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13 avril 2013 6 13 /04 /avril /2013 21:08

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Jacqueline Delubac, Sacha Guitry.

 

 

Mis à part quelques indécrottables tristes sires aux yeux voilés par des préjugés idéologiques ou par leurs certitudes que tout dans l'art doit en premier lieu être hermétique, tout le monde a aujourd'hui compris que Sacha Guitry fut un immense homme de cinématographe, au sens où l'entendait Robert Bresson. Non, il ne s'est pas contenté de filmer ses propres pièces pour les fixer sur la pellicule, ou bien de se lancer dans de grandes fresques historiques didactiques. Il a au contraire très vite perçu qu'il pouvait jouer de la caméra comme d'un instrument de musique pour magnifier la mélodie de ses textes. Ou tout simplement pour s'amuser, voire jouer avec la censure. Redécouvert assez récemment, Bonne chance en est un merveilleux exemple.

 

Sorti le 20 septembre 1935, il n'est pas son premier film parlant. L'indispensable documentaire Ceux de chez nous et l'adaptation de son Pasteur l'avaient précédé. Mais il s'agit bien de son premier essai destiné au cinéma. Et déjà, même s'il se fait aider par le laborieux Fernand Rivers pour quelques aspects purement techniques, on sent que l'oeil du maître est là, celui qui réunit les trois qualités que l'on trouve très rarement chez un seul et même créateur : la mise en scène proprement dite, la réalisation visuelle et la direction d'acteurs. Le résultat donne une petite perle sans défaut dont l'argument est à la fois simple et délirant.

 

Une jeune blanchisseuse, Marie Muscat, sort de chez elle. Son voisin Claude Lepeltier, artiste peintre quinquagénaire, lui souhaite une bonne journée et, allez savoir pourquoi, bonne chance. Elle passe en effet une bonne journée, et se souvenant de ce qui lui a été lancé, décide d'acheter un billet de loterie. Dans le même temps, un bien pâle gratte-paier, Prosper (le mal nommé) la demande en mariage. Il lui faut une réponse le soir-même car il part pour treize jours de classes. Pressée et bousculée, Marie accepte. Elle va ensuite remercier son voisin, avec une proposition qui ne l'engage pas à grand chose : si elle gagne, ils partagent. Elle gagne...

 

Marie met son million de côté et, comme convenu, donne le sien à Claude. Le malin n'accepte qu'à une condition : ils passeront ces treize jours ensemble et lui se débrouillera pour dépenser au mieux son propre "gain" afin que le voyage soit pour elle inoubliable. Bien entendu, il l'aime. Mais comme elle est "promise", il assure qu'il va la jouer "frère et soeur".

 

Tu parles ! Voiture de luxe, fête surprise dans le village natal de Marie, croisière, Italie, Egypte, Monte-Carlo, casino...Le mariage aura bien lieu, mais pas avec le cher Prosper, qui s'est de toute façon déjà consolé ailleurs. Ce qui tombe très bien puisque Marie étant née de père inconnu, Claude avait proposé de l'adopter. Il n'allait tout de même pas épouser sa fille...

 

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C'est un film à double entrée. Car la cour que fait Guitry à Jacqueline Delubac, qui n'est pas en reste, n'est rien d'autre qu'une déclaration d'amour devant le public tout entier à la femme qu'il aime. Un cadeau qu'il lui offre. Mais c'est aussi un hymne au cinéma, qu'il découvre vraiment à travers ce film. Il en joue comme un gamin, débordant d'inventivité, allant même jusqu'à la distanciation dans la grande scène en voiture :

 

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- "Regardez Marie, quand je ne conduis pas plus vite que ça, ça ne vous donne pas l'impression d'être au cinéma ?
- Mais si !
- Et savez-vous comment les gens de cinéma s'y prennent pour faire ça ? Et bien, il paraît qu'ils mettent tout simplement leur appareil dans la voiture.
- Est-ce possible ? Mais et les paroles que l'on entend ?
- Et bien on m'a dit que les paroles, on les enregistrait ensuite en studio. Humm...c'est bien invraisemblable. D'ailleurs je dois vous avouer que je ne l'ai pas cru.

 

Un véritable cours de réalisation donné à Delubac, un film dans le film ! Et il se permet aussi un petit clin d'oeil au burlesque américain, lors d'une scène géniale où il s'essaie au golf. Après quelques tentatives infructueuses, son drive est si efficace que la balle part on ne sait où. L'image suivante est celle d'un télégramme disant à peu près : Journal de bord. Par 18 ° de longitude Nord et 24 ° de latitude Ouest, ai reçu une balle de golf sur la tête. Alain Gerbault.

 

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Pauline Carton, Jacqueline Delubac.

 

 

Le rythme annonce Le roman d'un tricheur, son absolu chef-d'oeuvre. Et tout pétille, tout est prétexte à sous-entendus coquins, évidemment dans la finesse. Avec un dialogue ciselé, dégusté, mis en valeur mélodieusement sans jamais être forcé. Bref du Guitry, le sommet de l'esprit français au XXème siècle, mort avec lui. Lui-même offre une composition fulgurante et à ses côtés, Delubac connaît ses limites et ne les dépasse pas. Et même, elle en joue. La fidèle Pauline Carton joue sa mère sans excès, Paul Dullac campe un maire tout droit sorti d'une prise avec Pagnol, et son dialoque avec le greffier joué par Rivers Cadet sonne comme improvisé. Quant à Prosper, joué par Numès Fils, il résume en une phrase tout ce que n'est pas Guitry, pulvérisant sa prétendue misogynie : Une femme c'est fait pour ranger la maison, torcher les enfants et obéir à son mari. 

 

1935, il y a une éternité. Et pourtant...Quoi de neuf ? Guitry !

 

 

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© Franz Muzzano - Avril 2013. Toute reproduction interdite sans autorisation de l'auteur. Tous droits réservés.

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  • : Les Chroniques de Franz Muzzano
  • : Écrivain, musicien et diplômé d'Histoire de la Musique, j'ai la chance, depuis plus de 40 ans, de fréquenter les salles de concerts et les maisons d'opéras, et souvent aussi leurs coulisses. J'ai pu y rencontrer quantité d'artistes, des plus grands aux plus méconnus. Tous m'ont appris une chose : une passion n'a de valeur que si elle se partage. Partage que je vais tenter de vous transmettre à travers ces chroniques qui relateront les productions que j'ai pu voir ou entendre (l'art lyrique y tenant une grande place). Mais aussi les disques qui ont contribué à me former, tout comme les nouveautés qui me paraîtront marquantes (en bien ou en mal). J'évoquerai aussi certaines grandes figures du passé, que notre époque polluée par les "modes" a parfois totalement oubliées. Je vous proposerai aussi des réflexions sur des aspects plus généraux de la vie musicale. Tout cela dans un grand souci d'impartialité, mais en assumant une subjectivité revendiquée. Certaines chroniques pourront donc donner lieu à des échanges, des débats contradictoires, voire des affrontements qui pourront être virulents. Tant que nous resterons dans la courtoisie, les commentaires sont là pour ça. Et vous êtes les bienvenus pour y trouver matière à vous exprimer. En n'oubliant jamais que la musique n'est rien sans les artistes qui la font vivre et qui nous l'offrent. Car je fais mienne la phrase de Paul Valéry : "Aujourd'hui, nous n'avons plus besoin d'artistes. Mais nous avons besoin de gens qui ont besoin d'artistes".
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