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1 mai 2016 7 01 /05 /mai /2016 23:09
Di Falco Quartet - Vivaldi revisité...et authentique.

Le 19 mars dernier, en me dirigeant vers la salle de spectacle où je croyais écouter du "Vivaldi version jazz", je pensais à Nikolaus Harnoncourt, récemment disparu. Je me disais que le rapport que j'avais entretenu avec lui datait des origines de ma passion, et qu'il était passé par tous les stades. La stupeur, la surprise, l'enthousiasme, l'idolâtrie, le questionnement, la critique, le rejet, le retour à la raison et, finalement, le constat très simple qu'il fut l'une des deux ou trois personnalités majeures du monde musical de ces cinquante dernières années. On peut le discuter, le contester, le combattre même, parfois, mais l'on ne peut nier qu'il nous fut indispensable sur au moins deux points : le retour à "l'essence" des oeuvres (d'autres avant lui l'avaient fait, bien entendu, mais lui l'a imposé) et, surtout, il nous a donné (rendu ?) une certaine forme de liberté face à ces mêmes oeuvres, que nous en soyons interprètes ou auditeurs. Le rapport avec le Di Falco Quartet vous échappe ? Ne vous inquiétez pas, il arrive.

Le souci que rencontra longtemps Harnoncourt est qu'il fut perçu comme un musicologue rigoriste engoncé dans ses certitudes, un violoncelliste passé de la fosse à l'estrade pour nous révéler LA vérité, et balayer d'un coup de baguette des décennies d'interprétation. C'est-à-dire l'absolu contraire de ce que furent ses démarches successives. En perpétuelle recherche, il cultivait le doute, la remise en question quotidienne et ignorait le mot "certitude". Mais voilà, comme tout précurseur, et a fortiori comme tout précurseur génial, il n'eut pas que des disciples. Il engendra, bien malgré lui, quantité de faussaires qui, se recommandant de lui en n'ayant rien compris à son message, cachèrent leurs insuffisances derrière le masque de la prétendue authenticité. Or, si Harnoncourt n'eut dans sa vie qu'une seule certitude, c'est bien que l'authenticité, concernant le (vaste) répertoire qui fut le sien, n'existe pas. C'est un leurre absolu. Il interprétait une musique du passé, oui, mais toujours dans le souci de nous la rendre "actuelle", de nous l'offrir dans l'éphémère du présent. En n'hésitant pas à utiliser des formations ou des voix différentes, en remettant sans cesse l'ouvrage sur le métier. Et ce n'est pas "hier" qui l'intéressait, mais "maintenant". N'oublions jamais que lorsqu'il forma le Concentus Musicus, son but était de jouer de la musique contemporaine. Et par ailleurs, loin de pratiquer la politique de la tabula rasa que certains lui reprochèrent, il ne put donner à Salzburg un sublime Fidelio avec Kaufmann que parce que, des décennies plus tôt, il avait entendu l'immortel Florestan de Patzak déguster chaque mot sous la direction de chefs aussi mythiques que Karajan, Krauss ou Böhm. À l'évidence, il l'avait dans l'oreille. Certes, il s'aventura vers des terres qui ne lui étaient pas consanguines (son enregistrement studio d'Aida en est peut-être le meilleur exemple). Mais il tenta, chercha, et souvent trouva comment nous surprendre, et de fait nous dire "soyez libres !". Liberté qui impose l'exigence, certes, mais liberté d'oser dès qu'on en a les moyens. Ce qu'il fit, par exemple, en 1982 en publiant son premier enregistrement du Requiem de Mozart. Loin d'un effectif réduit, il nous proposait un Concentus Musicus au grand complet et des voix que l'on n'attendait pas forcément, pour un disque qui fit, à l'époque, l'effet d'une bombe. Certes, le fidèle Kurt Equiluz était là, montrant qu'il n'était pas qu'un Évangéliste de Passions. Mais à ses côtés, le jeune Robert Holl, futur Sachs, Gurnemanz et Marke à Bayreuth et, surtout, deux figures du Ring légendaire de Boulez et Chéreau, Ortrun Wenkel et Rachel Yakar. Une spécialiste du baroque, oui, mais donc aussi une Freia, et surtout une élève de Germaine Lubin. Et, accessoirement, la directrice d'un stage de perfectionnement en 2000 à Royaumont, où elle invita un certain Fabrice Di Falco...

Après ce concert, il m'est revenu en mémoire ces quelques réflexions concernant Harnoncourt, et j'ai pu constater une nouvelle fois que le hasard n'existe pas. Si Fabrice Di Falco suivit les cours de Liliane Mazeron au CNR de Boulogne-Billancourt, obtenant son premier prix de chant à l'unanimité en 1999, sa rencontre avec Rachel Yakar n'a pu que le conforter dans ses choix. Consciemment ou non, il y eut transmission de ce "vent de liberté" qu'il portait déjà en lui. Liberté de ne justement pas faire de choix sclérosant, lui qui pourrait tout à fait aujourd'hui envisager sa carrière à la manière d'un Franco Fagioli ou d'un Max Emanuel Cenčić, voire d'un Philippe Jaroussky qui lui doit une grande partie de sa vocation. N'a-t-il pas été Oberon du Midsummer Night's Dream de Britten un peu partout, jusqu'au Colon de Buenos Aires, Cupidon dans Semele, Sesto dans Giulio Cesare, Narciso dans Agrippina pour Haendel, ou encore Nerone pour Monteverdi ? Sans compter les multiples oeuvres contemporaines signées Lévinas, Henze, Campo ou Florence Baschet. De quoi s'installer dans un casier bien répertorié, catégorie "contre-ténor" ou "sopraniste"...classique. Oui mais voilà, comme il le dit lui-même, Fabrice Di Falco, de par sa double culture créole et sicilienne, est "le fruit de deux éruptions, la Montagne Pelée et l'Etna". D'un calme olympien à l'extérieur, il est en fait un volcan créatif qui ne peut pas se contenter d'une étiquette. Et très vite, il a perçu qu'entre jazz et musique baroque, il pouvait n'y avoir qu'une différence de façade. Et le moment est venu d'oser la comparaison avec Harnoncourt. Comparaison qui peut faire sourire à première vue, mais qui est bien réelle dans l'approche à la fois respectueuse et libre des oeuvres interprétées. À l'exemple du Stabat Mater de Vivaldi, dont les musicologues pourront nous dire la date de la première audition, la formation utilisée pour cette création, mais dont aucun ne sera sérieusement capable de nous affirmer ce que le compositeur "entendait" vraiment en lui-même le 18 mars 1712. Tombé dans l'oubli et redonné seulement en 1939, il est aisé de lui appliquer aujourd'hui les canons de la "musique baroque". Oui, mais l'on sait très bien qu'à cette époque, les compositeurs s'adaptaient aux moyens qui leur étaient offerts, en termes d'effectif vocal ou instrumental, comme en termes de durée voire de spatialisation. Qu'en reste-t-il ? Une ligne de chant, un instrumentarium "supposé" et une basse continue chiffrée et bien entendu non réalisée. Reproduire ce que l'on pense être ce qui fut entendu ce jour-là relève de la muséographie musicologique, et peut être tout à fait sublime. Mais rien n'interdit de se poser des questions et, à la manière d'un Harnoncourt, de chercher à s'approcher de l'esprit plutôt que de la lettre. Que "voulait" Vivaldi ? nous l'ignorons, nous ne connaissons que ce qu'il a "pu" faire. Alors avec les musiciens du Quartet, Fabrice Di Falco a, non pas adapté, ni même arrangé, mais "réalisé" un Stabat Mater tel que Vivaldi aurait pu le créer en 2016. Il faut bien écouter le résultat, il n'y a aucune trahison, aucune concession à une "mode". La mélodie est respectée, le découpage en trois parties est maintenu, mais c'est au niveau de l'accompagnement que de nouvelles couleurs se créent. Sans toucher aux enchaînements harmoniques, le trio reconstruit et développe un continuo très élaboré, introduisant des chorus (dont un, fabuleux, précédant l'Eja Mater qui n'est pas sans rappeler les délires contrôlés du Magma de la grande époque) qui ne sont, en fait, que des improvisations/ornementations sur ce qu'a écrit Vivaldi. Et très vite, on ne se dit plus "j'écoute le Stabat Mater de Vivaldi en version jazz", mais "j'écoute une version du Stabat Mater", tout simplement. Et c'est peut-être là que réside la véritable authenticité. Dans cette capacité à user de la liberté que nous donne la musique baroque "d'interpréter" sans déformer. En s'appropriant l'oeuvre sans jamais en trahir l'esprit, même et surtout dans ce qu'elle a de sacré. On sait que la foi de Vivaldi était réelle, même s'il renonça à son ministère tout en conservant son surnom de "Prêtre roux" et que sa vie privée fut assez éloignée des contraintes que ses voeux lui imposaient. La foi de Fabrice Di Falco est, elle, bien réelle, il ne m'en voudra pas de le préciser. Car cela me semble justement très important pour qualifier son interprétation, toute tournée vers le culte marial. Il va chercher des moments de prière durant tout l'ouvrage, même et surtout dans ses silences. Sans dolorisme aucun, bien au contraire, mais en nous rappelant à quel point la pulsation baroque, même dans des tempi lents, peut (et doit) "swinguer". Et il n'est pas interdit de prier en dansant, et comme il ne s'en prive pas...

Mais pour parvenir à un tel résultat, donnant le sentiment que l'on redécouvre une oeuvre sans être choqué ni même dépaysé tant tout semble évident, il faut des musiciens de première force. Et Fabrice Di Falco a su s'entourer de pointures hors-catégorie. Avec au piano un Jonathan Goyvaertz (qui, accessoirement, est aussi guitariste) assurant la continuité harmonique tout en inventant une ornementation "en dialogue" et des solos toujours à-propos. À la contrebasse, un Erwan Ricordeau qui fait briller son instrument de mille feux sans jamais perdre sa ligne de basse continue, mais en l'agrémentant de sa pratique régulière du Soul-Jazz, du Modern-Jazz ou de l'Electro-Rock adaptée à ce type de Baroque-Jazz, et se fendant d'un chorus d'anthologie. Et aux percussions un magicien des sons, Aurélien Pasquet, qui parvient à faire chanter ses divers instruments tout en sachant laisser une juste place au silence, toujours en fonction du texte.

En ce soir du 19 mars, jour de la Saint-Joseph tout sauf anodin pour un concert à forte connotation mariale, le Di Falco Quartet avait réuni son public dans le lieu qui lui sert de salle de répétition, son "laboratoire", dans le quartier du Petit-Montrouge. Ils offraient en guise d'apéritif un extrait de la cantate Cessate omai cessate du même Vivaldi, une version (pour une fois, pour moi, audible...) de L'Ave Maria de Gounod (enfin, de Bach...). Puis, un passage de l'Ombra fedele anch'io de Riccardo Broschi, clin d'oeil à Farinelli, le Lascia ch´io pianga tiré de RinaldoGià dagli occhi il velo è tolto du Mitridate de Mozart (en hommage à Mickael Jackson) et une version quelque peu déjantée du Cold Song de Purcell. Pour finir, deux hommages au Chevalier de Saint-George, Penser sans pouvoir agir et une superbe berceuse, Dors, mon enfant. De quoi mettre en valeur la voix de Fabrice Di Falco, tour à tour contre-ténor et sopraniste pouvant nuancer du ppp au fortissimo grâce à une utilisation optimale des résonateurs, mais se plongeant parfois dans le registre de baryton, superbement coloré. Voire de ténor, le premier couplet de Dors, mon enfant se situant dans la très périlleuse zone de passage, ce qui permet d'admirer sa parfaite et totale maîtrise technique.

 

 

 

Le résultat est magistral. Musicalement parlant, bien entendu, mais surtout par la totale réussite d'un pari un peu fou. C'est, pour moi, surtout dans le Stabat Mater que cette fusion entre baroque et jazz est la plus aboutie, tout simplement peut-être parce que ces musiciens-là ont compris, et ont su montrer, que ces deux mondes sont très proches. Mais pour parvenir à une telle qualité, le talent ne suffit pas. Le travail, dans les plus petits détails, en répétition, a été gigantesque et leur force vient aussi que jamais l'on ne le ressent. Les amateurs de jazz ne seront pas dépaysés, et je conseille fortement aux baroqueux purs et durs d'aller écouter cet ensemble unique. Peut-être comprendront-ils alors une partie du véritable legs d'Harnoncourt, ce génie qui à ses heures perdues construisait des marionnettes pour mieux les laisser vivre, et se laisser surprendre par elles. Non, la musique n'est pas figée, même si elle doit être respectée. Elle doit être, et rester, vivante. Et pour l'éternité.

 

Pour les écouter (prochain concert le mardi 14 juin à 20 h 30) :

 

À la rentrée prochaine, ils seront de retour en résidence au Théâtre du Gymnase - Marie Bell.

Belle occasion d'entendre régulièrement un ensemble emmené par un artiste lyrique qui vient d'être promu, il y a tout juste un mois, au grade de Chevalier de la Légion d'Honneur. Pour un musicien rendant régulièrement hommage au Chevalier de Saint-George, ce n'est après tout que justice.

Et il y a de fortes chances que je vous en reparle !

 

© Franz Muzzano - Mai 2016. Toute reproduction interdite sans autorisation de l'auteur. Tous droits réservés.

 

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commentaires

hoffman 17/05/2016 14:47

Je viens de voir à Metz son Oberon de Britten. Merveilleux

mpr 03/05/2016 10:01

lu...bien pour mon information !

Présentation

  • : Les Chroniques de Franz Muzzano
  • : Écrivain, musicien et diplômé d'Histoire de la Musique, j'ai la chance, depuis plus de 40 ans, de fréquenter les salles de concerts et les maisons d'opéras, et souvent aussi leurs coulisses. J'ai pu y rencontrer quantité d'artistes, des plus grands aux plus méconnus. Tous m'ont appris une chose : une passion n'a de valeur que si elle se partage. Partage que je vais tenter de vous transmettre à travers ces chroniques qui relateront les productions que j'ai pu voir ou entendre (l'art lyrique y tenant une grande place). Mais aussi les disques qui ont contribué à me former, tout comme les nouveautés qui me paraîtront marquantes (en bien ou en mal). J'évoquerai aussi certaines grandes figures du passé, que notre époque polluée par les "modes" a parfois totalement oubliées. Je vous proposerai aussi des réflexions sur des aspects plus généraux de la vie musicale. Tout cela dans un grand souci d'impartialité, mais en assumant une subjectivité revendiquée. Certaines chroniques pourront donc donner lieu à des échanges, des débats contradictoires, voire des affrontements qui pourront être virulents. Tant que nous resterons dans la courtoisie, les commentaires sont là pour ça. Et vous êtes les bienvenus pour y trouver matière à vous exprimer. En n'oubliant jamais que la musique n'est rien sans les artistes qui la font vivre et qui nous l'offrent. Car je fais mienne la phrase de Paul Valéry : "Aujourd'hui, nous n'avons plus besoin d'artistes. Mais nous avons besoin de gens qui ont besoin d'artistes".
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