Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
11 avril 2017 2 11 /04 /avril /2017 22:40
Rencontre avec Giacomo Sagripanti.

Le 8 avril dernier, moins de deux heures avant sa dernière entrée dans la fosse de Bastille pour une merveilleuse production de Carmen (dont je vous parlerai dans quelques jours) où il dirigeait en alternance avec Bertrand de Billy, j'ai pu m'entretenir avec Giacomo Sagripanti. Ce jeune chef italien de 35 ans, l'un des plus prometteurs de sa génération, primé  aux derniers International Opera Awards en tant que "révélation" (tout comme l'un de ses maîtres, Gianandrea Noseda, désigné "chef de l'année" 2016...l'école transalpine se porte bien), m'avait enchanté dans Il Barbiere avant de me fasciner dans Werther. Autant le dire tout de suite, il fut éblouissant dans Carmen. Ce qui fait beaucoup de raisons pour avoir envie de mieux connaître un artiste qui sera, j'en prends le pari, une figure majeure de la scène musicale de ces prochaines décennies. Tout pour offrir une conversation chaleureuse à la terrasse des "Associés"...

 

F.M. : Vous allez vous faire une réputation de "pompier de service", celui qui sauve les productions à la dernière minute en remplaçant un chef empêché ou défaillant. Après Werther la saison dernière, Carmen cette année. Comment l'avez vous vécu, et avez-vous hésité ?

G.S. : Je l'ai bien vécu, parce que je commence à avoir l'habitude ! En fait, j'ai pratiquement toujours été confronté à ce type d'urgence ici, à Paris, sauf pour Il Barbiere la  saison dernière. J'avais dirigé une soirée de Cenerentola à Garnier en 2013, puis remplacé Bruno Campanella l'année suivante dans I Capuleti. Pour Werther, je devais arriver un peu plus tard pour Il Barbiere quand Michel Plasson s'est blessé. Et là, quand on m'a contacté pour suppléer, avec Bertrand, Lionel Bringuier, non, je n'ai pas hésité. Je préparais alors Traviata à Palerme. Si je n'ai pas hésité, ce n'est ni par excès de confiance ni par défi, c'est simplement parce que j'avais déjà vu la mise en scène que j'aime beaucoup, que les distributions étaient merveilleuses et, surtout, parce que ça se passait ici.

F.M. : C'est-à-dire ?

G.S. : Que je n'aurai pas accepté dans un autre théâtre, même plus petit, même moins exposé. Mais ici, en plus du casting, il y a un orchestre que je commence à bien connaître et en qui j'ai toute confiance.

F.M. : Et cette confiance semble réciproque, quand on voit à quel point il vous suit, malgré le peu de temps de travail dont vous avez bénéficié, comme pour Werther...

G.S. : Ah pire que pour Werther ! L'an passé, j'avais eu moins de deux jours pour me préparer avant de me présenter devant l'orchestre, qui avait l'habitude de travailler avec Michel, et je proposais quelque chose de très différent. J'avais pu diriger deux soirs cette oeuvre il y a neuf ans, quand j'étais assistant, mais j'étais alors très jeune. Là, j'avais vraiment une approche personnelle de l'ouvrage. Et c'est vrai qu'ils ont été fantastiques, dès le début. Pour Carmen, je n'ai pas eu une seule répétition avec eux avant "ma" première soirée...Alors il  faut être instinctif, laisser aller et avec un tel orchestre, ça fonctionne.

F.M. : L'enseignement donné par Gianandrea Noseda vous aide-t-il, dans ces cas particuliers ? Ce que je sous-entends, c'est que je crois qu'il vous a appris à ne jamais laisser faire à l'orchestre quelque chose que vous ne souhaitez pas, à reprendre jusqu'à ce que vous obteniez ce que vous voulez. De fait, vous allez probablement plus vite à l'essentiel de ce que vous recherchez, que ce soit dans vos indications ou votre battue ?

G.S. : Oui, c'est très probable. Mais il m'a aussi, et surtout, appris à toujours bien préparer la partition. Quand vous avez la base technique, et que vous arrivez sûr de ce que vous voulez à 200 %, l'orchestre répond. Pour le  "pied levé", c'est essentiel d'avoir cette attitude, de montrer que l'on sait très exactement quelles sonorités, quels tempi, quels phrasés l'on souhaite. Et le fait de travailler beaucoup en Allemagne, où je me retrouve souvent dans cette situation, m'aide beaucoup.

F.M. : Quelles sont pour vous les différences entre les deux distributions de cette Carmen, pour les deux rôles principaux ?

G.S. : D'abord, ce sont quatre magnifiques artistes, sans parler du reste du casting qui ne change pas. C'est une grande chance pour moi d'avoir pu travailler avec de tels musiciens. Pour des questions de planning, j'ai surtout répété avec Varduhi et Bryan. Avec Clémentine et Roberto, nous avons discuté, échangé. Tous deux étaient très connectés, entre eux et avec la mise en scène.

F.M. : Cela ne m'a pas semblé être le cas lors des toutes premières représentations, où Clémentine Margaine paraissait jouer autre chose...

G.S. : Oui, c'est vrai...Je pense que Roberto l'a beaucoup aidée, qu'ils ont parlé, et très vite la connexion s'est faite. J'ai aussi pu m'appuyer sur lui, sur son expérience et le fait qu'il aime beaucoup, lui aussi, le travail de Calixto, qu'il ait déjà chanté dans cette mise en scène. Il y est tout à fait "chez lui" ! Une chose passionnante avec lui, c'est qu'il peut être totalement imprévisible, décider au tout dernier moment de chanter telle phrase comme ceci ou comme cela. Mais ce n'est pas du tout inconfortable parce que, à chaque fois, le résultat est à 200 % "musical". Il accentue une inflexion, insiste sur un détail, provoque des "surprises". Cela pourrait être déstabilisant mais au contraire, ça permet de relancer. Et j'ai trouvé que Clémentine était une Carmen fraîche et "vraie". Bizarrement, je trouve que l'autre couple sonne un peu plus "français", peut-être parce qu'il est plus dans ce que l'on pourrait appeler la "tradition". Je dirais que la force du premier naît de leurs différences dans la façon d'aborder les rôles, alors que celle du second vient de ce qu'il apparaît plus homogène sur ce plan-là. Varduhi est une merveilleuse artiste, vocalement exceptionnelle, avec une rare égalité de timbre sur toute la tessiture. C'est vraiment un pur bonheur de l'écouter. Et Bryan est un José moins sanguin que Roberto, mais tout aussi passionné. Vraiment, j'ai eu beaucoup de chance de pouvoir travailler avec de tels chanteurs.

 

Rencontre avec Giacomo Sagripanti.

F.M. : Et la prise de rôle d'Aleksandra Kurzak en Micaela ?

G.S. : Alors avec elle, c'est simple, tout est "grand". Grande ligne de chant, grand sens du phrasé, grande voix, tout simplement. Je n'avais jamais eu la possibilité de travailler avec elle, mais je suivais sa carrière. Micaela est tout sauf un rôle secondaire, et elle en donne une incarnation fantastique. Je pense que quand on peut chanter Micaela ainsi, avec cette palette de nuances, en allégeant quand il le faut une voix qui s'est considérablement élargie, on peut voir très, très haut. Elle va être une merveilleuse Liu, et une merveilleuse Desdemona. Mais ce n'est qu'un début, à mon avis. Quand je vois ce qu'elle a réussi avec Rachel, juste après Lucia...Elle a tout pour devenir une grande soprano "lyrique", et elle est encore assez jeune. Tenez, Norma, qu'Anna Netrebko a finalement renoncé à chanter, je suis convaincu qu'elle pourrait y être magnifique. Et quand on arrive à bien chanter Norma, les "grands" Verdi ne sont pas loin ! En plus, sa formation d'instrumentiste est un atout supplémentaire pour elle. J'espère pouvoir vite travailler de nouveau avec elle.

F.M. : Vous évoquez la décision d'Anna de renoncer à Norma. Ne serait-ce pas une annonce en forme de pirouette faite à la presse ? Pour mieux y revenir par surprise ?

G.S. : Non, je ne pense pas. C'est une décision réfléchie et sage, à mon avis.

F.M. : Roberto Alagna dit qu'Aleksandra est à ce jour la meilleure Micaela avec qui il ait chanté. Bon, il n'est peut-être pas tout à fait objectif mais  vous, qu'en pensez-vous ?

G.S. : Il a certainement raison ! En tout cas, pour moi, c'est la meilleure que j'ai entendue.

F.M. : Je reviens à Carmen proprement dit. Vous mettez en avant à l'orchestre des détails qui sont souvent noyés dans la masse, et proposez des phrasés que l'on n'a pas l'habitude d'entendre. Je pense, par exemple, au thème d'Escamillo dans l'ouverture, que vous amenez  avec une agogique et des nuances qui en enlèvent tout le côté martial. De même, vous faites ressortir d'infimes petites choses, tout en conservant une continuité dans le discours, le tout avec des tempi assez allants. Cela semble être une de vos signatures.

G.S. : Il faut d'abord analyser, travailler, puis trouver ces fameux détails importants dont vous parlez. En fait, il faut considérer une oeuvre comme une entité, tendre un arc et le garder. Mais d'abord, il faut trouver  cet arc, avoir l'idée de cet arc et, surtout, être clair. Je prends un exemple, avec l'air des "Cartes". Beaucoup de cantatrices ont tendance à hacher la phrase, à faire du note à note, et je peux le comprendre. C'est vrai que cela sonne comme une marche funèbre, et d'ailleurs c'en est une. Mais le chant ne doit pas être syllabique, il faut le penser comme un rayon laser que rien ne doit couper. Il faut conserver la structure tout en avançant, et surtout pas donner du mot à mot. Parce que dans cet air, pour moi, il n'y a qu'un mot essentiel, c'est le mot "Impitoyable". Il résume tout, le destin, la mort annoncée. Et tout ce qui précède doit amener, sempre legato, à faire que ce mot soit la "clé" de l'air, voire de l'oeuvre. C'est pour cela qu'il faut trouver et garder un arc, et le transmettre. Il faut "conduire".

F.M. : Comme vous "conduisez" de façon très allante le duo du premier acte entre José et Micaela, un peu comme une valse prise à un temps.

G.S. :  Pas tout à fait à un temps mais presque, oui. Et plus comme une barcarolle que comme une valse. Ce duo est très important, il montre la grande complicité existant entre les deux personnages, et donc l'importance fondamentale de Micaela. Il faut simplement garder la structure, en avançant sans "presser", ce qui laisse aux chanteurs une grande liberté de phrasé.

F.M. : J'aimerais parler un moment de Werther, où votre direction m'avait subjugué, en prenant deux exemples. Là encore, je vais parler des détails. L'orchestre de Werther est souvent un orchestre de "solistes", où, à part les cuivres, tous les pupitres ont un moment où ils se détachent. Et là, je pense au saxophone, qui accompagne Charlotte dans l'air des "Larmes". Dans les "Lettres" qui précèdent, il apparaît très brièvement à découvert sur le deuxième "Ne m'accuse pas". Vous êtes le seul chef que j'ai entendu à avoir mis en avant ce très court passage, qui sonne comme une "annonce" des larmes. Je suppose que c'était volontaire ?

G.S. : Bien entendu, et je suis content que vous l'ayez remarqué. Déjà, un saxophone, c'est suffisamment rare pour que ce ne soit pas significatif. Si Massenet l'a placé là, et s'il a écrit cette toute petite intervention, ce ne peut pas être un hasard. Oui, les larmes sont déjà dans les "Lettres", retenues, mais ces quelques notes annoncent bien ce qui va suivre, ce moment où la voix et l'instrument vont dialoguer pendant  que les larmes coulent. Et oui, l'orchestre de Werther fait la part belle aux interventions solistes, mais là aussi, il faut arriver à tendre un arc, tout en alliant une transparence "à la française" avec des passages très influencés par Wagner. il faut conserver une continuité entre les deux chants de Noël, comme s'il n'y avait aucune rupture.

F.M. : En disant cela, vous amenez le second exemple que je voulais vous proposer. Au début des deux premiers actes, il y a deux scènes qui sont souvent un peu sacrifiées. La scène suivant la répétition du "Noël", jusqu'à l'entrée de Werther au I, et le Vivat Bacchus au II. Avec vous, elles sont traitées comme des conversations en musique, ce qui d'une part permet de les  apprécier et surtout d'apprécier ce que fait l'orchestre derrière, et d'autre part de mettre en valeur les artistes qui interprètent Johann et Schmidt, qui peuvent vraiment chanter et non être des caricatures d'ivrognes.

G.S. : Oui, mais tout simplement, et j'en reviens à mon image d'arc tendu, parce que l'on est déjà dans le drame. Prenez l'ouverture. Les tout premiers accords dissonants disent tout. On ne peut pas briser l'arc en traitant ces deux scènes comme des plaisanteries. Même si elles semblent être des respirations, le drame reste présent.

F.M. :  Piotr Beczala m'avait dit, à l'issue de la dernière représentation, avoir été impressionné par votre approche de l'oeuvre, et par votre direction.

G.S. :  Oui, nous nous étions très bien entendus, mais ce que vous me dites me fait un grand plaisir. Piotr est lui aussi un immense artiste, pour qui j'ai une grande admiration.

F.M. :  Pour terminer, quels sont vos projets et vos souhaits à court ou moyen terme ?

G.S. : Je vais diriger Le Comte Ory à Dortmund, avec Larry Brownlee, et Cenerentola à Munich. Je ferai mes débuts au Festival de Glyndebourne cet été avec Don Pasquale, j'ai hâte ! Et puis j'aurai l'honneur d'assurer le gala d'ouverture à Pesaro en 2018. Et je sortirai du belcanto romantique pour Cavalleria et Pagliacci à Vienne en 2019, où je retrouverai ElĪna Garanča. Mais je n'oublie pas le symphonique, que je pratique beaucoup à Essen. Je dirigerai bientôt, avec le Stabat Mater de Rossini, la rarement donnée Symphonie en Ré de Cherubini à Toulouse. Quant à mes souhaits, je dirai que le principal serait de prendre la  direction musicale d'un théâtre de taille moyenne, probablement en Allemagne, afin de continuer à progresser tout en étant maître de ma programmation.

F.M. : Et quand revenez-vous à Paris ?

G.S. : Je  reviens pour une reprise de L'Elisir d'Amore dans la mise en scène de Laurent Pelly lors de la saison 2018/2019, avec Vittorio Grigolo. Mais allez savoir, peut-être avant ! Je n'imaginais pas il y a trois mois que je serai là pour Carmen !

F.M. : Alors à bientôt ! Merci beaucoup, Giacomo.

 

© Franz Muzzano - Avril 2017. Toute reproduction interdite sans autorisation de l'auteur. Tous droits réservés.

Partager cet article

Repost 0
Published by Franz Muzzano - dans Les rencontres de Franz.
commenter cet article

commentaires

Présentation

  • : Les Chroniques de Franz Muzzano
  • : Écrivain, musicien et diplômé d'Histoire de la Musique, j'ai la chance, depuis plus de 40 ans, de fréquenter les salles de concerts et les maisons d'opéras, et souvent aussi leurs coulisses. J'ai pu y rencontrer quantité d'artistes, des plus grands aux plus méconnus. Tous m'ont appris une chose : une passion n'a de valeur que si elle se partage. Partage que je vais tenter de vous transmettre à travers ces chroniques qui relateront les productions que j'ai pu voir ou entendre (l'art lyrique y tenant une grande place). Mais aussi les disques qui ont contribué à me former, tout comme les nouveautés qui me paraîtront marquantes (en bien ou en mal). J'évoquerai aussi certaines grandes figures du passé, que notre époque polluée par les "modes" a parfois totalement oubliées. Je vous proposerai aussi des réflexions sur des aspects plus généraux de la vie musicale. Tout cela dans un grand souci d'impartialité, mais en assumant une subjectivité revendiquée. Certaines chroniques pourront donc donner lieu à des échanges, des débats contradictoires, voire des affrontements qui pourront être virulents. Tant que nous resterons dans la courtoisie, les commentaires sont là pour ça. Et vous êtes les bienvenus pour y trouver matière à vous exprimer. En n'oubliant jamais que la musique n'est rien sans les artistes qui la font vivre et qui nous l'offrent. Car je fais mienne la phrase de Paul Valéry : "Aujourd'hui, nous n'avons plus besoin d'artistes. Mais nous avons besoin de gens qui ont besoin d'artistes".
  • Contact

Recherche