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7 mars 2013 4 07 /03 /mars /2013 23:25

 

 

Gloire et solitude, destin tragique, gerbes de roses trop vite transformées en chrysanthèmes malgré des camélias magnifiés, on serait trop vite tenté de croire que la vie de Claudia Muzio épousa celle des personnages qu'elle incarna. L'histoire serait alors un scénario de film. Mais la réalité est bien plus belle, même si l'issue est cruelle.

 

Conçue pour la scène ? On serait tenté de le croire, car elle n'est pas née dans n'importe quelle famille. Sa mère était choriste au Covent Garden de Londres, et son père metteur en scène dans ce même théâtre. C'est pourtant à Pavie qu'elle vit le jour le 7 février 1889, court premier bol d'air italien avant de rejoindre les bords de la Tamise dès l'âge de deux ans. On peut supposer qu'elle profita de son entourage pour très vite bénéficier d'une éducation musicale de choix, mais il est tout autant permis de penser qu'elle y fut un peu délaissée. En effet, elle ne prit ses premiers cours de chant qu'à son retour en Italie, à l'âge de 16 ans. Et pas avec n'importe qui puisque sa formatrice à Turin fut Annetta Casaloni, qui avait été cinquante-quatre ans plus tôt Maddalena lors de la création de Rigoletto. Elle passa ensuite entre les mains expertes de la très recherchée Elettra Callery-Viviani. Cet enseignement fut peut-être fondamental pour l'art de Claudia, puisque ces deux dames n'avaient pas été déformées par l'esthétique vériste qui sévissait alors.

 

Elle débute très tôt sur scène, en 1910 à Arezzo, dans la Manon de Massenet. Quelques tournées en Italie, un premier disque en 1911 avec Mimi et Violetta suffisent : dès 1913 elle est Desdemona à la Scala, avec un succès tel qu'un envoyé parisien lui offre un contrat pour ce même rôle à Garnier la saison suivante. Très vite, elle est de retour à Londres, mais cette fois-ci non plus comme fille de, mais comme prima donna invitée. Mais quelque chose devait lui sembler dissonant sous les cieux britanniques, car elle n'y resta que quelques semaines.

 

Et c'est à New York qu'elle va poser ses bagages, et pour ses débuts le 4 décembre 1916 dans Tosca, elle a pour partenaires rien moins que Scotti et, surtout, Caruso. L'histoire d'amour avec l'Amérique commence...

 

 

Tosca.
Elle va chanter durant six saisons, 152 soirées, au MET, alternant les Aida, Violetta, Leonora du Trovatore et de La forza del destino avec les héroïnes véristes ou pucciniennes que son approche théâtrale rendait charnelles. C'est ainsi qu'elle est Georgetta lors de la création d'Il Tabarro le 14 décembre 1918.

 

Il Tabarro à sa création.

 

Quittant New York en 1922, elle rejoint l'opéra de Chicago pour neuf saisons, tout en tenant l'affiche de scènes prestigieuses comme San Francisco, Rio, Sao Paolo, Montevideo et surtout Buenos Aires, où le public du Teatro Colon la consacre comme "L'Unica". Elle y créé le rôle de Cecilia dans l'oeuvre éponyme de Licinio Refice en 1934. Durant ces années, elle s'attaque à deux rôles qui pourraient sembler hors de sa pointure vocale, mais où elle triomphe grâce à sa technique sans faille et à son intelligence, Norma et Turandot.

 

 

 

Cecilia
Fatiguée, elle va progressivement réduire ses prestations scéniques et se consacrer à l'enregistrement. Mais elle va surtout reprendre un rôle qu'elle avait délaissé durant une dizaine d'années, Violetta de La Traviata. Le résultat est foudroyant. Elle redonne tout son sens à un personnage qui avait été surtout, jusqu'alors, prétexte à démonstrations de virtuosité gratuite ou recherche de pureté belcantiste. Mais cette incarnation quasi parfaite n'est pas due à son seul art vocal. Claudia, en effet, n'eut pas besoin de beaucoup d'efforts pour"être" Violetta. Non qu'elle fut une "dévoyée" (traduction de "Traviata"), bien au contraire. Elle fuyait les honneurs et se réfugiait dans la solitude. Bien qu'adulée par son public, sa vie sentimentale se résuma à un grand désert trop rarement et toujours très mal visité. Comme Violetta elle aurait pu être une grande amoureuse. Mais comme Violetta elle fut très tôt malade. Le sentiment laissé par les quelques enregistrements des années 1934-1935 est celui de l'urgence, comme si elle savait que l'ultime "addio" était proche. Et c'est à Rome, seule dans une chambre d'hôtel, qu'elle s'éteignit le 24 mai 1936, officiellement abandonnée par un coeur usé, laissant aux charognards les rumeurs de suicide d'une diva délaissée et ruinée. Elle repose au cimetière del Verano.

 

 

Ce legs discographique sonne comme un testament. Trop pudique pour mourir sur scène, peut-être, Claudia choisit la solitude du studio pour un dernier adieu à ces héroïnes qu'elle a magnifiées. Certes, un seul témoignage "live" nous est parvenu, sous forme d'extraits, d'une Tosca du 15 octobre 1932 à San Francisco. Le fait qu'il soit unique le rend passionnant, mais le son en est exécrable et l'entourage assez médiocre. Alors il nous faut considérer ses ultimes enregistrements comme un cadeau qu'il serait sacrilège de ne pas accepter. D'autant que les perles y sont nombreuses.

 

 

Leonora ("La forza del destino").
Les deux Leonora sont des modèles de ligne, des exemples de chant piano montrant que la fréquentation du vérisme n'a en rien altéré un cantabile exceptionnel. Les puristes, les ayatollahs du contre-ut pourront ricaner en constatant que, dans Il Trovatore, elle évite certains aigus. Mais la musique n'ayant rien à voir avec l'athlétisme, nous les laisserons bien au chaud avec leurs certitudes. Tout semble murmuré, chuchoté. Et dans La forza del destino, son "Pace, pace mio Dio" est une vraie prière, un sublime moment d'abandon où certains sons semblent ne pas pouvoir être chantés avec plus de douceur, comme s'il ne fallait pas déranger Dieu. Plus profane, bien entendu, son "Vissi d'arte" de Tosca sonne comme un aveu, dernier adieu à cet art qui l'a fait vivre, et dernier regret de ce "vissi d'amore" qu'elle ne connut pas. Oui, la voix ne répond plus tout à fait dans le crescendo final, c'est vrai. Mais les derniers mots, des sanglots retenus, viennent tout droit du plus profond de l'âme.

 

 

 

Violetta.
La quintessence de l'art de Claudia est offerte dans Traviata. On a dit de Callas qu'elle avait révolutionné l'opéra, et en particulier l'approche de Violetta. Pour beaucoup de rôles l'affirmation est assez vraie. Mais dame Muzio avait bien avant elle compris comment il fallait chanter la "fille perdue". Sempre libera oui, mais avant tout malade, phtisique. La partition est exigeante, mais ce n'est pas une raison pour en faire quelque chose de "joli". Jamais une Violetta ne meurt en chantant comme chanterait Pamina, ou même Norma dans Casta diva. La lecture de la lettre de Germont, suivie du sublime Addio del passato viennent d'une agonisante, d'une femme au souffle court. Et comme cet air est tout sauf une prière, c'est un cri rentré qu'elle nous offre, après un hallucinant parlando, le cri de celle qui refuse et regrette de ne pouvoir hurler. Rarement le "drame" aura été aussi audible que dans cette confession. Le sang, la chair, la vie finissante sont là, devant nous. Offerts par celle que l'on surnomma la "Duse de l'opéra", tant on voyait en elle la première grande actrice du chant. Une actrice qui, finalement, ne "jouait" plus du tout en ce 6 juin 1935. Mais, peut-être, devons nous imaginer Claudia heureuse...
Extrait : Traviata, acte III. Addio del passato...

 

 

                                                                          

La tombe de Claudia Muzio à Rome, cimetière del Verano.
© Franz Muzzano - Décembre 2011. Toute reproduction interdite sans autorisation de l'auteur. Tous droits réservés.

 

 

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Published by franzmuzzano - dans Opéra : Les légendes
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Hoffman 30/11/2015 12:50

Sublime voix, cette Muzio, qui a chanté surtout le répertoire vériste, malheureusement si peu aimé des français... Quand il est servi par des voix comme cette soprano, ou Magda Olivero, ou dans la génération presque actuelle une Daniella Dessi, que je tiens pour l'héritière actuelle de cette école.... et non par des Caniglia ou Scacciati (cette dernière est une horreur à mes yeux !)... Vive le vérisme donc, mais j'ai lu qu'en Amérique du Sud, Muzio a aussi chanté Sieglinde et la Maréchale. Une époque où on ne cataloguait pas les chanteurs comme maintenant !

Présentation

  • : Les Chroniques de Franz Muzzano
  • : Écrivain, musicien et diplômé d'Histoire de la Musique, j'ai la chance, depuis plus de 40 ans, de fréquenter les salles de concerts et les maisons d'opéras, et souvent aussi leurs coulisses. J'ai pu y rencontrer quantité d'artistes, des plus grands aux plus méconnus. Tous m'ont appris une chose : une passion n'a de valeur que si elle se partage. Partage que je vais tenter de vous transmettre à travers ces chroniques qui relateront les productions que j'ai pu voir ou entendre (l'art lyrique y tenant une grande place). Mais aussi les disques qui ont contribué à me former, tout comme les nouveautés qui me paraîtront marquantes (en bien ou en mal). J'évoquerai aussi certaines grandes figures du passé, que notre époque polluée par les "modes" a parfois totalement oubliées. Je vous proposerai aussi des réflexions sur des aspects plus généraux de la vie musicale. Tout cela dans un grand souci d'impartialité, mais en assumant une subjectivité revendiquée. Certaines chroniques pourront donc donner lieu à des échanges, des débats contradictoires, voire des affrontements qui pourront être virulents. Tant que nous resterons dans la courtoisie, les commentaires sont là pour ça. Et vous êtes les bienvenus pour y trouver matière à vous exprimer. En n'oubliant jamais que la musique n'est rien sans les artistes qui la font vivre et qui nous l'offrent. Car je fais mienne la phrase de Paul Valéry : "Aujourd'hui, nous n'avons plus besoin d'artistes. Mais nous avons besoin de gens qui ont besoin d'artistes".
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