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10 avril 2013 3 10 /04 /avril /2013 16:33

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Karl Böhm.

 

 

C'est en 1952 que Tristan und Isolde a retrouvé le Festspielhaus, mis en scène par Wieland. Une production où le destin fatal était présent dès les premières mesures du prélude, confiée à un Karajan qui ne relâchait jamais une tension à la limite du soutenable (bien plus convaincant que dans sa version studio ultérieure). Martha Mödl et Ramon Vinay composaient un couple d'une déchirante poésie, sous le regard fraternel d'Hans Hotter, Kurwenal bouleversant d'humanité. En 1953, Eugen Jochum prit la suite et dirigea l'unique apparition d'Astrid Varnay en Isolde à Bayreuth (si l'on excepte une soirée de 1963, où elle n'était que doublure, et où la voix ne la suivait plus). De 1957 à 1959, Wolfgang Wagner assura la relève de son frère et avec lui apparûrent les amants les plus légendaires de l'ère moderne, qui règneront sans partage jusqu'en 1970, Birgit Nilsson et Wolfgang Windgassen. Ils ne laisseront que des miettes à leurs collègues, deux représentations pour elle (Varnay, donc, en 1963 et Gladys Kuchta en 1968) et seulement une pour lui (Hans Beirer en 1959). Inimaginable d'oser envisager le bateau, le jardin ou Kareol sans eux et seuls Spass Wenkof et Catarina Ligendza en 1976 pourront les approcher ensuite, il est vrai sous la conduite du magicien Carlos Kleiber.

 

En 1962, Wieland remet l'ouvrage sur le métier en créant un univers scénique qui lui survivra jusqu'en 1970. Karl Böhm se voit offrir la fosse durant toutes ces années (à l'exception de 1967, millésime sans Tristan), et l'une des plus belles productions données sur la Colline depuis la réouverture peut ainsi voir le jour.

 

En 1966, toute l'équipe est rodée. Rodée, mais pas dans la routine. Cette année-là, la fusion entre tous va atteindre un point de perfection inégalée. Dans une approche de l'oeuvre qui n'est pas sans surprendre. Car Böhm, que l'on pourrait penser quelque peu austère, va déclencher une véritable éruption volcanique.

Le prélude sonne pourtant très assuré, charpenté, d'un calme apparent, presque "terrien". Mais c'est un leurre, le calme avant la tempête. Dès la fin du chant du jeune marin (magnifique Peter Schreier), ces dames sont lancées. Sur des tempi infernaux, mais jamais précipités, Böhm offre le Tristan de l'urgence. Comme si chacun savait qu'il vivait ses dernières heures, et qu'il n' y a plus un instant à perdre. Nilsson entraîne dans son sillage une Christa Ludwig qui s'arrache, à la limite de ses moyens pourtant immenses. Mais ce premier acte est avant tout l'acte d'Isolde, et Nilsson est un brasier. Un brasier pour l'instant tranquille, sans l'incandescente fragilité de celui que pouvait allumer Martha Mödl. Amoureuse bien-sûr, mais plus violente que passionnée, plus directement sexuelle que sensuelle, ce que sa voix ne saurait être. Et dardant des aigus d'une insolence inégalée depuis, comparables à la seule Frida Leider. Mais aussi passant par des moments de pure tendresse, à l'image d'un hallucinant er sah mir in die Augen flottant, suspendu, qu'elle semble ne jamais vouloir terminer et qui d'ailleurs ne s'achève pas, car fondu avec la note du violoncelle qui le prolonge. Une Isolde à qui rien ne peut arriver, rien qu'elle n'aurait décidé.

 

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Birgit Nilsson.

 

 

Et Tristan ? Dans une telle conception, il fallait un seigneur des mots, un "acteur qui chante", un caractère. Le Wolfgang Windgassen de 1966 n'a, vocalement, plus grand chose à voir avec le lumineux chevalier qui sublimait Lohengrin en 1953. Cette anné-là, il chante aussi Loge et les deux Siegfried dans le Ring que dirige le même Karl Böhm (et Nilsson y est d'ailleurs Brünnhilde...simplement impensable aujourd'hui). Mais il reste inoxydable. La voix s'est bien entendu quelque peu durcie, et il n'a jamais eu la vaillance insolente de la référence Lauritz Melchior. Mais comme pour lui, le sens du texte est primordial. Et c'est un Tristan déjà presque condamné qui apparaît, étudiant chaque mot et progressant dans la "question" jusqu'à la scène du Philtre, qu'il semble attendre. Et cet instant les libère, les voyant s'engager dans un échange sans filet admirable, portés par un orchestre en feu et pleurés par une Brangäne allant au bout d'elle-même. L'ultime barrière est tombée.

 

 

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Birgit Nilsson, Wolfgang Windgassen.

 

 

Ce n'est plus un jardin, c'est la moiteur de la serre de La Curée mélangée aux parfums enivrants du Paradou de La faute de l'Abbé Mouret que Böhm dessine pour le deuxième acte. Isolde et Brangäne y tiennent une conversation de "femelles" au milieu des plantes vénéneuses. Femelles, car c'est ici tout sauf d'amour courtois qu'il s'agit. Le désir charnel suinte de chaque élan, de chaque phrase. Désir dans l'attente, désir dans l'interdit, désir encore amplifié par la sonnerie des trompes de chasse, dans le lointain. Jamais, peut-être, une Brangäne n'a été et ne sera aussi complice, aussi soeur jumelle, aussi envieuse dans le plus noble sens du terme, en aucun cas jalouse. Envieuse du plaisir qui s'annonce et que Nilsson lui raconte déjà, comme si un premier orgasme avait lieu avant même la rencontre des amants. Ludwig est monumentale, déchirante, charnelle. Comme si elle partageait. Et ses appels n'en seront que plus beaux. Mises en garde, oui, mais aussi bénédictions. Dans leur dialogue initial, on pourrait presque échanger les voix tant les timbres se répondent dans une même couleur rouge-orangée.

Car Nilsson devient lionne. Bientôt féline caressante, mais pour l'instant fauve affamé. Elle désire, son corps désire et sa voix exige. Il doit venir, il va venir et quand il sera là, une fois l'extase du moment des retrouvailles passée, elle se fera chatte pour mieux le garder. Si le chant reste droit, sans grande palette de nuances (quoique...), c'est l'intention dans la phrase qui donne cette conviction de femme amoureuse passant par tous les stades, de l'espoir à l'exigence, du plaisir à la douleur. Mais jamais rassasiée.

 

Et le voilà. Mais comment fait-il ? Comment fait Windgassen, avec cet état vocal-là, pour donner l'impression que Tristan est un rôle facile ? Pas l'ombre d'un instant on ne sent l'effort, même dans les moments les plus exaltés de la rencontre, et surtout dans les incises des deux duos attaqués piano, sur le souffle, comme s'il ne faisait que parler. S'il fallait trouver un point de comparaison avec Melchior, ce serait celui-là. Le texte, la langue sublime et sublimée par le chant. Le duo pourrait durer trois heures, il resterait solide avec une voix qu'on sait fragile mais une technique en acier trempé. Et un vrai amant qui "assure" face aux exigences d'une Nilsson toujours plus en demande et qui disait de lui : "Ce fut mon Tristan préféré. Nous l'avons tant chanté ensemble que lorsqu'il m'arrivait de le chanter avec un autre, j'avais l'impression de le trahir. Nous nous appartenions". Un Tristan qui commence son troisième acte dès sa réponse à Marke, comme presque déjà mourant. Et à qui Nilsson réplique comme presque déjà aux cieux.

 

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Wolfgang Windgassen.

 

 

Un Roi Marke qui brise, par son entrée, ce qui aurait pu être un point culminant orgasmique tant le couple est dans l'offrande mutuelle. La beauté du chant de Martti Talvela est difficilement qualifiable sans tomber dans le superlatif. De fait, il en est presque trop beau, trop jeune. À trente et un ans, il apparaît comme plus fraternel qu'autoritaire. Certes, à la scène, sa stature imposante (plus de deux mètres) suffisait probablement à lui donner le statut royal et paternel que le rôle demande, surtout face à un Windgassen qui était de petite taille. Mais à l'écoute, il semble plus être dans la compassion que dans le reproche. André Tubeuf le voit comme un possible rival pour Tristan, et il est vrai qu'à aucun moment l'on ne sent la trahison. Son chant est un chant de douleur, celui d'un Marke qui pleure sur un amour perdu, et surtout sur un ami égaré. Avec une voix qui lui permet tout, et dans laquelle on entend beaucoup plus le pardon que le reproche. Tant pis si c'est un contre-sens tant son intervention est magnifique.

 

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Martti Talvela.

 

 

La mort est déjà là dans le prélude du III. Dans le chant des cordes, et dans la mélopée du cor anglais, désespérée. Un seul semble encore vivant, Eberhard Waechter. L'ami fidèle est là, soudé, et jusqu'au bout il va y croire. Et Waechter est assez juvénile dans son approche chevaleresque de Kurwenal pour parvenir à nous convaincre que tout n'est pas fini. Il est à l'opposé de la conception de "confesseur sublime" d'un Hans Hotter génial qui pleurait son compagnon dès les premières mesures. Mais Windgassen, lui, fait de son agonie l'une des pages les plus bouleversantes de toute l'histoire de ce rôle. Tout en délire intérieur, il la joue en fantôme, comme s'il nous parlait de l'au-delà. Mais sans "blanchir" la voix ni affadir le propos. La terreur est là, par la seule présence visible d'un mort-vivant. Qui semble accepter l'inacceptable, en une révolte plus spirituelle que témoignant d'un vouloir-vivre. Un Tristan-Amfortas, en quelque sorte. À l'opposé de la géniale souffrance d'un Vinay héroïque. Ou d'un Vickers, grandiose mais cérébral. Objectif, intègre, comme l'était Melchior avec de tout autres moyens. Il est finalement, parmi les (rares) successeurs dignes de ce nom du grand Lauritz, celui qui en sera le plus éloigné sur le strict plan vocal mais qui en aura la vision la plus proche. Irremplaçable Windgassen, dont le Verflucht ! est comme craché au ciel, dont le Und drauf Isolde est un murmure liquide et qui arrache ses pansements comme s'il reniait sa vie-même.

 

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Eberhard Waechter, Wolfgang Windgassen.

 

On a parlé du chant de Nilsson pour ce troisième acte comme d'une "économie conquérante" (Tubeuf, toujours). C'est assez juste, si on la compare à Martha Mödl. Et il est vrai que sa "Liebestod" sonne tranquille, apaisée. sans urgence. Mais quelle leçon...Les larmes ne viennent pas comme elles s'imposaient avec sa devancière, ou comme elle s'imposeront plus tard avec Gwyneth Jones (mais pas à Bayreuth), la beauté pure prime sur l'émotion. Mais avec Nilsson, Isolde est déjà morte sur le corps de Tristan dès son arrivée, dès sa descente du bateau. Son final n'est rien d'autre qu'une prière affirmée, sans affect, apaisée. Logique : l'amour était là, présent, charnel. Et il continuera. Tout là-haut.

 

Tristan d'amour et de mort, dont le destin semble avoir poursuivi les trois rôles masculins principaux. Comme si le coeur avait été trop sollicité en cette soirée de 1966, ils ont tous succombé assez jeunes à une crise cardiaque. Wingassen à Stuttgart, à tout juste 60 ans. Waechter à 62, lors d'une promenade dans la forêt viennoise. Et le malheureux Talvela ne dépassa pas 54 ans, comme si Marke le poursuivait : il s'effondra alors qu'il dansait à la soirée succédant au mariage de sa fille. Comme si cette fois, Brangäne ne s'était pas trompé de philtre...

 

 

© Franz Muzzano - Avril 2013. Toute reproduction interdite sans autorisation de l'auteur. Tous droits réservés.

 

 

 

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Published by Franz Muzzano - dans Mémoires de Bayreuth
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  • : Les Chroniques de Franz Muzzano
  • : Écrivain, musicien et diplômé d'Histoire de la Musique, j'ai la chance, depuis plus de 40 ans, de fréquenter les salles de concerts et les maisons d'opéras, et souvent aussi leurs coulisses. J'ai pu y rencontrer quantité d'artistes, des plus grands aux plus méconnus. Tous m'ont appris une chose : une passion n'a de valeur que si elle se partage. Partage que je vais tenter de vous transmettre à travers ces chroniques qui relateront les productions que j'ai pu voir ou entendre (l'art lyrique y tenant une grande place). Mais aussi les disques qui ont contribué à me former, tout comme les nouveautés qui me paraîtront marquantes (en bien ou en mal). J'évoquerai aussi certaines grandes figures du passé, que notre époque polluée par les "modes" a parfois totalement oubliées. Je vous proposerai aussi des réflexions sur des aspects plus généraux de la vie musicale. Tout cela dans un grand souci d'impartialité, mais en assumant une subjectivité revendiquée. Certaines chroniques pourront donc donner lieu à des échanges, des débats contradictoires, voire des affrontements qui pourront être virulents. Tant que nous resterons dans la courtoisie, les commentaires sont là pour ça. Et vous êtes les bienvenus pour y trouver matière à vous exprimer. En n'oubliant jamais que la musique n'est rien sans les artistes qui la font vivre et qui nous l'offrent. Car je fais mienne la phrase de Paul Valéry : "Aujourd'hui, nous n'avons plus besoin d'artistes. Mais nous avons besoin de gens qui ont besoin d'artistes".
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