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23 juin 2016 4 23 /06 /juin /2016 00:12
L'Art contre le silence ou les voix du coeur.

Le 12 mars dernier, l'Association Stop aux Violences Sexuelles avait déjà réussi à remplir l'église Saint-Antoine des Quinze-Vingts, avec un concert de musique sacrée dont la pièce maîtresse était un magnifique Requiem de Gabriel Fauré. Souvenez-vous...

Je terminais ce compte-rendu en vous donnant rendez-vous le 13 juin au Théâtre Antoine, pour une soirée lyrique "surprise". Car il y a plusieurs façons de dénoncer un fléau, et si le recueillement en est une, le rire intelligent amenant la réflexion et, pour tout dire, la fête, en sont une autre. Et le moins que l'on puisse dire est que la soirée a été belle. Belle, et très intelligemmeent conçue.

Si l'Association lutte contre toutes formes de violences sexuelles, l'accent fut mis ce soir-là plus particulièrement sur les agressions faites aux enfants. Dénoncer, "agir contre le silence" devient une évidence quand on sait que des dizaines de milliers d'enfants sont agressés quotidiennement dans notre pays, dans tous milieux et très souvent dans un contexte intra-familial. On estime qu'une femme sur quatre et un homme sur six sont victimes d'agressions sexuelles au moins une fois dans leur vie. Froideur des statistiques, mais réalité glaçante. Regardons autour de nous, parmi nos proches. Si nous-même n'avons pas été touché, nous avons tous une famille, des amis, des collègues, des voisins. Parfois, nous avons du mal à comprendre certaines réactions, certaines attitudes, certains regards tristes. Une femme sur quatre, un homme sur six...Et si ce foutu silence pouvait être brisé ? Parce qu'à l'évidence, à moins de vivre en ermite, nous côtoyons, parfois même au quotidien, une victime qui s'est tue, et continue à se taire. Et dont la vie a été, sinon brisée, au moins profondément marquée par des dégâts difficilement réparables. Nul ne changera les hommes, pervers et malades ne seront jamais éliminés. Mais il est essentiel d'informer, de libérer la parole, de tuer le silence. Et sensibiliser par l'Art est le plus beau des moyens. Toute une équipe d'artistes s'est donc retrouvée pour offrir un peu de leur talent à l'Association présidée par le Docteur Violaine Guérin.

J'avais regretté (gentiment) l'absence de programme lors du concert de mars. Cette fois, l'oubli fut réparé. Et ce programme dit tout. Chaque artiste a droit à sa photographie mais, au lieu d'une brève présentation de "carrière", ce sont quelques mots concernant ce fléau qui sont proposés. Chacun oublie qui il est pour, à sa façon, dénoncer, témoigner, donner de l'espoir. Les individualités s'effacent au profit d'une équipe, et d'un projet commun. Projet qui fut conçu dans l'urgence, mais le professionnalisme et l'engagement de tous font que cette urgence ne se ressent jamais. Au contraire, tout apparaît parfaitement réglé, naturel, évident.

Personne, donc, n'a cherché à se mettre en avant. Mais rien n'aurait été possible sans l'immense travail d'Hélène Mayzou, grande organisatrice de la soirée. Elle a su, en peu de temps, trouver un angle, concevoir un programme, rassembler des artistes, dénicher des costumes...et donner les clés du spectacle à Karine Laleu, metteur en scène et dramaturge. Car il ne s'agit pas d'offrir une simple compilation d'airs ou de scènes tirés d'ouvrages lyriques, mais de donner un "vrai" spectacle, sur la thématique des contes de fées. Sans tomber dans une approche psychanalytique, elle a cherché, parfois en utilisant les versions originales censurées des contes, à montrer ce qu'ils pouvaient contenir de violences, évidentes ou cachées. La Belle au Bois dormant, Peau d'Âne, Jeannot et Margot (version française d'Hänsel und Gretel) ou Le Petit Chaperon Rouge sont ainsi illustrés et mis en scène, avec la complicité des comédiens Virginie Lemoine (marraine de l'édition 2016), Lionel Fernandez et Éric Genovese.

Tous les artistes sont à citer, tous ayant contribué à la réalisation d'une soirée magique et joyeuse autour d'un sujet grave. "Rire et chanter contre le silence", en quelque sorte. Karine Deshayes, marraine de l'Association, ouvrit les festivités avec sa fantastique Rosina du Barbiere, revenant plus tard pour deux duos avec sa complice Delphine Haidan. Et, accompagnés par les pianistes Florence Boissolle et Thuy Anh Vuong, voilà le contre-ténor Bertrand Dazin, seul dans Rinaldo ou en duo avec Olivia Doray dans un extrait du Midsummer Night's Dream de Britten. Une Olivia Doray que je découvrais, et qui devrait faire très vite parler d'elle, tant elle fut magnifique dans l'Air de la Tour tiré du Turn of the Screw du même Britten ou dans le Je veux vivre de Roméo. Avant de littéralement péter un câble en balançant un Libérée, délivrée ! déjanté au moment où elle sort des entrailles du loup. Une voix, et une nature. Tout comme Chiara Skertath, aussi à son aise dans les Conseils de la fée Lilas de Peau d'Âne que dans Après un rêve de Fauré et, surtout, dans une superlative Prière à la Lune de Rusalka. Marie Kalinine offrit une superbe mélodie de Moussorgski, et Florian Sempey un magistral Erlkönig suivi, un peu plus tard, de l'air de Valentin. Virgile Frannais s'amusa de la Ballade de la Reine Mab après avoir chanté l'Ogre dans une oeuvre qui mérite absolument d'être redécouverte dans son intégralité, Le Petit Poucet de Laurent de Rillé, créé au théâtre de l'Athénée en 1868, et dont Marie Kalinine chanta aussi un Rondeau. Et l'impayable Doris Lamprecht mit le public à ses pieds en Sorcière d'Hänsel und Gretel. Je n'oublie pas la flûtiste Isabelle Pierre, accompagnant l'Air de la Tour après avoir superbement interprété le Prélude à l'après-midi d'un faune. Toute la troupe se retrouvant pour un délirant finale signé Kurt Weill.

J'ai bien conscience que l'énumération de ces oeuvres peut être fastidieuse, sorties de leur contexte scénique tel que Karine Laleu et Hélène Mayzou l'ont construit. Mais je ne vois pas d'autre moyen de saluer tous ces artistes qui, encore une fois, ont donné de leur temps pour cette belle cause. Et ont réussi, dans un délai très court, à présenter un spectacle sans le moindre accroc. Au lecteur, maintenant, de trouver ce qui, dans ces pièces, peut se rapporter au fil conducteur de cette soirée jubilatoire, par sa qualité musicale et, peut-être surtout, par l'immense bouffée d'espoir que le sens du partage de ces magnifiques musiciens a transmis à tout un théâtre, et au-delà. Non, les vrais, les grands artistes ne vivent pas dans leur bulle égoïste. La preuve est faite, s'il en était besoin. Merci à eux. Et à l'année prochaine !

 

Rappel :

Crédit photo © Marie-Odile Refford.

 

© Franz Muzzano - Juin 2016. Toute reproduction interdite sans autorisation de l'auteur. Tous droits réservés. 

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Présentation

  • : Les Chroniques de Franz Muzzano
  • : Écrivain, musicien et diplômé d'Histoire de la Musique, j'ai la chance, depuis plus de 40 ans, de fréquenter les salles de concerts et les maisons d'opéras, et souvent aussi leurs coulisses. J'ai pu y rencontrer quantité d'artistes, des plus grands aux plus méconnus. Tous m'ont appris une chose : une passion n'a de valeur que si elle se partage. Partage que je vais tenter de vous transmettre à travers ces chroniques qui relateront les productions que j'ai pu voir ou entendre (l'art lyrique y tenant une grande place). Mais aussi les disques qui ont contribué à me former, tout comme les nouveautés qui me paraîtront marquantes (en bien ou en mal). J'évoquerai aussi certaines grandes figures du passé, que notre époque polluée par les "modes" a parfois totalement oubliées. Je vous proposerai aussi des réflexions sur des aspects plus généraux de la vie musicale. Tout cela dans un grand souci d'impartialité, mais en assumant une subjectivité revendiquée. Certaines chroniques pourront donc donner lieu à des échanges, des débats contradictoires, voire des affrontements qui pourront être virulents. Tant que nous resterons dans la courtoisie, les commentaires sont là pour ça. Et vous êtes les bienvenus pour y trouver matière à vous exprimer. En n'oubliant jamais que la musique n'est rien sans les artistes qui la font vivre et qui nous l'offrent. Car je fais mienne la phrase de Paul Valéry : "Aujourd'hui, nous n'avons plus besoin d'artistes. Mais nous avons besoin de gens qui ont besoin d'artistes".
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