que lui en donnent les fileuses. Le mouvement des rouets suggéré par l'orchestre ne peut que très difficilement s'intégrer dans ce tempo très étiré, surtout avec un choeur de femmes qui, ce soir-là, n'est pas dans sa meilleure forme. Mais très vite cette atmosphère de désespérance revient pour ne plus quitter ni la fosse, ni la plateau. Même l'air d'Erik, habituellement peu "utile" au propos, prend ici tout son sens. Le duo entre le Holländer et Senta n'est rien d'autre que le triste constat d'une fatalité, et le coup de grâce est donné par l'errant comme s'il venait d'un spectre, à la manière d'un Amfortas dont la blessure serait intérieure et, surtout, incurable. Toute cette tension, parfois difficilement soutenable pour qui se laisse emporter, est conduite par un fabuleux Keilberth qui ne lâche rien, à l'exemple des deux transitions orchestrales séparant les trois actes.

 

 

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Arnold Van Mill.

 

Il est évident qu'une telle conception allant au-delà du pessimisme impliquait un plateau d'exception. Et la distribution de cette soirée est presque réunie pour y parvenir. Jean Cox, alors débutant, a la voix idéale pour incarner un Steuermann qui, ici, ne peut pas être confié à un ténor "léger". Ce futur Siegmund (qui sera sa limite, mais il chanta Tristan...) trouve la juste couleur pour que son air sonne comme une "annonce de la mort" avant l'heure. Plus italianisant dans la vocalité, Josef Traxel (qui sera Walther des Meistersinger l'année suivante) recherche au fond de lui-même des accents d'héroïsme mâle qui lui permettent de se sortir du rôle d'Erik (bien plus difficile qu'il n'y paraît) avec beaucoup de classe, annonçant le Siegmund qu'il chantera, lui, dès 1957.

 

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Josef Traxel.

 

J'ai parlé d'un plateau "presque" exceptionnel, et la raison peut apparaître comme surprenante. Mais en 1956, Senta n'est plus pour Astrid Varnay. Non que la voix soit dégradée, bien au contraire (elle n'a que 38 ans), mais ses Brünnhilde, Ortrud et autres Isolde lui ont donné un tel volume qu'elle ne peut plus être crédible en fille de marin attendant "l'autre" incertain. Dès les premières notes de sa ballade elle est trop présente, trop assurée, sans la moindre once de fragilité. Et même si elle allège superbement dans son grand duo, on entend la "femme" du Holländer, pas la vierge qui rêve. Elle abandonna d'ailleurs ce personnage après cette production. Cela étant, une telle Senta aujourd'hui serait une bénédiction.

 

 

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Astrid Varnay.

 

L'Olympe est atteint avec les deux capitaines, qui offrent une continuelle leçon de chant. Arnold Van Mill distille son Daland comme s'il était le Roi Marke, c'est vrai, mais dans la conception de Keilberth cet apparent anachronisme prend tout son sens. Dans la compassion, parfois dans la douleur retenue, il est magnifique de bout en bout. À l'exemple du grand duo du premier acte où, répétons le, il trouve le partenaire idéal.

 

Cette année-là, George London faisait ses débuts dans le rôle du Holländer. Et dès sa première phrase, on sait que cette grande figure lui appartient, et qu'aujourd'hui encore il n'y a pas été ne serait-ce qu'approché. Jamais le parallèle avec Amfortas (autre rôle qu'il a fait sien) n'a paru aussi évident. Jamais la "modernité" de la première grande oeuvre de Wagner n'a été autant démontrée, grâce à un chant mêlant intériorité et projection hallucinante, à un legato à rendre jaloux les plus grands violoncellistes, à un éventail de nuances infini privilégiant le chant piano (et d'ailleurs si l'on écoute bien tous s'efforcent de chanter piano : ils murmurent leur testament), à une diction exceptionnelle, surtout pour un non-germaniste. Il chantera le capitaine errant encore en 1959 et 1961, sans la moindre concurrence sérieuse. Simplement magique.

 

 

Cette version (où le choeur préparé par Wilhelm Pitz est comme toujours exceptionnel) peut dérouter tant elle contraste avec ce que l'on a l'habitude d'entendre, notamment dans l'enregistrement studio "de référence" dirigé par Antal Dorati, toujours avec London mais cette fois aux côtés de l'incomparable Rysanek. Elle peut même déranger si l'on s'en tient au tout début. Mais si l'on comprend le parti-pris de Keilberth, et qu'on se laisse emmener jusqu'au bout du drame, la magie est simplement palpable. Désespérante, mais sublime.

 

 

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© Franz Muzzano - Mars 2013. Toute reproduction interdite sans autorisation de l'auteur. Tous droits réservés.

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Published by Franz Muzzano - dans Mémoires de Bayreuth
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  • : Les Chroniques de Franz Muzzano
  • : Écrivain, musicien et diplômé d'Histoire de la Musique, j'ai la chance, depuis plus de 40 ans, de fréquenter les salles de concerts et les maisons d'opéras, et souvent aussi leurs coulisses. J'ai pu y rencontrer quantité d'artistes, des plus grands aux plus méconnus. Tous m'ont appris une chose : une passion n'a de valeur que si elle se partage. Partage que je vais tenter de vous transmettre à travers ces chroniques qui relateront les productions que j'ai pu voir ou entendre (l'art lyrique y tenant une grande place). Mais aussi les disques qui ont contribué à me former, tout comme les nouveautés qui me paraîtront marquantes (en bien ou en mal). J'évoquerai aussi certaines grandes figures du passé, que notre époque polluée par les "modes" a parfois totalement oubliées. Je vous proposerai aussi des réflexions sur des aspects plus généraux de la vie musicale. Tout cela dans un grand souci d'impartialité, mais en assumant une subjectivité revendiquée. Certaines chroniques pourront donc donner lieu à des échanges, des débats contradictoires, voire des affrontements qui pourront être virulents. Tant que nous resterons dans la courtoisie, les commentaires sont là pour ça. Et vous êtes les bienvenus pour y trouver matière à vous exprimer. En n'oubliant jamais que la musique n'est rien sans les artistes qui la font vivre et qui nous l'offrent. Car je fais mienne la phrase de Paul Valéry : "Aujourd'hui, nous n'avons plus besoin d'artistes. Mais nous avons besoin de gens qui ont besoin d'artistes".
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