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23 mars 2013 6 23 /03 /mars /2013 23:39

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Giuseppe Sinopoli.

 

Seule nouvelle production du millésime 1985, Tannhäuser promettait beaucoup sur le papier. Les habitués du festival connaissaient par coeur le Parsifal de Levine et le Holländer mis en scène par Kupfer, valeurs sûres malgré la baguette sans nuance de Woldemar Nelsson inondant le vaisseau du capitaine perdu d'un déluge de fortissimi. Ils n'attendaient plus grand chose des Meistersinger routiniers dirigés par Horst Stein, et encore moins des décombres subsistant du Ring de 1983 scénarisé par Peter Hall et abandonné dès 1984 par Solti, dont la seule bonne nouvelle était que Manfred Jung ne chantait plus le jeune Siegfried. Pour assurer encore plus la présentation de cette création, Wolfgang Wagner avait décidé de la mettre lui-même en scène.

 

La première interrogation que l'on pouvait se poser à la lecture du programme concernait le choix de l'interprète pour le rôle-titre. Avoir fait illusion au studio avec Solti est une chose, la scène en est une autre. Comment René Kollo allait-il se sortir de cette partition écrasante ? Habitué de la Colline depuis 1969 (Steuermann), il avait passé l'épreuve lors de ses jeunes années avec Erik, Walther ou Lohengrin qui étaient ses limites. Mais voilà, il avait décidé qu'il était "chanteur wagnérien" et ses nombreuses défaillances en Siegfried, Tristan ou même Parsifal ne l'avaient pas soigné. Absent du festival depuis 1982 (et un calamiteux Tristan), il allait montrer au monde qui il était. Et le monde a vu : cette diva qui aurait dû rester l'excellent chanteur d'opérettes de ses débuts annula très précisément 47 minutes avant le lever de rideau de la première. Le fait que Richard Versalle se soit tenu prêt, et que la soirée commence sans le moindre retard tendrait à prouver que cette défection était attendue...

 

Plus regrettable fut le désistement de Gabriela Benackova, qui ne se présenta pas aux dernières répétitions. Elle devait faire ses débuts au Festspielhaus, et n'y revint jamais. Pourquoi une telle attitude ? La suite pourrait bien apporter un élément de réponse. Toujours est-il que celle qui commençait à faire parler d'elle dans le monde lyrique à ce moment, et qui n'était là que pour incarner Freia et une des Walkyries, se retrouva face au personnage d'Elisabeth. Pour Cheryl Studer, l'occasion était trop belle.

 

Mais la principale attente était ce qu'allait offrir Giuseppe Sinopoli pour ses débuts à Bayreuth. Avec lui tout était possible (même, malheureusement, de mourir au pupitre du Deutsche Oper de Berlin au début du troisième acte d'Aida le 20 avril 2001). Ses études de psychiatrie et d'anthropologie associées à sa très complète formation musicale le faisaient aborder chaque partition de façon très intellectuelle, disséquant les oeuvres à la manière d'un médecin légiste. Avec Macbeth le résultat était prodigieux. Mais Wagner est un tout autre univers. Le choix de la version est déjà significatif : ni Dresde ni Paris, mais une variante excluant la Bacchanale. Le Venusberg ne l'intéresse pas plus que ça, et l'idée même d'amour semble absente de son logiciel.

 

L'ouverture est de haute tenue, colorée et nuancée très subtilement. Mais dès les premiers mots de Venus le ton est donné. Etirement du tempo dans une lenteur tout analytique, refus de la plus petite émotion, et chanteurs obligés d'accomplir des prouesses pour tenir leur phrasé dans de telles conditions. Alors oui, durant les deux premiers actes quelques moments seront superbes, comme l'entrée des pèlerins ou la fin du II. Paradoxalement, le troisième apparaîtra plus d'une fois précipité, comme si Sinopoli refusait toute concession "lyrique" aux moments de suspension que sont la Prière ou la Romance. Sait-il où il se trouve ? Et, pour aller plus loin, aime-t-il Wagner ? Plus d'une fois on peut se le demander tant il semble confondre Tannhäuser avec L'art de la fugue, tant il veut faire un cours magistral d'analyse musicale en ignorant superbement ce qui se passe sur scène. Indéniablement un très grand musicologue, parfois même un très grand musicien, mais Bayreuth n'est pas le lieu rêvé pour se comporter comme un professeur émérite de physique nucléaire donnant une conférence à l'école polytechnique.

 

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Richard Versalle.

 

Avec un chef adoptant une telle attitude, il aurait fallu un plateau sinon exceptionnel, du moins fortement aguerri. Hélas, à une exception près ce n'est pas le cas. Je passe très vite sur la Venus de Gabriele Schnaut, qui aurait de toute façon été une calamité avec n'importe qui d'autre au pupitre. Quinze ans plus tard elle hurlera Brünnhilde, et déjà tout n'est que cri, la voix s'enfuit dans les recoins du Festpielhaus, et il s'avère inutile de chercher la moindre nuance. On en vient à bénir le choix de la version, qui omet le grand duo initial avec son "Geliebter" qui, dans le cas présent, a bien du mérite d'être resté si longtemps auprès d'une telle mégère.

 

Le "Geliebter" des deux femmes de l'ouvrage est donc tenu par Richard Versalle, pour ses débuts à Bayreuth. Ce ténor américain est un cas particulier dans la mesure où il ne se produisit pas sur une scène d'opéra avant l'âge de 45 ans. Il en a 52 en 1985, et très vite on ressent un évident manque de technique derrière des moyens impressionnants. Ce rôle, l'un des plus exigeants du répertoire, ne pardonne pas la plus petite faiblesse. Hésitant au début, il se reprend pour balancer une troisième stance de belle tenue, et terminer le premier acte avec vaillance. Le concours est bien mené lui aussi, mais le piège bien connu du Erbarm dich mein le guette et il s'en sort par miracle, surtout en trichant beaucoup. Le "Retour de Rome" du III est simplement récité, sans le moindre aspect fantômatique, sans même de révolte. Mais quelques passages laissent tout de même penser qu'en commençant plus tôt, avec un bagage technique plus affirmé, il aurait pu succéder sans rougir au dernier Tannhäuser qu'ait entendu Bayreuth, Spas Wenkoff, en 1978 (Peter Seiffert n'ayant pas été convié pour ce rôle sur la Colline). Il le chantera jusqu'en 1989, et laissera sa place à l'inaudible Wolfgang Schmidt.

Coïncidence cruelle, tout comme Sinopoli, il trouvera la mort sur la scène du MET le 5 janvier 1996, victime lui aussi d'une attaque cardiaque lors d'une représentation de L'Affaire Makropoulos.

 

 

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Cheryl Studer.

 

En 1985, Cheryl Studer n'a pas encore le statut qui sera le sien quelques années plus tard. Elle n'a pas non plus décidé qu'elle pouvait tout chanter, elle a tout à prouver et l'occasion était belle. Elisabeth, à l'évidence, était pour elle. Son timbre solaire, ses aigus rayonnants, sa jeunesse auraient dû lui permettre de mettre le Festspielhaus à genoux. Il aurait fallu pour cela qu'elle ait une conception du rôle, qu'elle travaille ne serait-ce qu'un petit peu son personnage. Le remplacement de Benackova n'explique pas tout, Elisabeth est connue de toutes les cantatrices même débutantes, et ne demande pas une recherche trop approfondie. Mais son Dich teure Halle ouvrant le deuxième acte est consternant de passivité. Tout est en place, oui, mais très exactement comme si elle récitait sa liste de courses. Le bonheur presque orgasmique qu'elle devrait faire passer à l'idée de retrouver son héros ne transparaît à aucun moment. Il en est de même dans le duo qui suit, où en plus elle se trompe peu avant la strette finale, frôlant la catastrophe. Mais, pour ce passage, je suis moins sévère : il était simplement impossible de rendre quelque sentiment que ce soit avec une telle absence de direction. Son intervention après l'aveu de la "faute" est bien mieux réussie, même si elle fait tout de même retomber la tension. Reste sa prière, très belle, malgré des ports de voix ici hors de propos. Pour mémoire, la précédente Elisabeth à Bayreuth s'appelait Dame Gwyneth Jones et l'année suivante, Orange fera un triomphe à une radieuse Leonie Rysanek presque sexagénaire...

 

 

 

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Cheryl Studer, Hans Sotin.

 

Heureusement, un "Meistersinger" va sauver la soirée. Landgrave par excellence de 1972 à 1992 sur la Colline, ne laissant en tout et pour tout que quatre soirées à ses collègues Salminen et Schenk, Hans Sotin est ce soir-là encore une fois magistral. Son adresse à Elisabeth est bouleversante, malgré le tempo effroyablement lent que lui impose Sinopoli, tout comme son monologue est d'une autorité pleine de noblesse, l'écriture en "recitativo secco" lui permettant de faire ce qu'il souhaite. Mais surtout c'est à lui que l'on doit le plus beau moment de tout l'ouvrage. Juste après le Erbarm dich mein, Sinopoli enchaîne une introduction pachydermique. Et il est presque audible que Sotin se dit "ça suffit" et attaque son Ein furchtbares Verbrechen ward begangen très exactement comme il le veut lui. Incontestablement, peut-être même par un regard à ses collègues, c'est lui qui va conduire toute la fin de l'acte, Sinopoli ne pouvant que suivre. Quand on a chanté sur cette même scène ce rôle avec Erich Leinsdorf ou Sir Colin Davis, on peut se prévaloir d'une certaine autorité.

 

Il y a peu à dire du Wolfram de Wolfgang Brendel, propre et sobre mais sans réelle poésie, avec une Romance bien peu habitée. Du bon travail, sans plus. Et comme toujours, les choeurs sont excellents.

 

Il existe un DVD de cette production, captée en 1989. Schnaut y est heureusement remplacée par Ruthild Engert-Ely, Versalle et surtout Studer y sont bien meilleurs, et des mises au point ont été faites avec Sinopoli. Mais pour retrouver un Tannhäuser de haute tenue, il faut revenir à l'édition 1978 qui voyait Dame Jones incarner les deux rôles, le merveilleux Spas Wenkoff, Sotin déjà et, malheureusement, un Bernd Weikl assez moyen, le tout dirigé par Sir Colin Davis. J'en reparlerai...

 

 

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© Franz Muzzano - Mars 2013. Toute reproduction interdite sans autorisation de l'auteur. Tous droits réservés.

 

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Published by Franz Muzzano - dans Mémoires de Bayreuth
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  • : Les Chroniques de Franz Muzzano
  • : Écrivain, musicien et diplômé d'Histoire de la Musique, j'ai la chance, depuis plus de 40 ans, de fréquenter les salles de concerts et les maisons d'opéras, et souvent aussi leurs coulisses. J'ai pu y rencontrer quantité d'artistes, des plus grands aux plus méconnus. Tous m'ont appris une chose : une passion n'a de valeur que si elle se partage. Partage que je vais tenter de vous transmettre à travers ces chroniques qui relateront les productions que j'ai pu voir ou entendre (l'art lyrique y tenant une grande place). Mais aussi les disques qui ont contribué à me former, tout comme les nouveautés qui me paraîtront marquantes (en bien ou en mal). J'évoquerai aussi certaines grandes figures du passé, que notre époque polluée par les "modes" a parfois totalement oubliées. Je vous proposerai aussi des réflexions sur des aspects plus généraux de la vie musicale. Tout cela dans un grand souci d'impartialité, mais en assumant une subjectivité revendiquée. Certaines chroniques pourront donc donner lieu à des échanges, des débats contradictoires, voire des affrontements qui pourront être virulents. Tant que nous resterons dans la courtoisie, les commentaires sont là pour ça. Et vous êtes les bienvenus pour y trouver matière à vous exprimer. En n'oubliant jamais que la musique n'est rien sans les artistes qui la font vivre et qui nous l'offrent. Car je fais mienne la phrase de Paul Valéry : "Aujourd'hui, nous n'avons plus besoin d'artistes. Mais nous avons besoin de gens qui ont besoin d'artistes".
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