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16 juin 2016 4 16 /06 /juin /2016 01:49
Master Class de Karine Deshayes - L'après-midi d'une révélatrice.

Au bon vieux temps de la photographie argentique, le développement des clichés impliquait deux produits indispensables : le révélateur, précédant le fixateur. Chacune des deux opérations nécessitant un temps plus ou moins long, et imposant des rinçages. La comparaison avec une Master Class de chant peut sembler saugrenue. Elle ne l'est pas, surtout quand on se rend compte que l'on peut parfois se trouver face à un procédé totalement inversé, le révélateur suivant le fixateur. Seul le rinçage reste de mise, prenant ici une dimension impressionnante.

Un conservatoire de la région parisienne a donc convié Karine Deshayes à animer une Master Class, en ce 15 juin, dans le superbe Salon Bouvier du Musée Carnavalet. Cadre magnifique pour cinq élèves de son Pôle Supérieur, leur permettant de présenter les airs qu'ils ont choisis, probablement en vue de concours à venir. Volontairement, je ne précise pas ici quel est ce conservatoire, et à une exception près, je ne citerai pas les participants, pour une raison très simple. Le constat qui fut le mien à l'issue de cette session est assez amer, et ni les chanteurs ni la structure qui les forme n'en sont vraiment responsables. Ce constat est simplement celui d'un certain enseignement du chant où les "fondamentaux" ne sont pas toujours totalement acquis, même au niveau supérieur. Le fait que les élèves en aient parfaitement conscience, ne se pensant absolument pas "arrivés" et sachant très bien qu'ils ont encore beaucoup de progrès techniques à réaliser n'y change rien. Ils se retrouvent à un stade dit "supérieur", et parfois ce qualificatif est pour le moins excessif.

Étonnamment, aucune voix masculine ne fut programmée. J'ai pensé un moment que cela était dû à une demande de Karine, mais il n'en était rien. Cinq jeunes femmes, donc, dont trois sopranos et deux mezzos, chacune proposant deux airs. Pour toutes le même procédé, Karine écoute le morceau en entier, sans intervenir, puis le travail commence. Avec une grande bienveillance et un sourire qui ne la quitte pas, elle décortique chaque phrase, chaque mot, chaque son. Mais le souci est que là où elle souhaiterait parler interprétation, elle se voit obligée de faire de la technique. Et c'est là qu'elle devient "révélatrice". À une exception près, sur ce plan-là, ses interlocutrices ne sont pas prêtes. Combien de voyelles fermées, de sons qui ne vibrent pas, de soutien insuffisant, de justesse approximative... pour ne rien dire de certaines caractérisations des personnages interprétés. Il faut reconnaître que personne n'avait donné dans la facilité (j'ignore si les morceaux sont choisis librement ou imposés par le cursus). Air de Thérèse des Mamelles de Tirésias (très bien "envoyé"), mais accompagné du Padre, germani d'Ilia tiré d'Idomeneo qui obligea Karine à très souvent "replacer" les sons. Un Ah, non giunge de La Sonnambula avec son récitatif et sa cabalette qui dépassait de très loin les moyens actuels de l'étudiante qui le proposa, et l'épuisa pour son Giunse alfin il momento...Deh vieni de Susanna qui suivit. Un Dove sono des Nozze donné sans nuance, tout comme Il est doux, il est bon de la Salomé d'Hérodiade, et de toute façon annoncé par un très lucide "Je ne sais pas si je vais le chanter, je n'y arrive pas". Faut-il rappeler la grande difficulté de cet air, qui fut le cauchemar de l'immense Lotte Lehmann durant toute sa carrière, ayant pleuré dessus durant des mois lorsqu'elle travaillait avec Etelka Gerster ? Et un Cruda sorte accompagnant l'air de Mignon donnés par la seule élève de deuxième année, pourtant étrangement timides, comme ne voulant pas "sortir"...L'attitude de ces quatre élèves face au public comme leur complicité immédiate avec une figure telle que Karine Deshayes me font exclure le trac pour expliquer ces lacunes. Simplement, Karine s'est donc trouvée dans l'obligation de parler "technique" durant quatre-vingt pour cent du temps qu'elle leur consacra, alors qu'elle aurait probablement préféré évoquer l'interprétation. Avec une double conséquence. La première fut la démonstration de ses qualités de "passeuse". Dans les quarante-cinq minutes accordées à chacune, elle parvint à corriger énormément de défauts. De par sa perception immédiate de ces failles, tout d'abord, qui lui permit de les pointer et de proposer les justes solutions. Et aussi par l'exemple, ne se ménageant pas pour montrer ce qu'était un son correctement placé, une voyelle justement colorée, une vocalise parfaitement distillée. En insistant sur le souffle (la base, pourtant...), rappelant que le chanteur était un "instrumentiste à vent" et qu'il ne fallait pas craindre de respirer. En rappelant qu'il fallait toujours chanter "libre". Ces quatre participantes ont terminé leur passage en ayant, toutes, sur plusieurs points fondamentaux, énormément progressé. Et c'est là qu'intervient la seconde conséquence, à mon sens beaucoup plus grave. En étant ainsi "révélatrice", elle a aussi, pour reprendre mon parallèle avec la photographie, fait acte de "rinçage". En nettoyant une partie du "fixateur" que le professeur des quatre étudiantes avait appliqué. De façon bien évidemment involontaire, Karine a démontré les limites de l'enseignement donné par cette personne, que j'ai entendue plusieurs fois dire "nous travaillons sur ce défaut depuis des mois". Oh, que je n'aurais pas aimé être à sa place, en me rendant compte qu'en trois quarts d'heure, le problème avait été résolu ! Avec des mots simples, des gestes clairs, des regards bienveillants, rien de plus. Durant quelques instants, Karine a amené chacune d'entre elles à un niveau réellement "supérieur". Puissent-elles en conserver ne serait-ce qu'une petite partie, et se souvenir de ces précieux conseils. Quant au dit professeur, il est peut-être trop tard pour qu'il remette son enseignement en question...

 

Master Class de Karine Deshayes - L'après-midi d'une révélatrice.

Rosine et...Rosine.

 

Mais il y avait une cinquième participante, et là nous partîmes dans un tout autre univers. Et elle, je vais la citer non pas pour diminuer le mérite des autres (toutes, encore une fois, portées par une véritable envie de progresser), mais parce que je pense qu'il est très possible que dans quelques années, son nom soit connu. Gwendoline Druesne, tout d'abord, en impose par son caractère. Il faut un aplomb certain pour proposer à Karine Deshayes, l'une des plus grandes Rosina actuelles, de lui faire travailler Una voce poco fa. Mais voilà, elle a, elle, et très largement, le niveau "supérieur". Voix longue (avec un aigu radieux), admirablement projetée, parfaite gestion du souffle, variation des couleurs sur des voyelles parfaitement placées, tout est techniquement en place (les quelques soucis audibles venant d'un problème de santé, qui l'empêcha de chanter son second air, Amour viens rendre à mon âme de l'Orphée de Gluck. Qu'aurait-on entendu si elle n'avait pas été malade...). Il fallait regarder Karine prendre quelques notes durant l'exécution de l'aria sans cesser de sourire, un sourire qui semblait dire "Enfin !!!". Et là, elle a pu parler interprétation, de Rosina à Rosina, un peu comme une grande soeur conseillant sa cadette. Sans jamais chercher à faire de Gwendoline une "autre Karine", elle a travaillé sur le personnage qui lui était présenté, avec par exemple de savoureux conseils sur le fameux "Ma...", des suggestions d'ornementations lors des reprises, des précisions sur les libertés qu'elle pouvait prendre. Et si, en toute fin de passage, elle a tout de même dû corriger une ou deux sonorités, l'état de santé de Gwendoline, visiblement fatiguée, en fut la seule raison. Un très grand moment de complicité.

Alors, sur les cinq étudiantes, était-elle l'arbre qui cache la forêt d'un enseignement quelque peu insuffisant ? Non...Tout simplement, elle travaille avec un autre professeur. Et la vérité oblige à dire que cela s'entend. De là à ce que je suggère aux quatre autres, quel que soit leur résultat au concours à venir, de changer de classe l'an prochain, il n'y a qu'un pas que j'ai très envie de franchir. Elles n'ont peut-être qu'une porte à pousser, si cela leur est possible.

Mais le plus important est que toutes auront pu bénéficier de moments qu'elles n'oublieront jamais, face à une Karine Deshayes qui n'est pas seulement une immense cantatrice, mais qui se montre aussi fantastique pédagogue. Les exemples qu'elle donne (et à pleine voix, qui plus est en grande forme, jusque dans Sonnambula ou en Comtesse, montrant une longueur de voix proprement confondante) ne sont jamais dans le "regarde comme je fais", mais toujours dans le "écoute comme je te propose de faire". Comme la grande Crespin, qui lui a transmis un jour une partie de son savoir, c'est elle aujourd'hui qui se mue en "passeuse". Et lorsque l'on parvient en si peu de temps à corriger ne serait-ce qu'un défaut pourtant bien ancré, tout est dit. Puisse ce qu'elle a "révélé" être aujourd'hui bien "fixé" chez ses peut-être futures collègues.

 

© Franz Muzzano - Juin 2016. Toute reproduction interdite sans autorisation de l'auteur. Tous droits réservés. 

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commentaires

ciabrini 16/06/2016 09:26

entre le révélateur et le fixateur il y avait le bain d'arrêt, acide acétique que l'on remplaçait souvent par du vinaigre. Pour le reste on en parlera quand on se verra ou en MP

Amitiés

Franz Muzzano 16/06/2016 12:34

C'est ce que j'appelle le rinçage :D

Présentation

  • : Les Chroniques de Franz Muzzano
  • : Écrivain, musicien et diplômé d'Histoire de la Musique, j'ai la chance, depuis plus de 40 ans, de fréquenter les salles de concerts et les maisons d'opéras, et souvent aussi leurs coulisses. J'ai pu y rencontrer quantité d'artistes, des plus grands aux plus méconnus. Tous m'ont appris une chose : une passion n'a de valeur que si elle se partage. Partage que je vais tenter de vous transmettre à travers ces chroniques qui relateront les productions que j'ai pu voir ou entendre (l'art lyrique y tenant une grande place). Mais aussi les disques qui ont contribué à me former, tout comme les nouveautés qui me paraîtront marquantes (en bien ou en mal). J'évoquerai aussi certaines grandes figures du passé, que notre époque polluée par les "modes" a parfois totalement oubliées. Je vous proposerai aussi des réflexions sur des aspects plus généraux de la vie musicale. Tout cela dans un grand souci d'impartialité, mais en assumant une subjectivité revendiquée. Certaines chroniques pourront donc donner lieu à des échanges, des débats contradictoires, voire des affrontements qui pourront être virulents. Tant que nous resterons dans la courtoisie, les commentaires sont là pour ça. Et vous êtes les bienvenus pour y trouver matière à vous exprimer. En n'oubliant jamais que la musique n'est rien sans les artistes qui la font vivre et qui nous l'offrent. Car je fais mienne la phrase de Paul Valéry : "Aujourd'hui, nous n'avons plus besoin d'artistes. Mais nous avons besoin de gens qui ont besoin d'artistes".
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