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11 septembre 2017 1 11 /09 /septembre /2017 00:48
Barbara  - Le trop visible alibi de Mathieu Amalric.

Lorsque, le 30 mars 2016, le quotidien Ouest-France annonçait le prochain tournage d'un film consacré à Barbara, il n'imaginait pas à quel point le montage photographique qui illustrait son article était un parfait résumé de ce que l'on pourrait voir dans les salles dix-huit mois plus tard, et que seuls quelques privilégiés avaient pu découvrir à Cannes : Barbara coincée dans un étau dont les mâchoires ont pour nom Mathieu Amalric et Jeanne Balibar. Une habile utilisation de la dernière chanteuse française mythique, un prétexte qui,  comme par hasard, coïncide avec les très proches commémorations du vingtième anniversaire de la fin de ses insomnies, et surtout un alibi pour qui ne sait pas, ou ne peut plus, dire "je t'aime".

En 1977, quand John Cassavetes réalise Opening night, il n'a pas besoin de convoquer la mémoire d'une grande comédienne ayant triomphé à Broadway pour offrir à la femme de sa vie, Gena Rowlands, l'un des plus beaux rôles de sa carrière. Gena est Myrtle Gordon, comme elle fut Mabel Longhetti et comme elle sera Gloria Swenson. Ce dernier nom, clin d'oeil à l'inoubliable interprète de Norma Desmond dans Sunset Boulevard, ne doit pas faire oublier l'essentiel. Cassavetes pense, écrit, filme, contrôle la photo et supervise le montage de trois déclarations d'amour issues de son seul génie de créateur. Il ne se sent pas coupable de ce qui est tout sauf impudique, il n'use pas de circonvolutions en abusant de la figure d'un mythe "autre". Lui n'a pas besoin de cet alibi pour que ses "je t'aime" sonnent juste. Mais malgré son indéniable talent, Amalric n'est pas Cassavetes.

Pour le spectateur, que rien n'oblige à lire les critiques et qui ne connaît que l'affiche, Barbara pourrait être un biopic de plus, genre très à la mode en France depuis quelque temps, et bien souvent générateur de films à peine regardables, ne valant que par le talent des comédiens et la science des maquilleurs qui parfois pallient la médiocrité des scenarii. Je  sais gré à Mathieu Amalric d'avoir choisi un autre chemin, mais n'y a-t-il pas alors une forme de tromperie ? Le générique (par ailleurs illisible) donne une première clé. Le nom de Balibar apparaît en premier, se transformant en Barbara. Et tout est dit. Amalric va nous parler d'une comédienne pour mieux la sublimer, et accessoirement évoquer l'artiste qu'elle va tenter d'incarner. Et il va aussi beaucoup nous parler de lui, par l'utilisation d'une narration truffaldienne en forme de  "film dans le film", où il se donne le rôle du metteur en scène. L'idée est séduisante, toute biographie de Barbara étant vouée à l'échec au vu de la complexité du personnage, de la myriade de comparses qu'il aurait fallu ajouter et de l'impossibilité de restituer la vérité d'une artiste adulée ou détestée, mais unique. Car il est absolument faux de considérer que Monique Serf a "inventé" (comme j'ai pu le lire) le personnage de Barbara. C'est tout simplement la vie qui lui a imposé d'être ainsi, sans calcul, sans "costume", sans fards trompeurs. Sa seule façon de survivre à une enfance marquée par les multiples fuites pour échapper aux rafles, par l'inceste subi dès l'adolescence, dont on ne guérit jamais, par les débuts glauques et chaotiques en Belgique qui faillirent la mener au trottoir était de s'affirmer en "Barbara" en oubliant "Monique", mêlant doutes et certitudes, amours brisées et amitiés inaltérables, fous rires et extrême solitude, dépressions suicidaires et projets les plus fous. Et les légendaires colères étaient souvent suivies de grands moments de tendresse, sans transition aucune. Extrême exigence avec l'entourage, aussi, comme elle l'était avec elle-même. Comment traduire cela sans tomber dans le cliché ? Et, surtout, comment, sans avoir recours à un play-back généralisé, rendre cette atmosphère unique émanant de ses chansons ? Mélodies, harmonies, rythmes, arrangements, voix, textes, tout cela se retrouve chez tous les "grands" de la chanson française, bien évidemment. Mais elle seule parvenait à créer une autre dimension, qui ne la place pas au-dessus des autres, mais la rend pour moi impossible à reprendre sans que quelque chose soit perdu : cette espèce de halo, de grisé, cette atmosphère indicible donnant l'impression que chaque titre est recouvert d'un voile, que l'on "entend" du noir et blanc même dans les chansons les plus joyeuses, comme Tristan "entend" la lumière à l'arrivée d'Isolde, cette sensation que tout ce qu'elle a chanté, même sur une tonalité majeure bien affirmée, sonne  en mineur. La "Dame en Noir" n'était pas une posture, mais une évidence : quel que  soit l'état d'esprit, le noir va avec tout.

Amalric refuse donc le biopic, pour une mise en abyme osée mais qui aurait pu fonctionner. La star interprétée par Jeanne Balibar doit incarner Barbara, sans pour autant devenir Barbara, mais le personnage la rattrape. Et c'est là que le procédé ne fonctionne pas, tout simplement parce qu'Amalric oublie Barbara pour filmer Balibar. Malheureusement, la performance bien réelle de la comédienne ne nous intéresse pas, dans la mesure où, contrairement là encore à ce qui a pu être dit ou écrit, il n'y a aucune confusion, encore moins fusion. Les images d'archives largement, et intelligemment, utilisées sont cruelles. Le naturel de la "vraie" Barbara pulvérise le jeu très travaillé de Balibar, à l'image de la fameuse soirée du 17  février 1969 où, lors de la dernière représentation donnée à l'Olympia, Amalric la filme annonçant son intention d'arrêter les tours de chant. L'intonation, la gestuelle, le contact avec le public sonnent faux, et ce n'est en rien parce que la décision de la "vraie" Barbara ne fut pas suivie d'effet. Balibar ne parvient à faire croire qu'elle est Barbara que lorsqu'elle porte les mêmes grosses lunettes noires, et surtout lors de l'enregistrement de la chanson Je ne sais pas... (comme par hasard). Mais là, Amalric utilise la voix de Barbara, et le play-back est parfait. On retrouve cette indicible atmosphère, cette autre dimension que j'évoquais, et ce n'est en rien anodin. Pour que le metteur en scène puisse faire passer son message, il lui fallait "son" actrice, à qui il fait chanter ses propres sentiments, mais avec la voix d'une autre. Il lui faut un autre vecteur pour que nous soyons imprégnés de ce qui s'apparente à une déclaration à celle qui partagea sa vie et, qu'à l'évidence, il aime toujours.

Je lui reconnais le mérite de la sincérité, il ne s'impose pas en tant qu'acteur, ayant même tendance à s'effacer, à jouer un personnage pétri de doutes. Il admire, mais il admire Balibar, pas Barbara. Mais à trop vouloir éviter les clichés, à ne faire qu'effleurer les éléments-clés de la vie de l'artiste (Aurore Clément, remarquable mais sacrifiée en mère envahissante, Vincent Peirani obligé de camper un Roland Romanelli un peu ridiculisé, l'inceste évacué en une phrase...), il présente un personnage dont le profane ne pourra saisir la complexité. En revanche, le savoir-faire formel est bien présent, avec un savant mélange d'images d'archives et de plans actuels dans une même séquence (Barbara en voiture, tricotant et plaisantant, avec des contre-champs filmés avec le même matériel et la même focale, on n'y voit que du feu), un soin des décors admirable, une superbe photo...un vrai beau travail de réalisation. Jeanne Balibar, quant à elle, est absolument parfaite en Brigitte (sublime scène au petit matin à Paris, où elle demande à son chauffeur de s'arrêter "pour marcher un peu", comme par hasard entre L'Écluse et le Châtelet), mais elle n'est pas Barbara, simplement parce qu'elle ne peut pas l'être. On a parlé de ressemblance physique, ce qui est une plaisanterie (à ce sujet, elle est de plus en plus proche de la Bernadette Lafont des années 1980-1990), et n'a aucune caractéristique de la voix de Barbara. Il est bien évident que tel n'était pas le but d'Amalric, il ne cherchait pas un clone, mais certaines scènes où elle doit partager l'écran avec le "modèle" en souffrent. Elle n'est magnifique qu'en Balibar, ce qui est déjà beaucoup.

Mais tout cela rend-il hommage à Barbara ? Lors d'un dialogue, Balibar/Brigitte demande à Amalric/Zand : "Tu fais un film sur Barbara, ou tu fais un film sur toi ?".  Tout est dit, sauf qu'il fait un film sur eux, et peut-être pour eux. Car finalement, à qui s'adresse-t-il ? Aux admirateurs du metteur en scène et de la comédienne, qui y trouveront leur compte. À ceux qui connaissent parfaitement la vie et la carrière de Barbara, qui sauront y voir la multitude de détails placés ici et là, à l'image de la carte dans le bureau d'Amalric/Zand, où sont notés tous les lieux où la chanteuse a vécu : Les Batignolles, la rue Rémusat, Précy..., ou la petite caresse à la photo de Depardieu lors d'un rangement, ou encore la retranscription au mot près de sa conversation avec le personnel du Théâtre de Chateauroux lors de la tournée 1972, repris du documentaire de Gérard Vergez sorti en 1973. Mais les autres, tous ceux qui pensent découvrir ou simplement mieux connaître la grande dame que l'on dit mystérieuse, en apprendront beaucoup plus sur le couple Balibar/Amalric que sur elle. Car sans être tout à fait nombriliste, Amalric se regarde tout de même filmer, sans trop penser au spectateur qui, n'ayant pas vu Franz, se demandera toujours pourquoi il a convoqué Brel pour simplement dire "Je t'aime", ou plutôt le crier, alors que là est la seule raison d'être de ce film, un "je  t'aime" à Jeanne Balibar.

 

© Franz Muzzano - Septembre 2017. Toute reproduction interdite sans autorisation de l'auteur. Tous droits réservés.

 

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commentaires

Merville 16/09/2017 23:21

Très bon article cher Franz Muzzano.Il nous tardait de vous lire.J'etais presque inquiet mais je vous retrouve en grande forme.

Franz Muzzano 17/09/2017 01:33

Merci à vous ! Quelques problèmes de santé liés à des soucis personnels, mais tout est rentré dans l'ordre !

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  • : Les Chroniques de Franz Muzzano
  • : Écrivain, musicien et diplômé d'Histoire de la Musique, j'ai la chance, depuis plus de 40 ans, de fréquenter les salles de concerts et les maisons d'opéras, et souvent aussi leurs coulisses. J'ai pu y rencontrer quantité d'artistes, des plus grands aux plus méconnus. Tous m'ont appris une chose : une passion n'a de valeur que si elle se partage. Partage que je vais tenter de vous transmettre à travers ces chroniques qui relateront les productions que j'ai pu voir ou entendre (l'art lyrique y tenant une grande place). Mais aussi les disques qui ont contribué à me former, tout comme les nouveautés qui me paraîtront marquantes (en bien ou en mal). J'évoquerai aussi certaines grandes figures du passé, que notre époque polluée par les "modes" a parfois totalement oubliées. Je vous proposerai aussi des réflexions sur des aspects plus généraux de la vie musicale. Tout cela dans un grand souci d'impartialité, mais en assumant une subjectivité revendiquée. Certaines chroniques pourront donc donner lieu à des échanges, des débats contradictoires, voire des affrontements qui pourront être virulents. Tant que nous resterons dans la courtoisie, les commentaires sont là pour ça. Et vous êtes les bienvenus pour y trouver matière à vous exprimer. En n'oubliant jamais que la musique n'est rien sans les artistes qui la font vivre et qui nous l'offrent. Car je fais mienne la phrase de Paul Valéry : "Aujourd'hui, nous n'avons plus besoin d'artistes. Mais nous avons besoin de gens qui ont besoin d'artistes".
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