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5 avril 2013 5 05 /04 /avril /2013 21:51

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Alban Berg.

 

Composer un concerto pour violon était loin d'être une priorité pour Alban Berg. La recherche de la virtuosité pure ne l'intéressait guère, et il avait trouvé dans la voix humaine le medium idéal pour traduire le lyrisme qui l'animait. Mais Louis Krasner parvint à le convaincre. Ce jeune violoniste de 32 ans, étoile montante aujourd'hui bien oubliée, lui rappella que les grands compositeurs qu'il admirait tant avaient laissé des merveilles, et aussi le piqua au vif. Il lui déclara que le dodécaphonisme n'était qu'affaire de neurones, et que le coeur et l'âme n'y avaient pas leur place. Le plus "humain" des trois compositeurs de l'École de Vienne fut touché, et décida de relever le défi. Il restait à en trouver le thème, et un drame le lui apporta.

 

Le 22 avril 1935, le décès de Manon Gropius bouleversa tout Vienne. La fille d'Alma (veuve de Gustav Mahler) et du grand architecte Walter Gropius succomba à la poliomyélite à l'âge de 18 ans. Très ami du couple, Berg va composer son oeuvre à sa mémoire, et en faire une espèce de "Requiem pour un ange".

 

La création eut lieu à Barcelone, le 19 avril 1936, sous la direction d'Hermann Scherchen. Mais Alban Berg était mort le soir de Noël 1935 à Vienne, des suites d'une piqûre d'insecte. Anton Webern, son ami de toujours, devait être au pupitre quelques jours plus tôt, mais le chagrin ne le lui permit pas...

 

Il existe beaucoup de très belles versions de ce chef-d'oeuvre. Josef Suk, par deux fois, réussit à se fondre dans le climat voulu par Berg (et l'une de ses interprétations est intelligemment couplée avec la cantate de Bach O Ewigkeit, du Donnerwort dont Berg reprend le choral). Josef Szigeti, Anne-Sophie Mutter, Christian Tetzlaff et bien d'autres ont laissé des témoignages poignants. En revanche, Menuhin et Boulez sont passés à côté de l'essentiel en restant simplement analytiques.

 

Mais aucune, à mes yeux, n'arrive à la cheville du témoignage retrouvé par miracle dans un grenier en 1987.

 

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Louis Krasner.

 

Le premier mai 1936, à Londres, à la BBC et en public, Louis Krasner et Anton Webern se retrouvent pour offrir ce qui sonne comme un à-Dieu. Il ne faut pas chercher la perfection instrumentale, et la direction n'est pas celle d'un chef de métier. Mais ces deux-là ne jouent pas, ils pleurent. Deux anges défunts sont célébrés, l'enfant et l'ami, avec une intériorité hallucinante où tout est murmuré dans des tempi d'absoute. Oui, le violon n'est pas toujours très juste. Oui, la baguette de Webern est parfois hésitante. Et oui encore ils ont du mal, beaucoup de mal à terminer, à poser cet ultime aigu qui semble monter droit au ciel. Mais quelle importance ? Et comment pourraient-ils faire autrement quand, audiblement, leurs yeux sont brouillés et qu'ils entraînent tout l'orchestre dans le même flot de larmes ? Même le public reste muet, communiant avec eux dans un sublime hommage posthume. La résurrection de ce disque est en soi un miracle, témoignage d'un autre miracle. Un des plus beaux moments (et des plus déchirants) de toute l'histoire de la musique du XXème siècle.

 

Alban Berg, Concerto à la mémoire d'un ange - Louis Krasner, violon, BBC Symphony Orchestra, direction Anton Webern. Londres, 1er mai 1936.

 

© Franz Muzzano - Avril 2013. Toute reproduction interdite sans autorisation de l'auteur. Tous droits réservés.

 

 

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Published by Franz Muzzano - dans La discothèque de Franz
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  • : Les Chroniques de Franz Muzzano
  • : Écrivain, musicien et diplômé d'Histoire de la Musique, j'ai la chance, depuis plus de 40 ans, de fréquenter les salles de concerts et les maisons d'opéras, et souvent aussi leurs coulisses. J'ai pu y rencontrer quantité d'artistes, des plus grands aux plus méconnus. Tous m'ont appris une chose : une passion n'a de valeur que si elle se partage. Partage que je vais tenter de vous transmettre à travers ces chroniques qui relateront les productions que j'ai pu voir ou entendre (l'art lyrique y tenant une grande place). Mais aussi les disques qui ont contribué à me former, tout comme les nouveautés qui me paraîtront marquantes (en bien ou en mal). J'évoquerai aussi certaines grandes figures du passé, que notre époque polluée par les "modes" a parfois totalement oubliées. Je vous proposerai aussi des réflexions sur des aspects plus généraux de la vie musicale. Tout cela dans un grand souci d'impartialité, mais en assumant une subjectivité revendiquée. Certaines chroniques pourront donc donner lieu à des échanges, des débats contradictoires, voire des affrontements qui pourront être virulents. Tant que nous resterons dans la courtoisie, les commentaires sont là pour ça. Et vous êtes les bienvenus pour y trouver matière à vous exprimer. En n'oubliant jamais que la musique n'est rien sans les artistes qui la font vivre et qui nous l'offrent. Car je fais mienne la phrase de Paul Valéry : "Aujourd'hui, nous n'avons plus besoin d'artistes. Mais nous avons besoin de gens qui ont besoin d'artistes".
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