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10 novembre 2016 4 10 /11 /novembre /2016 03:32
Nemanja Radulović au TCE - Offrande musicale Avenue Montaigne.

© Marianne Gaussiat.

 

Il existe de nombreuses façons de témoigner de la magie d'un concert. La ferveur des applaudissements, bien entendu, (et même, hélas, entre les mouvements des concertos, spontanéité sympathique mais qui en brise tout de même un peu l'architecture et amenuise beaucoup les recherches de contrastes), ferveur ne pouvant qu'aboutir à une ovation debout générale prenant la forme d'un immense et sonore "merci". Et puis il en est une autre, plus rare, surtout en ce lieu, qui semble en être son parfait contraire : le silence.

L'absolu silence, même, qui accompagna les mouvements lents a tenu du miracle. Pas une quinte de toux, pas même le souffle d'une respiration ne vint altérer le chant proposé par Nemanja Radulović en ce 5 novembre, et je ne me souviens pas avoir vécu une telle sensation d'apnée générale au Théâtre des Champs-Élysées. Même le déjà mythique Winterreise de Kaufmann n'avait pas provoqué de tels moments de suspension dans un salle pourtant comble. Nemanja et ses amis ont su créer une espèce de "vide" entre eux et nous, vide sur lequel Bach pouvait chanter et danser sans entrave.

Le programme était connu, reprenant celui du disque sorti il y a trois semaines. Je n'y reviens pas dans le détail, vous renvoyant à ce que j'en avais écrit :

 

Pas de Gavotte de la Partita BWV 1006 (Nemanja joue "en famille", pas de place pour l'exercice solitaire). Pas d'Aria de la Suite BWV 1068. Et, malheureusement, pas non plus la sublime Chaconne de la Partita BWV 1004, dans l'arrangement d'Aleksandar Sedlar. Si je n'ai eu qu'un seul regret à l'issue de cette soirée, c'est de ne pas l'avoir entendue à la fin du programme, en lieu et place de la Toccata et fugue en ré mineur BWV 565, qui aurait alors très bien pu être donnée en bis. Oui, à force de côtoyer l'exceptionnel, on se prend à devenir exigeant...

Parce que tout le reste nous fait comprendre pourquoi ce disque est essentiel. Magie de l'urgence du "live", bien entendu, mais surtout nous avons l'image. Cette communion avec les musiciens de l'Ensemble Double Sens n'est plus seulement audible, elle devient visible, et même palpable. Tous nous invitent au bal, un bal dionysiaque qui parfois vire à la bacchanale. Bach/Bacchus ? Pourquoi pas, tant nous sommes entraînés dans des tourbillons d'ivresse. Encore une fois, nulle trahison dans cette approche qui a digéré les canons imposés par la musicologie pour, tout en les prenant en compte, mieux s'en libérer et oser la touche de romantisme qui en ôte tout rigorisme. À l'exemple de ce nuancier touchant aux extrêmes, avec des fortissimi éclatants sans être agressifs, et surtout des pianissimi à la limite du perceptible. Ils sont quinze avec lui, et l'osmose est telle que cette dynamique paraît ne sortir que d'un seul instrument. Plus d'une fois, nous entendons un orgue, et nous nous disons que Nemanja Radulović est passé maître dans l'art difficile de la registration. Sauf qu'il n'a pas avec lui les tuyaux d'un Hildenbrandt ou d'un Silbermann, mais des êtres humains. Ce qui rend ce résultat sonore encore plus exceptionnel. Les concertos sont ainsi magnifiés, le contrepoint restant toujours parfaitement lisible tout en n'oubliant jamais de danser. Un Bach ensoleillé, tourné vers l'italianità vivaldienne dont il est, ici, tellement redevable. Même le Concerto en ut mineur pour alto, attribué à Johann-Christian Bach, devient "possiblement d'époque", alors qu'il est possible, voire probable, qu'il soit issu de la plume d'Henri Casadesus. Et la Toccata, pourtant orchestrée par Sedlar, nous renvoie, elle aussi, au tout début des années 1700. Travail hallucinant sur la sonorité, l'articulation, les attaques, les coups d'archets, les nuances...Travail de famille. Qui culmine peut-être dans le Concerto pour deux violons en ré mineur BWV 1043 où Tijana Milošević "sort du rang" pour dialoguer avec lui, sans qu'à aucun moment l'on ne perçoive la moindre différence de jeu ou de son. Et le Largo ma non tanto devient une valse lente où le couple ne fait plus qu'un, avant la tarentelle échevelée du troisième mouvement. Un pur miracle...

Et enfin, il faut "voir" Nemanja Radulović pour comprendre. Je ne parle pas du "look" bien connu, mais de sa façon d'évoluer dans l'espace. Mikhaïl Barychnikov s'est tout simplement reconverti en violoniste, je ne vois aucune autre explication à cette grâce qui émane de chaque geste. Grâce qui n'est en rien une posture, puisque de ce geste naît la musique, dans la continuité sonore d'un mouvement du corps tout entier. Le bras droit, interminable, est prolongé par l'archet qui semble issu de lui. Et ce "membre improbable" engendre un chant qui était déjà contenu dans l'articulation initiale de l'épaule, permettant de deviner le fortissimo le plus débridé comme le pianissimo le plus impalpable avant que l'instrument ne vibre, tout en parvenant quand même à toujours nous surprendre. Virtuose, évidemment, mais sans la moindre ostentation (il faut une technique en acier trempé pour venir à bout du thème ternaire en double cordes devant se poser, ou s'imposer, sur la pulsation binaire de l'orchestre dans le troisième mouvement du Concerto pour alto, tout en laissant penser qu'il s'agit d'une formalité), violoniste de la race des plus grands, il nous apparaît plus d'une fois comme un "homme-archet". Qui peut dire où finit ce corps, à quel endroit "physique" il cesse d'être humain pour devenir violon ? Personne, je pense, après une telle soirée. Et d'ailleurs, le temps de ce concert, n'était-il pas totalement violon ? 

Et mon Dieu, que Bach peut être jouissif quand il est offert par un tel artiste, et par un tel ensemble ! Plus d'une fois ce soir-là je l'ai vu, le Père Bach, assis dans sa taverne préférée de Leipzig, chope de bière en main et grand sourire aux lèvres, lançant à ses amis "celui-là a tout compris !". Oui, plus d'une fois, je le jure.

 

© Franz Muzzano - Novembre 2016. Toute reproduction interdite sans autorisation de l'auteur. Tous droits réservés.

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  • : Les Chroniques de Franz Muzzano
  • : Écrivain, musicien et diplômé d'Histoire de la Musique, j'ai la chance, depuis plus de 40 ans, de fréquenter les salles de concerts et les maisons d'opéras, et souvent aussi leurs coulisses. J'ai pu y rencontrer quantité d'artistes, des plus grands aux plus méconnus. Tous m'ont appris une chose : une passion n'a de valeur que si elle se partage. Partage que je vais tenter de vous transmettre à travers ces chroniques qui relateront les productions que j'ai pu voir ou entendre (l'art lyrique y tenant une grande place). Mais aussi les disques qui ont contribué à me former, tout comme les nouveautés qui me paraîtront marquantes (en bien ou en mal). J'évoquerai aussi certaines grandes figures du passé, que notre époque polluée par les "modes" a parfois totalement oubliées. Je vous proposerai aussi des réflexions sur des aspects plus généraux de la vie musicale. Tout cela dans un grand souci d'impartialité, mais en assumant une subjectivité revendiquée. Certaines chroniques pourront donc donner lieu à des échanges, des débats contradictoires, voire des affrontements qui pourront être virulents. Tant que nous resterons dans la courtoisie, les commentaires sont là pour ça. Et vous êtes les bienvenus pour y trouver matière à vous exprimer. En n'oubliant jamais que la musique n'est rien sans les artistes qui la font vivre et qui nous l'offrent. Car je fais mienne la phrase de Paul Valéry : "Aujourd'hui, nous n'avons plus besoin d'artistes. Mais nous avons besoin de gens qui ont besoin d'artistes".
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