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7 août 2013 3 07 /08 /août /2013 22:57

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J'aimerais me contenter de ne dire que du bien de cette production du Ballo in maschera donnée au Théâtre antique, quitte à remercier la pluie qui a permis d'entendre le troisième acte donné le 3 août, après les deux premiers offerts en prétendu direct le 6 (ou lors de la générale...le refus du "vrai" direct permet tout, et certains enchaînements sont si rapides que tous les doutes sont autorisés). J'aimerais parler du superbe Oscar d'Anne-Catherine Gillet, par exemple, qui m'a douloureusement fait penser à ma merveilleuse amie, la si regrettée Marie-Christine Porta...

 

Mais voilà. Les montages entre plusieurs soirées brisant l'unité, la distribution pour le moins inégale et une très mauvaise surprise font que pour son bicentenaire, Verdi aura été célébré partout, mais maltraité à Orange.

 

La mauvaise surprise que j'évoque ne vient pas de Jean-Claude Auvray. Je n'attendais rien de sa mise en scène, n'ayant jamais été séduit par son travail (Cavalleria tordu et Pagliacci où il se prenait pour Fellini en 2009...). Et je faisais bien de n'en rien attendre, car il a ici inventé un concept. J'ai vu des mises en scène provoquantes, poussiéreuses, scandaleuses, habitées, sublimes, détestables, inoubliables, minimalistes, surchargées, respectueuses, iconoclastes...je n'avais jamais encore assisté à une production fondée sur le principe de la non-mise en scène, de sa totale absence. Je veux bien qu'on m'explique qu'il n'a eu que quinze jours pour répéter, ce qui est insuffisant. Mais pour répéter quoi ? l'occupation de l'ensemble du plateau ? Oui, sur ce point, ça va. Mais le reste ? Un scénographe et une choréraphe l'assistent, mais pourquoi ? Voilà un bal où l'on ne danse pas, fait de fantômes immobiles dont la préoccupation première est de ne pas gêner l'entrée des solistes. Des airs et duos chantés face au public, la main sur le coeur, brisant toutes les subtilités du livret. Et des chanteurs livrés à eux-mêmes, sans que le début d'une conception ne se dégage. Une version de concert aurait coûté moins cher, et aurait donné le même résultat...

 

Ah si ! j'allais oublier LA trouvaille scénique (hors de prix...), à savoir le sol recouvert d'une toile reproduisant le rideau de scène de l'Opéra de Stockhom (voir la genèse de l'ouvrage pour comprendre, histoire complexe et rocambolesque, trop longue pour être contée ici. Sauf que Riccardo devient Gustavo...bon...). Très belle idée selon Auvray, associant la verticalité du mur à l'horizontalité du plateau. Admettons...sauf que même en le sachant, je n'ai pas pu voir autre chose qu'une bâche bleue.

 

Cette absence de vision scénique plombe toute la particularité de l'ouvrage, à savoir l'alternance entre le drame d'un Riccardo suicidaire et d'un Renato pris entre jalousie et amitié avec la désinvolture faussement légère du même roi amoureux. Oscar, alors, n'apparaît plus que "décalé", oiseau se posant sur une scène où plus personne ne rit, même jaune. Et même Ulrica est contrainte de jouer seule, se donnant beaucoup de mal pour faire peur, brassant l'air à pleins bras sans pouvoir y faire croire une seule seconde. Mais il faut dire que les solistes ne sont pas vraiment aidés...

 

Là est, pour moi, la mauvaise surprise de cette soirée. Encore qu'il faille tempérer, mon propos ne valant pas pour l'acte III. Mais j'attendais beaucoup de la direction d'Alain Altinoglu et ma déception n'en est que plus grande. L'ouverture est retenue, détaillée, précise, et il choisit résolument d'y faire primer le drame. Mais pourquoi conserver ces tempi pesants pour la suite, en particulier un La rivedrà nell'estasi éléphantesque ? Pourquoi ôter à Riccardo tout élan de joie, même fausse, en alourdissant autant la barcarolle napolitaine Di' tu se fedele..., ce qui amène un contre-sens ? Amplifié encore avec le quintette final de ce premier acte, évidemment sans "risata", simplement mis en place, sans l'indispensable touche d'humour grinçant qui pourtant s'impose ? Sauf à considérer qu'Altinoglu ne pense l'ouvrage qu'à travers la vision d'Amelia, c'est incompréhensible. Le II suit dans le même mouvement, sans jamais "avancer", et même l'amour semble absent du grand duo.

Alors Altinoglu était-il plus réveillé le soir de la première ? En tout cas, le III a beaucoup plus de vie, de mordant, d'intensité. Et si le rendu sonore n'est pas optimal, il n'en est en rien responsable (même si j'aurais aimé plus de violence dans l'attaque du Eri tu...).

 

 

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Parce que du point de vue du plateau, le moins que l'on puisse dire est que l'on ne vole pas dans les hautes sphères. Les dames s'en sortent mieux, voire magistralement comme j'ai pu le dire pour Anne-Catherine Gillet. De plus, elle est la seule à vraiment "jouer" son rôle, se mettant visiblement en scène elle-même. Oscar impeccable donc, mais elle a mis Traviata à son calendrier...ce qui me laisse pour le moins sceptique.

Amenée à faire beaucoup de vent scénique, Sylvie Brunet se sort d'Ulrica comme beaucoup d'autres avant elle, c'est-à-dire en ne sachant pas trop comment choisir entre trois voix différentes. Certes, le rôle est meurtrier, à mi-chemin entre contralto et mezzo, et les passages sont sans pitié. Tout est correct, mais rien n'est beau, dans aucun registre. Il semble qu'au départ, le personnage devait être confié à Dolora Zajic...alors regrettons.

 

Kristin Lewis est présentée partout comme "lyrico spinto", ce qu'elle affirme être. La voix est belle, le timbre somptueux mais beaucoup plus adaptés à une Leonara du Trovatore ou au Requiem (pour l'instant) qu'aux écarts dynamiques et à la tension demandés à une Amelia (ou une Aida, ou bien entendu une Leonora de La Forza). Elle contrôle parfaitement du début à la fin de l'ouvrage, mais à aucun moment ne se lâche. Le personnage n'évolue pas, et même le sublime Morrò, ma prima in grazia, superbement commencé, ne s'envole pas. L'émotion est donc absente, ou alors là dans de trop brefs moments. Et cette retenue lui provoque parfois quelques problèmes de justesse dans l'aigu. Si elle en a conscience, qu'elle repense son calendrier pour les années qui viennent, elle a tout pour devenir une grande Amelia, ce qu'elle n'est pas pour l'instant.

 

Si l'on n'a écouté Ramon Vargas que dans le III, on a entendu le seul moment de vrai bonheur de cette production, avec un sublime Ma se m'è forza perderti, chanté devant la fosse, comme pour un récital. Mais qu'importe, quand Vargas chante ainsi, il a peu de concurrence dans ce répertoire. Malheureusement, les deux premiers actes le virent beaucoup moins à son aise, sans ce timbre solaire qu'il peut offrir et surtout sans le moindre legato. Il faut dire que les tempi adoptés par Altinoglu ne lui permettaient pas de briller...Mais le Ballo est l'ouvrage verdien où le ténor est le plus sollicité (mis à part évidement Otello) et il a le mérite de le tenir et d'y être crédible jusqu'au bout. On passera sur sa prestation purement scénique, ce n'est pas à 53 ans qu'il apprendra à bouger sur un plateau...

 

Reste le gros point noir de ces représentations, assez incompréhensible quand on connaît le nombre de barytons capables de bien chanter Renato. Pourquoi avoir confié ce rôle magnifique à cet adepte du "sempre hurlando" qu'est Lucio Gallo ? Ce chant (?) haché, sans la moindre ligne, ne tient que par la pratique du passage en force, et ce de bout en bout, quelle que soit la soirée. De plus, tout le I fut atrocement faux...indigne de n'importe quel théâtre. Et le massacre du génial Eri tu est pour moi suffisant pour demander à ce que l'on rouvre Cayenne. D'autant que dans toutes les scènes de conspiration, il avait à ses côtés Nicolas Courjal et Jean Teitgen, qui ont passé la soirée à lui donner une leçon de chant...

 

Rendez-vous manqué, donc, pour cette première du Ballo à Orange. Et l'on se dit qu'heureusement que le Holländer a atteint des sommets pour pouvoir continuer à croire encore un peu en l'avenir des Chorégies. Surtout quand on connaît la programmation de 2014, où encore une fois Roberto Alagna a fait sa loi : il sera Otello. Enfin, en principe...J'espère que Raymond Duffaut a prévu une doublure solide et professionnelle, une annulation de dernière minute est si vite arrivée...

 

 

© Franz Muzzano - Août 2013. Toute reproduction interdite sans autorisation de l'auteur. Tous droits réservés.

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Published by Franz Muzzano - dans Opéra : L'oreille de Franz
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  • : Les Chroniques de Franz Muzzano
  • : Écrivain, musicien et diplômé d'Histoire de la Musique, j'ai la chance, depuis plus de 40 ans, de fréquenter les salles de concerts et les maisons d'opéras, et souvent aussi leurs coulisses. J'ai pu y rencontrer quantité d'artistes, des plus grands aux plus méconnus. Tous m'ont appris une chose : une passion n'a de valeur que si elle se partage. Partage que je vais tenter de vous transmettre à travers ces chroniques qui relateront les productions que j'ai pu voir ou entendre (l'art lyrique y tenant une grande place). Mais aussi les disques qui ont contribué à me former, tout comme les nouveautés qui me paraîtront marquantes (en bien ou en mal). J'évoquerai aussi certaines grandes figures du passé, que notre époque polluée par les "modes" a parfois totalement oubliées. Je vous proposerai aussi des réflexions sur des aspects plus généraux de la vie musicale. Tout cela dans un grand souci d'impartialité, mais en assumant une subjectivité revendiquée. Certaines chroniques pourront donc donner lieu à des échanges, des débats contradictoires, voire des affrontements qui pourront être virulents. Tant que nous resterons dans la courtoisie, les commentaires sont là pour ça. Et vous êtes les bienvenus pour y trouver matière à vous exprimer. En n'oubliant jamais que la musique n'est rien sans les artistes qui la font vivre et qui nous l'offrent. Car je fais mienne la phrase de Paul Valéry : "Aujourd'hui, nous n'avons plus besoin d'artistes. Mais nous avons besoin de gens qui ont besoin d'artistes".
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