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15 avril 2013 1 15 /04 /avril /2013 20:16

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Distinction, élégance, sourire perpétuel et apparent détachement l'auraient presque fait passer pour une caricature du "so british". C'est dans sa maison georgienne d'un beau quartier de Londres que Sir Colin Davis s'est éteint ce 14 avril, à l'âge de 85 ans. Il ne s'était jamais vraiment remis d'une chute dans la fosse de Covent Garden, peu après le décès de sa femme.

 

Grand mozartien, il avait fait des débuts fracassants en remplaçant Otto Klemperer en 1959 dans un Don Giovanni avec rien moins que Schwarzkopf et Sutherland, avant de suppléer Sir Thomas Beecham pour une Zauberflöte légendaire au festival de Glyndebourne (production restée célèbre pour l'ambiance assez particulière des répétitions, le jeune Colin n'ayant pas encore appris toutes les subtilités de la diplomatie...). Il faut dire qu'il ne pouvait se prévaloir d'aucun diplôme de direction, celui-ci lui ayant été refusé à cause de son niveau au piano. Comme si cela pouvait avoir une réelle importance ! Toscanini lui-même était d'abord violoncelliste...

 

Clarinettiste de formation il apprit donc sur le tas (ce qui, en Angleterre, était possible...) et se forma dans de petits théâtres avant ces deux coups d'éclats. Sa carrière sera alors fulgurante, le menant à la direction musicale de Covent Garden et lui permettant d'être à ce jour le chef étant resté le plus longtemps à la tête du London Symphony Orchestra.

 

Une carrière sous le signe du refus des modes. Certains le proclamèrent passéiste devant son peu de considération pour les "baroqueux" d'alors, le voyant continuer à jouer (superbement) Haendel avec des formations symphoniques. Mais il ne les avait pas attendus pour s'affranchir des tempi et des articulations issus du romantisme. Simplement, les copies d'instruments d'époque sonnaient mal à ses oreilles ce qui, dans les années 70, était tout de même assez fréquent. Mais les mêmes ne s'étonnaient pas de le voir mettre à ses programmes des compositeurs de son temps (Britten, ou son ami Tippett) ou un peu passés de mode, à l'exemple de Sibelius. Mais sa grande contribution à l'Histoire de la direction d'orchestre, voire à celle de la vie musicale tout court, restera sa remise en pleine lumière de Berlioz, que même (et surtout) les Français délaissaient. Il en enregistra l'intégrale symphonique et lyrique avec des équipes essentiellement britanniques, et en devint le chantre incontesté.

 

Bayreuth l'invita en 1975 pour le dernier Tannhäuser de valeur à ce jour, faisant de lui le premier chef anglais invité sur la Colline.

 

Grand francophile (il lisait dans le texte les grands auteurs du XIXème siècle), il dirigea souvent à Paris, et bien évidemment en y privilégiant Berlioz. J'ai en mémoire une pré-générale de La Damnation de Faust à Pleyel en 1983, où il donna un véritable spectacle à une salle vide ou presque (nous devions être une trentaine). Si Jessye Norman et Thomas Moser se concentraient sur leur rôle (Norman chantant comme si la salle était pleine de gens ayant payé leur place), José Van Dam n'avait visiblement pas une envie folle de travailler, se pensant probablement dispensé de répétition. Avec une classe et un humour qui n'appartenaient qu'à lui, Colin Davis le reprit au premier faux départ en lui demandant s'il connaissait vraiment son rôle. Et, pour bien lui montrer qui était le patron, lui fit recommencer cinq fois l'épuisant air Voici des roses..., à la plus grande joie de ses collègues qui étaient allés s'asseoir dans la salle avec nous. Plus tard, afin d'obtenir la nuance piano qui ne venait pas à l'orchestre, il commença à se recroqueviller sur lui-même, puis descendit les marches à reculons, avant de s'arrêter aux environs du vingtième rang, toujours en dirigeant. Et lança un "Bravo mesdames et messieurs, vous m'avez enfin regardé. Mais je vous préviens, il me sera difficile de faire cela le soir du concert !".

 

Après Wolfgang Sawallisch il y a quelques semaines, un autre grand chef s'en va. Plus atypique, mais adoré des musiciens et des chanteurs ayant travaillé avec lui. Et son sourire manquera. God bless you, Sir Colin !

 

 

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Extrait : Les Troyens (Covent Garden 1969). Jon Vickers (Énée), Josephine Veasey (Didon).

 

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© Franz Muzzano - Avril 2013. Toute reproduction interdite sans autorisation de l'auteur. Tous droits réservés.

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Published by Franz Muzzano - dans L'hommage de Franz
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  • : Les Chroniques de Franz Muzzano
  • : Écrivain, musicien et diplômé d'Histoire de la Musique, j'ai la chance, depuis plus de 40 ans, de fréquenter les salles de concerts et les maisons d'opéras, et souvent aussi leurs coulisses. J'ai pu y rencontrer quantité d'artistes, des plus grands aux plus méconnus. Tous m'ont appris une chose : une passion n'a de valeur que si elle se partage. Partage que je vais tenter de vous transmettre à travers ces chroniques qui relateront les productions que j'ai pu voir ou entendre (l'art lyrique y tenant une grande place). Mais aussi les disques qui ont contribué à me former, tout comme les nouveautés qui me paraîtront marquantes (en bien ou en mal). J'évoquerai aussi certaines grandes figures du passé, que notre époque polluée par les "modes" a parfois totalement oubliées. Je vous proposerai aussi des réflexions sur des aspects plus généraux de la vie musicale. Tout cela dans un grand souci d'impartialité, mais en assumant une subjectivité revendiquée. Certaines chroniques pourront donc donner lieu à des échanges, des débats contradictoires, voire des affrontements qui pourront être virulents. Tant que nous resterons dans la courtoisie, les commentaires sont là pour ça. Et vous êtes les bienvenus pour y trouver matière à vous exprimer. En n'oubliant jamais que la musique n'est rien sans les artistes qui la font vivre et qui nous l'offrent. Car je fais mienne la phrase de Paul Valéry : "Aujourd'hui, nous n'avons plus besoin d'artistes. Mais nous avons besoin de gens qui ont besoin d'artistes".
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