Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
27 mai 2016 5 27 /05 /mai /2016 02:02
Richard Rittelmann - La classe d'un Maître.

Il y a de nombreuses façons d'envisager une Master Class quand on est un artiste confirmé. On peut se poser en détenteur d'un savoir absolu, n'accepter que des chanteurs de très haut niveau et ne leur consacrer que vingt minutes autour d'un air que l'on va s'approprier en ne tenant pas compte de la personnalité de "l'élève". Élève qui quittera la scène sous les applaudissements d'un public venu pour voir une légende, et laissera la place au suivant qui, à son tour, contribuera à l'évocation d'anecdotes diverses et variées sur la carrière de la star adulée. Le lendemain, chacun pourra ajouter une ligne à son curriculum vitae, mais son expérience de la veille sera plus un souvenir heureux qu'un réel apport pédagogique. On peut aussi être plus attentif aux caractéristiques du jeune chanteur que l'on est supposé aider, et dans un temps tout aussi bref, tenter de suggérer deux ou trois choses qui pourraient le faire progresser, mais sans réellement avoir la possibilité d'approfondir. Et puis on peut oublier qui l'on est, et se préoccuper avant tout de ceux qui, durant deux jours, ont fait le choix de vous faire confiance. En venant parfois de très loin : de Thionville (et y retournant le samedi soir pour revenir le dimanche) et même de Sicile. Avec pour seule ligne de conduite un triptyque de trois verbes : écouter, transmettre, partager.

C'est ainsi que Richard Rittelmann a conçu et conduit sa Master Class des 21 et 22 mai derniers à Paris, en proposant deux journées de travail où l'échange fut permanent, dans un climat de confiance et de convivialité qu'il sut installer dès les premières minutes. Tout peut être résumé dans ses quelques mots qui introduisirent le petit concert final : "Vous n'êtes pas, pour moi, des élèves. Vous êtes des collègues". En disant cela, il ne sombrait pas dans un pédagogisme relativiste dévastateur, qui supposerait que les participants en savent autant que lui, loin de là. Simplement, il sait qu'un artiste, même après vingt ans de carrière (et comme il a débuté jeune, sa "carrière" est devant lui), même en ayant chanté avec les plus grands, doit toujours se remettre en question, doit toujours remettre l'ouvrage sur le métier. Et lui-même retrouve régulièrement la grande Sylvia Sass pour qu'une oreille extérieure le contrôle et, éventuellement, le corrige. Il sait que ce qu'il reçoit en retour de ce qu'il transmet est un enrichissement inestimable. Plus que d'enseignement, c'est bien de partage qu'il s'agit dans son cas. Et le résultat est simplement fulgurant. Oui, les participants pourront ajouter son nom dans leur curriculum vitae, eux aussi. Mais, surtout, ce qui leur aura été transmis durant ces deux jours restera gravé en eux à jamais.

Parce que lors d'une Master Class de Richard Rittelmann, on ne cherche pas d'abord à corriger les défauts d'une voix, on travaille sur ses qualités. Qualités que l'on s'applique à développer, à valoriser et, surtout, à bien faire accepter à "l'élève" comme étant des qualités. Et comme il a le don de les percevoir au bout de quelques phrases, il peut focaliser tout son temps dessus. En procédant ainsi, les défauts disparaissent peu à peu, par un simple effet d'équilibre.

Parce que lors d'une Master Class de Richard Rittelmann, on ne parle pas "technique", on en fait tout naturellement. Le chant sur le souffle étant acquis par tous, il peut proposer des vocalises adaptées à chacun, qui en quelques minutes parviennent à "décoincer" une zone critique, à totalement libérer une voix. Son travail sur les voyelles "sempre legato" est un modèle du genre, toujours sul fiato. Et pas un instant ce passage obligé du travail vocal n'apparaît fastidieux, tant le résultat est immédiatement audible.

Parce que lors d'une Master Class de Richard Rittelmann, on ne se trouve pas en face d'un professeur usant d'images complexes, voire incompréhensibles, ou de comparaisons saugrenues pour se faire comprendre. Au contraire, son vocabulaire est des plus simple, mais toujours juste, toujours à propos. Le message passe du premier coup, même si le résultat n'est pas de suite probant. "L'élève" a compris, il faut que son corps reproduise. Mais le plus important est qu'il a de suite intégré ce qui lui était dit. Une fois la fatigue envolée, la voix répond. Tout simplement.

Parce que lors d'une Master Clas de Richard Rittelmann, on n'est pas inhibé par un professeur qui ne cesserait pas de donner l'exemple à pleine voix en disant "fais comme ça". S'il a en tout et pour tout réellement "chanté" quatre fois lors de ces deux jours, et j'inclus sa participation au concert final, c'est un grand maximum. Ce n'est pas sa propre voix qui l'intéresse, mais celle de la personne qu'il cherche à emmener quelque part, là où elle va trouver "sa" voix. Alors il suggère, toujours piano, une couleur, une ligne de chant, une articulation, un phrasé. En cherchant à devenir "l'autre", jamais en imposant.

Ainsi, lors d'une Master Class de Richard Rittelmann, on peut voir David s'attaquer au Comte des Nozze en proposant un fier hai gia vinta la causa bien maîtrisé, mais encore un peu scolaire le samedi. La barre de mesure était reine, supplantant le texte et le personnage. Et puis vint le dimanche, et après être sorti quelques minutes, je revins dans la salle, entrant d'abord dans la petite cuisine attenante. Cet air du Comte me parvint et je me dis "tiens, un autre chanteur n'est venu qu'aujourd'hui". Eh non, il s'agissait du même David, totalement transformé. Un aller-retour à Thionville et une nuit de sommeil avaient été suffisants pour qu'il intègre tout ce qui lui avait été dit la veille et, surtout, pour qu'il le reproduise. Almaviva était là, oubliant le solfège, concentré sur les mots et la couleur adéquats aux sentiments du personnage. Libéré. Tout comme il le fut dans le second air qu'il souhaitait travailler, une rareté absolue prouvant sa curiosité. Qui connaissait l'air de Pygmalion tiré de Galathée de Victor Massé ? Lui, et quelques rares musicologues. Et pour montrer à quel point le climat était à la confiance on le vit, lui qui semblait presque timide le premier jour, proposer d'interpréter en plus, pour le concert, le duo Pamina-Papageno. Il aura probablement plus appris (sans pour autant diminuer les mérites de son professeur, loin de là) sur lui-même en ces deux jours qu'en tout son cursus de conservatoire.

 

Richard Rittelmann - La classe d'un Maître.

David.

 

Ainsi, lors d'une Master Class de Richard Rittelmann, on fait la connaissance de Simona, déjà bien aguerrie, qui propose Giulietta et Elvira de Bellini, son "frère de Sicile". La voix est là, longue, joliment timbrée, mais elle se sait un peu "juste" dans le suraigu. Quelques mots suffiront (ainsi que l'intervention "musclée" de Frédéric, préparateur physique) pour que ces fichues notes sortent, lumineuses. Elle tient son Bellini, mais s'est aussi rendu compte que la largeur de sa voix pouvait lui permettre d'aborder des rôles plus lyriques. Piquante à souhait en Musetta, on entend nettement qu'elle pourrait, très vite, envisager de se tourner vers des rôles comme Amelia du Ballo. Et entre deux sessions, la voilà qui s'amuse à travailler le duo de Lakmé avec Béatrice Fontaine. Ou à passer de longues minutes à transpirer sur la prononciation du français, alors qu'elle n'en parle pas un mot, dans le but d'offrir, lors du concert final, sa version de La vie en rose. Il restera bien un accent italien très marqué, mais les progrès auront été considérables. Rarement il m'aura été donné de voir une telle envie, et même un tel besoin, de chanter.

 

 

 

 

Richard Rittelmann - La classe d'un Maître.

Simona.

 

Ainsi, lors d'une Master Class de Richard Rittelmann, on découvre Frédéric présentant des airs de basse, tels Infelice ! d'Ernani ou les interventions de Zaccaria dans Nabucco. Bien que gêné par une allergie aux pollens, il donne tout ce qu'il a tout en canalisant son énergie débordante. Ces deux jours auront permis d'apprécier, à travers lui, ce qu'est la "Méthode Rittelmann" : travailler sur les qualités plutôt que s'arrêter sur les défauts. Richard avait remarqué tout de suite un fort potentiel dans l'aigu, alors qu'il avait tendance à quelque peu écraser les graves. Résultat ? Tout en continuant à mettre en place Zaccaria, il l'amena à aborder Posa. Et le dimanche soir, Per me giunto résonna sans le moindre accroc. Il lui reste bien entendu un gros travail à accomplir, mais il a probablement trouvé sa véritable tessiture. Sans trucage aucun, le plus naturellement du monde, sul fiato.

 

Richard Rittelmann - La classe d'un Maître.

Frédéric.

 

Et voilà...Une Master Class de Richard Rittelmann ne peut se terminer autrement que par un petit concert, avec sa part d'improvisation, mais où chacun a tenu à puiser au plus profond de lui-même pour offrir le meilleur, terminant par un Air du Toréador réunissant tous les participants. Et dans lequel Richard nous gratifia d'un superbe Oh vin dissipe ma tristesse d'Hamlet. Et où l'on put se rendre compte que celle qui avait tenu le rôle de l'accompagnatrice au piano durant ces deux jours était aussi, et plutôt surtout, une cantatrice de première classe. Il est pour moi inconcevable qu'une artiste comme Béatrice Fontaine ne se produise pas de façon régulière sur scène. Elle sembla s'amuser du O mio babbino caro comme du duo avec Papageno (qu'elle déchiffrait...). Mais j'affirme que son Vissi d'arte, qu'elle décida de chanter au dernier moment, ferait pâlir de jalousie beaucoup de titulaires du rôle de Tosca. Dans n'importe quel autre pays, elle serait programmée de façon régulière. France, que fais-tu de tes artistes...

 

Richard Rittelmann - La classe d'un Maître.

Béatrice Fontaine.

 

 

Richard Rittelmann - La classe d'un Maître.

Richard Rittelmann.

 

Il faut toujours des moments d'émotion. Ils nous furent donnés par Philippe Bohée, qui fit une très belle carrière que les aléas de la vie le contraignirent à suspendre. Mais il travaille toujours sa voix, et le moins que l'on puisse dire est qu'il n'a rien perdu. Propriétaire du Théâtre-Cabaret "Les Rendez-Vous d'Ailleurs" où se tenait cette Master Class, il commença par dire son plaisir "d'entendre chanter ainsi dans ses murs", avant de reprendre ses habits de chanteur et d'offrir à son tour, le premier soir, au débotté, son propre Air du Comte des Nozze. Le lendemain, c'est avec un autre Comte, le Luna du Trovatore, qu'il s'invita au concert. Chapeau bas, l'artiste !

 

Richard Rittelmann - La classe d'un Maître.

Philippe Bohée.

 

À l'heure où l'on s'inquiète, à juste titre, de la fréquentation des salles, de la difficulté à amener un nouveau public vers les merveilles qu'offre l'Art Lyrique, certains ont compris qu'il ne fallait rien attendre du grand cirque médiatique et qu'il fallait se bouger. En 2015, Béatrice Fontaine et Frédéric Pfeferberg ont créé Lyricapassion, qui  propose stages et Master Classes. Un grand merci à eux pour avoir organisé ces deux journées qui furent, sur tous les plans, une totale réussite.

Et merci à Philippe Bohée pour son accueil chaleureux et pour sa gentillesse. Tiens, son théâtre est un lieu de convivialité, passez donc le voir si vous souhaitez lui proposer un spectacle, ou simplement si vous voulez passer un bon moment :

 

 

 

Et merci à Richard Rittelmann pour son professionnalisme, sa gentillesse, sa disponibilité...et tout simplement pour être l'artiste qu'il est.

 

Richard Rittelmann - La classe d'un Maître.

Contact : lyricapassion@gmail.com - Tel : 06 17 51 25 36.

 

Crédits photos © Medhat Soody

 

© Franz Muzzano - Mai 2016. Toute reproduction interdite sans autorisation de l'auteur. Tous droits réservés.

Partager cet article

Repost 0

commentaires

Présentation

  • : Les Chroniques de Franz Muzzano
  • : Écrivain, musicien et diplômé d'Histoire de la Musique, j'ai la chance, depuis plus de 40 ans, de fréquenter les salles de concerts et les maisons d'opéras, et souvent aussi leurs coulisses. J'ai pu y rencontrer quantité d'artistes, des plus grands aux plus méconnus. Tous m'ont appris une chose : une passion n'a de valeur que si elle se partage. Partage que je vais tenter de vous transmettre à travers ces chroniques qui relateront les productions que j'ai pu voir ou entendre (l'art lyrique y tenant une grande place). Mais aussi les disques qui ont contribué à me former, tout comme les nouveautés qui me paraîtront marquantes (en bien ou en mal). J'évoquerai aussi certaines grandes figures du passé, que notre époque polluée par les "modes" a parfois totalement oubliées. Je vous proposerai aussi des réflexions sur des aspects plus généraux de la vie musicale. Tout cela dans un grand souci d'impartialité, mais en assumant une subjectivité revendiquée. Certaines chroniques pourront donc donner lieu à des échanges, des débats contradictoires, voire des affrontements qui pourront être virulents. Tant que nous resterons dans la courtoisie, les commentaires sont là pour ça. Et vous êtes les bienvenus pour y trouver matière à vous exprimer. En n'oubliant jamais que la musique n'est rien sans les artistes qui la font vivre et qui nous l'offrent. Car je fais mienne la phrase de Paul Valéry : "Aujourd'hui, nous n'avons plus besoin d'artistes. Mais nous avons besoin de gens qui ont besoin d'artistes".
  • Contact

Recherche