Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
26 octobre 2016 3 26 /10 /octobre /2016 22:12
Roberto Alagna - Malèna - Le sang de la terre.

Il faut commencer par regarder la pochette de ce disque avec la plus grande attention. Portrait et nom de l'artiste s'imposent, bien entendu, mais l'essentiel est ailleurs. Dans les détails d'un paysage qui paraît bien réel, mais est en fait imaginaire, réunissant sur une même photographie les "Deux-Siciles" en un seul et même "Royaume". Et une petite fille nous tourne le dos, assise, contemplant la Baie de Naples. Petite fille dont le prénom apparaît en lettres argentées, comme surgissant du volcan. Petite fille à qui cet album est destiné, et à travers elle, au-delà de ce qu'il lui offre, c'est à nous tous qu'il fait un cadeau. Cadeau d'un homme qui jamais, peut-être, n'a été aussi loin dans l'expression des sentiments les plus profonds, ne s'est jamais autant mis à nu, ne s'est jamais autant donné, dans une espèce de "pudeur impudique" qui résume assez bien ce qu'il est resté, malgré la gloire et les ovations : un monstre de générosité, mais un monstre timide. Mais aujourd'hui, cette petite fille lui permet de pleinement réaliser au disque ce qu'il fait toujours sur scène : mettre son coeur sur la table, en pleine lumière, ne retenant ni éclats de rires ni larmes, ni aucune émotion. J'ai toujours considéré que Roberto Alagna était beaucoup plus lui-même dans l'urgence des représentations que dans le relatif confort des studios. Il est homme de défis, et seule la scène lui permet de pleinement devenir, le temps d'une soirée, Manrico, Canio, Mario, Rodrigue et tant d'autres. Jamais une cabine d'enregistrement n'aurait pu lui convenir pour démontrer que Nemorino, "l'homme" Nemorino, est tout sauf un paysan un peu simplet. Que Pinkerton n'est pas forcément un salaud qui n'assume pas ses actes. Ou que Werther est autant un mâle blessé dans sa virilité qu'un poète romantique déjà perdu pour le monde en entrant dans la maison du Bailli. Les disques, souvent, n'avaient été que superbes photographies sonores, essentielles pour notre propre confort d'écoute "où l'on veut et quand on veut". Mais ils ne pouvaient offrir le regard, le geste, l'attitude, la prise de risque contrôlée, l'échange avec le partenaire, le choc imposé par l'obligation de dominer l'instant, ce sentiment indicible qui nous habite quand l'éphémère devient inoubliable. Pour ne rien dire des représentations où la douleur du personnage se confondait avec celle de l'homme, quand la fiction rejoignait la réalité dans ce qu'elle a de plus horrible (Rodolfo, Alfredo...). Mais déjà, avec son précédent enregistrement, "Ma vie est un opéra", cette différence de perception s'était considérablement réduite. Tout simplement parce que, désormais en paix, il ne proposait pas un simple récital, mais nous contait l'histoire de sa vie d'artiste. Chaque titre ayant sa raison d'avoir été choisi, il nous emmenait dans l'univers d'un saltimbanque regardant le chemin parcouru, Canio fermant le bal pour nous rappeler que malgré tout, malgré Orphée, malgré la Reine de Saba, nous étions au théâtre. Deux ans plus tard nous arrive "Malèna" et ce n'est plus le ténor grimé et costumé, magnifié par les feux de la rampe, qui nous raconte quelque chose. C'est l'homme, sans fard, avec, aurait dit Brassens, moins que rien de costume.

 

 

Roberto Alagna - Malèna - Le sang de la terre.

Avec Yvan Cassar et Frederico Alagna - Studio Davout - Paris, 22 avril 2016.

 

Si l'on s'attend à une compilation de ritournelles ou de ballades transalpines sans autre lien que de mettre en valeur la voix d'un ténor, la surprise va être grande. En dehors du fait qu'il a déjà donné dans le genre, ce n'est pas du tout son propos ici. "New sicilian and neapolitan songs", annonce la pochette. Tout est dans le "New". Car les créations originales se mêlent aux titres devenus "traditionnels". Et ces derniers sont tous abordés comme s'ils étaient des découvertes, rendant à certains leur couleur originelle. Et nous voici partis en voyage, très loin des clichés habituels, par le biais de ce disque qui prend la forme d'un moyen-métrage tant il est "cinématographique". Documentaire en forme de souvenirs traités avec le regard d'un homme à nouveau père et devenu grand-père presque en même temps, regard d'aujourd'hui sur des racines parfois lointaines. Son Amarcord personnel, d'une certaine façon.

Mais il ne pouvait réaliser ce film seul, y être à la fois acteur, metteur en scène, compositeur, scénariste et chef-monteur. Alors autour de lui s'est réunie ce qu'il a de plus cher : la famille. Famille de sang, avec ses frères Frederico et David, famille de coeur avec son désormais frère d'arme, Yvan Cassar. Pour un résultat tour à tour bouleversant, festif, nostalgique, joyeux...et magnifique.

Le texte de la chanson ouvrant l'album, Malèna, est bien entendu signé par Roberto et dit tout à la fois son bonheur et sa propre fragilité ("Et j'ai peur de cette nouvelle félicité"). Regrets de ne pas avoir pu voir grandir sa première fille, aujourd'hui devenue femme et elle aussi déjà maman. Il y a dans ses mots quelque chose comme un "plus jamais ça", comme une promesse faite à cette Picciridda d'être toujours présent, même (et surtout) quand elle aura vingt ans, qu'il se "verra vieux" et que, toujours, elle l'appellera "Papa". Nul sentimentalisme dans ces mots, simplement du "tripal", un besoin irrésistible de promesse et de confession à la fois. Et un tel regard lucide sur lui-même qu'il ne peut quasiment pas la chanter en public sans perdre le contrôle de son émotion. Et comme ce texte "générique" est chanté sur une mélodie signée Frederico, beaucoup plus complexe qu'il n'y paraît (il faut goûter la subtile modulation sur Nicaredda, a picca picca...), sorte de valse triste qui se souvient de Nino Rota, l'ambiance est installée. Et aussitôt bouleversée par l'enchaînement Se parla 'e Napule/Marechiare. De la première chanson d'Alfieri et Pisano n'est conservé que le refrain, donné à la manière d'une mélopée où les influences orientales de toutes les musiques populaires méditerranéennes sont évidentes (imaginons d'autres paroles, nous aurions une chanson arabo-andalouse), avec accompagnement de guitare et de grattements de disque vinyle bien usé. Mais nous passons tout de suite à la célèbre pièce de Tosti, sur des paroles au double-sens qu'il est très amusant de déchiffrer signées Salvatore di Giacomo. Car le Royaume des Deux-Siciles, c'est aussi cela, des clins d'oeil coquins derrière des ritournelles en apparence anodines.

Le premier choc arrive avec Core 'ngrato, où une trompette à la Morricone et un tapis de cordes ramènent le véritable sens du texte, tout sauf tonitruant, mais totalement désespéré. Sur un tempo lent, une narration qui prend son temps, la voix ne se déchaîne réellement que sur les derniers mots, E nun'nce pienze chiù. Cette trompette jouant piano nous emmène très loin de la Baie de Naples, elle nous fait passer l'Atlantique, et nous place quelque part entre les grandes plaines désertiques des westerns et Le Parrain. Peut-être tout simplement parce que Core 'ngrato fut la première chanson "napolitaine" à avoir été composée pour Caruso par Salvatore Cardillo et Riccardo Cordiferro aux États-Unis...

Autre "classique" ramené à son essence originelle, Torna a Surriento ne s'épanche pas dans les élans amoureux que l'on peut entendre habituellement. C'est une supplique, oui, mais très probablement composée par les frères de Curtis à l'adresse du ministre italien Giuseppe Zanardelli, pour qu'il aide à reconstruire Sorrente, alors totalement délabrée. Ce n'est pas un Napolitain qui chante, c'est la ville de Naples elle-même, et les derniers mots ne sont rien d'autre qu'un appel à l'aide, ici savamment adouci par le chant très doux du violon. Là encore, l'enchaînement avec Come facette Mametta est savoureux de par le contraste qu'il apporte. La joyeuse canzone de Giuseppe Capaldo et Salvatore Gambardella, joli mensonge poétique que l'on fait à une enfant qui a tout le temps pour connaître la vérité tourbillonne sous la mandoline, faisant voler boutons de rose, fruits du jardin et fils d'or. Naples, ville-chanson...

Changement radical avec Etna, composition originale de Frederico Alagna. Toute la différence entre chanson napolitaine et chanson sicilienne est peut-être résumée ici, comme il l'explique dans le livret d'accompagnement. Terre de feu et de sang, la Sicile apparaît rude, hostile, "belle mais cruelle". Tout comme la langue, aux sonorités plus sourdes mais pourtant colorées par des voyelles ouvertes, et se développant en longs mélismes aux teintes orientales. Rudesse accentuée par la frappe franche des tambourins, sur laquelle vient résonner le Marranzano, célèbre guimbarde indissociable de l'île. Là encore, le cinéma n'est pas très loin, et il n'est pas interdit d'y voir un hommage au Morricone du Clan des Siciliens...Ou comment démontrer l'adéquation d'un générique devenu culte.

Frederico montre avec Amuri feritu un autre aspect de la chanson sicilienne, celui de la romance constatant l'Amour perdu. Si à Naples, le malheureux solitaire aurait probablement sangloté, ici la pudeur est de mise, même s'il "ne vit plus, ne dort plus, ne mange plus". Une prière calme, mais une prière qui danse lentement sur un rythme à trois temps, où la voix reste douce et ne se déploie que sur le dernier mot, une prière intérieure marquée par la politesse du désespoir.

Judicieusement, ce qui pourrait être son pendant napolitain vient ensuite, avec Scetate, sérénade de Ferdinando Russo  et Pasquale Mario Costa. Prise dans un tempo très lent, laissant à la voix toute latitude pour déplorer le silence de "celle qui dort", elle ne donne pourtant jamais dans le larmoyant. Comme si le chant suggérait le contraire du texte, une berceuse intitulée "Réveille-toi", mais murmurée par un homme qui aime tant sa belle qu'il va jusqu'à vouloir la laisser dormir. Chant piano ne se permettant le mezzo forte que pour évoquer la passion qui ne s'éteint jamais. Pure merveille où le temps est comme suspendu, guidée par le piano tout en rubato d'Yvan Cassar, sur lequel viennent délicatement souffler cordes et mandoline.

 

 

Roberto Alagna - Malèna - Le sang de la terre.

Studio Davout - Paris, 21 avril 2016.

 

Assez pleuré ! Comme si la joie triomphait toujours à Naples, Frederico Alagna rend un hommage à cette "cité-chanson" avec Napolitanella (Canzona nova nova), farandole jubilatoire où l'on a le sentiment que le personnage de Scetate, constatant que sa belle ne se réveille pas, crie "Basta !" et se dit que demain est un autre jour. Il convoque ses amis, énumère les titres les plus célèbres car à tout instant il faut une chanson, et que si le Napolitain est triste ou pauvre, il est d'abord riche de ce patrimoine. Frederico sait tirer des larmes, mais il prouve ici qu'il donne envie de rire, boire et danser.

Qui regardera la liste des titres avant écoute se dira, tout naturellement : "O sole mio ??? Mais pourquoi ? C'était si beau jusque là, pas besoin d'y ajouter ce truc que tout le monde connait !". Réaction assez légitime...jusqu'à ce que la "plage 11" se mette à jouer dans l'appareil. Oui, c'est bien O sole mio que l'on entend, mais revenu à sa source originelle. Les paroles de Giovanni Capurro avaient été confiées à Eduardo Di Capua, afin qu'il les mette en musique. Mais Di Capua suivait alors son père, violoniste dans un orchestre, lors de ses voyages. Et c'est sur les bords de la Mer Noire, à Odessa, qu'il composa cette mélodie. Le soleil levant qu'il voyait face à lui ne pouvait que lui donner une sorte de "mal du pays". Et cette chanson est en fait une mélodie qu'il se chante à lui-même, essayant de retrouver cette lumière napolitaine qui lui manque tant. En faire un morceau de bravoure pour fin de récital, avec concours de tenue d'aigus obligée, est un parfait contre-sens. Bien entendu, l'effet sur le public est garanti, mais nous sommes alors dans la trahison. Frederico Alagna a totalement "réinventé" la mélodie, permettant à son frère de nous offrir un peut-être "authentique" O sole mio. Un chant intérieur, pour soi-même, sans public. Une espèce de rêve émis à fleur de lèvres, sans le moindre "effet de ténor", sans même un aigu. Et la chanson retrouve ainsi toute sa beauté, telle une confidence, avec un évident caractère d'improvisation. Très loin du rythme de habanera que nous avons l'habitude d'entendre, elle n'est plus du tout mesurée, et chaque phrase offre une ornementation différente. Seule avec la guitare du fabuleux Pedro Xavier Gonzalez (il faut absolument déguster ce qui est plus qu'un accompagnement, mais une totale osmose avec le chant résolument "libre" de Roberto, sachant qu'ils l'ont enregistré ensemble et sans pouvoir se regarder), la voix devient caresse, et fait deviner le rêve du pays lointain dans une espèce de douceur nostalgique qui nous fait voyager d'Odessa jusqu'à Naples, en passant par l'Orient. Plus jamais nous ne pourrons écouter les versions que nous connaissions sans se dire que tous sont passés à-côté de l'essentiel (sauf, peut-être, Presley, mais pour le seul chant, pas pour l'orchestration). Une absolue pépite

Et nous voilà revenus à Naples, pour une carte postale souriante, avec Funiculì, funiculà ! Encore que, là aussi, la chanson de Luigi Denza et Giuseppe Turco ne soit pas exempte d'un double-sens, l'inauguration du funiculaire du Vésuve n'étant que prétexte à un petit jeu amoureux de cache-cache assez savoureux.

Tu si da mia permet à Frederico Alagna de retrouver la chanson napolitaine, avec une nouvelle histoire d'Amour contrariée. Tout est dit dans la plus pure simplicité, même si le texte est là encore à regarder de près...

Tout comme I' te vurría vasá, signée Vincenzo Russo et Eduardo Di Capua. Encore une femme qui dort, encore un amoureux qui désespère, encore un aspect autobiographique pour le pauvre Russo, poète sans le sou amoureux de la fille d'un bijoutier. Ici, c'est le traitement musical qui peut-être importe le plus, dans ce qu'il a de cinématographique. Le miséreux et la belle inaccessible...écoutez bien, nous sommes chez Chaplin.

La Sicile nous manque ? On sait aussi s'y amuser, et Frederico nous le prouve avec Sicilianedda, une tarentelle "prétentieuse" qui transpire la simplicité de la terre sèche, des fêtes improvisées quand le soleil ne tape pas trop fort, du vin que l'on devine généreux. Le travail, c'était hier, on doit être un dimanche...

La paternité de la mélodie "traditionnelle" I te voglio bene assaje est incertaine. Le texte en est probablement de Raffaele Sacco, et la musique est attribuée à Donizetti ce qui, au vu de la ligne mélodique, est loin d'être impossible. Encore une fois, histoire d'Amour à sens unique...

Alors, avant la toute dernière piste, qu'aura-t-il été raconté à Malèna ? Le sang qui coule dans la terre d'un royaume, tout d'abord, avec ses deux composantes en apparence opposées, mais tellement complémentaires. La beauté et la force de l'Amour, même quand il fait mal. La dureté d'un sol insulaire hostile mais habité par le courage, et l'insouciance d'un autre sol guère plus riche, mais continental. Et surtout, surtout, la joie de chanter, et de chanter toujours, même et surtout quand on va mal. Il manquait quelque chose ? Oui, l'espoir, et c'est celui que l'on n'avait pas encore entendu qui l'apporte en conclusion. Le titre de David Alagna dit tout : Libertà. Hymne au ciel, au soleil, aux étoiles, aux ancêtres peut-être, en tout cas à tout ce qui amène à la fois espérance et délivrance. Il s'agit du seul titre qui ne soit ni napolitain, ni sicilien, mais en langue "italienne", et il n'est pas sans rappeler (en beaucoup plus abouti) Con Te Partirò. Ambiance de générique de fin, toujours ce côté cinématographique assumé, qui semble dire "Tout ce qu'on vient de te raconter est vrai, Picciridda, mais toi seule traceras ton chemin. Alors crois-y ! Et je serai toujours là".

 

Si ce disque apparaît comme ce que l'on appelait naguère un "concept-album" totalement réussi, et disons-le franchement une pure merveille de création jusque dans la "re-création", il le doit bien entendu à la volonté farouche de Roberto Alagna de proposer quelque chose "d'autre", ni récital, ni crossover. Quelque chose qu'aucun artiste lyrique de son niveau n'avait encore osé. Il le doit à sa capacité de toujours remettre l'ouvrage sur le métier, à redemander une prise alors que tout est "en boîte" mais qu'il vient "d'avoir une idée", à ne jamais compter ses heures ni même penser au mot "pause". Il sortait pourtant de son marathon au Met qui l'avait vu commencer Pagliacci, s'arrêter pour en dix jours de préparation effectuer une prise de rôle dans Manon Lescaut et enchaîner sur Butterfly (le tout en préparant La Juive). Et, surtout, il le doit à un fabuleux travail qui n'est même plus un travail d'équipe, mais une évidente symbiose entre ceux qui l'ont engendré. Pour avoir eu le privilège d'assister à trois séances d'enregistrement à Paris, au plus près possible de la "source", je peux témoigner que durant les différentes prises, il y avait comme un cordon qui reliait Roberto à Frederico, ce dernier "guidant" son frère pour l'ensemble des chansons (et pas seulement les siennes), tout en vivant de façon "physique", viscérale, son chant et son interprétation. Et là-haut, en régie, Yvan Cassar n'en perdait rien, attentif au plus petit détail, entendant déjà les arrangements qu'il allait créer. Le moment est venu de saluer ici l'immense musicien qu'il est, lui qui dut subir bien des critiques injustes au moment de la sortie de "Ma vie est un opéra", sous le simple prétexte que son parcours est différent, qu'il a travaillé avec Mylène Farmer ou Johnny Hallyday, bref qu'il n'est pas du "sérail" (tout en ayant les mêmes diplômes que ceux qui en font partie...). Attitude bien française que de coller une étiquette sur le front d'un artiste, en refusant d'écouter ce qu'il offre. Alors, que l'on déguste tous les arrangements qu'il a créés pour ce disque, que l'on admire l'équilibre qu'il a su trouver pour tous les accompagnements, que l'on recherche tous les minuscules détails qui ont toujours leur raison d'être. Et, accessoirement, que l'on compare son travail avec celui d'un autre chef, considéré lui comme "sérieux", pour un récent disque de chansons napolitaines où tous les accompagnements sonnent comme une écoeurante soupe digne d'une sitcom de troisième ordre (étant bien entendu que le chanteur qu'il côtoie n'est absolument pas en cause ici). Même si comparaison n'est pas raison, j'en viens à me demander parfois si un Bernstein ou un Previn auraient fait carrière en France...

Et puis, il faut bien le dire, il y a quelque chose de l'ordre du surnaturel chez Frederico Alagna. Artiste complet (peintre, sculpteur...), il est un musicien totalement autodidacte. Mais la richesse de ses créations, comme la justesse de ses reprises (rien que pour O sole mio...) feraient pâlir de jalousie bien des compositeurs croulant sous les prix de conservatoire. Il faut absolument écouter les enchaînements harmoniques qu'il ose appliquer à des mélodies souvent très simples, n'hésitant pas à user des frottements les plus fous, comme par hasard toujours en fonction du texte. Roberto ayant porté ce projet et s'étant mis à nu, pour les raisons que j'ai évoquées, ils ont été là pour l'accompagner, dans tous les sens du mot. Ce disque est, en tous points, pour chaque note, une affaire de famille.

Famille où sont venus se greffer quelques invités de marque, comme Avi Avital dont la mandoline vient enchanter neuf titres, ou Nemanja Radulović (je l'avais laissé entendre il y a peu), pour le seul Torna a Surriento, qui parvient à se fondre en toute douceur et discrétion dans l'univers qui lui est proposé.

 

Malèna a bien de la chance et du coup, nous aussi. Mais une idée me vient, en relisant le texte de la chanson qui donne son titre à cet album qui sera très vite indispensable pour qui sait écouter, et se débarrasser de ses préjugés. Dans la toute dernière phrase, Roberto répète trois fois le prénom Malèna. Enfin presque...La dernière fois, il l'appelle Malenka. Son petit surnom, en polonais. Aleksandra, je suis sûr qu'il existe un répertoire de chansons populaires de ton pays, que Frederico se ferait un plaisir de retravailler et qu'Yvan arrangerait avec le même bonheur. Je suis certain que ça lui ferait plaisir, à cette Picciridda...

 

 

 

 

1 CD Deutsche Grammophon/Universal 481 4624.

 

Sortie le 28 octobre 2016.

 

© Franz Muzzano - Octobre 2016. Toute reproduction interdite sans autorisation de l'auteur. Tous droits réservés.

Partager cet article

Repost 0

commentaires

jean G 31/10/2016 16:13

Je n'ai pas écouté ce CD, je crois utile de le préciser d'entrée. En revanche, un ami m'a procuré les enregistrements de ses deux dernières prestations au Met : Manon Lescaut et Madama Butterfly, et ce que j'ai entendu m'a attristé. Il va sans doute que je passe chez Audika, car mes impressions ne recoupent en rien les vôtres. Ce que j'ai entendu, c'est une voix usée, au timbre méconnaissable, parvenant à négocier avec habileté les aigus, mais souvent en difficulté dans les passages à tessiture tendue. Evidemment, il s'agissait de "live", et pas d'un enregistrement en studio. N'importe, une telle transformation, en si peu de temps, me laisse sans voix.

Josette ATTUEL 30/10/2016 11:10

Je vous découvre avec votre chronique très passionnante sur Alagna.. Un CD que je vais très très vite me procurer. Un ténor humain, sensible...

mallet 28/10/2016 08:22

Ah toujours la même idolatrie pour un ténor de second niveau....Allez écouter LEOPOLD SIMONEAU si vous voulez voir ce qu'est un véritable TENOR....Bien à vous.

Franz Muzzano 28/10/2016 12:17

Vous avez une vision assez bizarre de ce qu'est l'idolâtrie. Pour moi, une telle attitude serait de me répandre en dithyrambes sans même avoir écouté la moindre note, simplement parce que 'c'est lui'. Attitude qui existe chez certains vis-à-vis d'un autre ténor célèbre, je vous l'accorde. Mais là, je pense que vous vous trompez d'interlocuteur. Si j'ai eu le privilège d'assister à trois séances intégrales de l'enregistrement de ce disque, je n'ai pas forcé la porte, je ne me suis pas imposé, j'y ai été convié. Et ayant pu écouter le 'produit fini' depuis une quinzaine de jours, j'ai la prétention de savoir un petit peu de quoi je parle. Je ne vous dis pas que mes mots sont paroles d'évangile, que j'ai raison sur tout, et il sera tout à fait légitime de ne pas apprécier cet album...après l'avoir entendu. Que vous n'aimiez pas Alagna est votre droit le plus absolu, et je le respecte. Mais parler de 'ténor de second niveau' touche les profondeurs du ridicule.
Quant à Simoneau, je vous remercie de jouer encore une fois à celui qui veut m'apprendre son existence. Je connais très bien ce qu'il nous a laissé, et le trouve admirable. Mais le jeu de la compétition entre artistes n'est pas compris dans mon logiciel.

Ciabrini 28/10/2016 08:18

Un seul mot superbe et envoutant.

Présentation

  • : Les Chroniques de Franz Muzzano
  • : Écrivain, musicien et diplômé d'Histoire de la Musique, j'ai la chance, depuis plus de 40 ans, de fréquenter les salles de concerts et les maisons d'opéras, et souvent aussi leurs coulisses. J'ai pu y rencontrer quantité d'artistes, des plus grands aux plus méconnus. Tous m'ont appris une chose : une passion n'a de valeur que si elle se partage. Partage que je vais tenter de vous transmettre à travers ces chroniques qui relateront les productions que j'ai pu voir ou entendre (l'art lyrique y tenant une grande place). Mais aussi les disques qui ont contribué à me former, tout comme les nouveautés qui me paraîtront marquantes (en bien ou en mal). J'évoquerai aussi certaines grandes figures du passé, que notre époque polluée par les "modes" a parfois totalement oubliées. Je vous proposerai aussi des réflexions sur des aspects plus généraux de la vie musicale. Tout cela dans un grand souci d'impartialité, mais en assumant une subjectivité revendiquée. Certaines chroniques pourront donc donner lieu à des échanges, des débats contradictoires, voire des affrontements qui pourront être virulents. Tant que nous resterons dans la courtoisie, les commentaires sont là pour ça. Et vous êtes les bienvenus pour y trouver matière à vous exprimer. En n'oubliant jamais que la musique n'est rien sans les artistes qui la font vivre et qui nous l'offrent. Car je fais mienne la phrase de Paul Valéry : "Aujourd'hui, nous n'avons plus besoin d'artistes. Mais nous avons besoin de gens qui ont besoin d'artistes".
  • Contact

Recherche