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20 avril 2016 3 20 /04 /avril /2016 00:19
Brian Asawa (1er octobre 1966 - 18 avril 2016).

 

Le Grand Macabre - Susanna Andersson (Venus), Brian Asawa (Prince Go-Go)

Adelaide, février 2010.

 

Oui, même pas 50 ans. La Camarde, qui ne sait décidément pas viser, a brisé les ailes d'un ange, en l'attaquant au foie. Lâchement. Sournoisement. Comme la saloperie qu'elle est et restera.

Un ange, oui. Et pas seulement par sa voix. Un ange pour ses proches, pour ses amis et pour ses collègues, tous unis dans la sincérité des hommages qui ne sont en rien des formules, d'autant que sa disparition fut subite et inattendue. À l'image d'un Chris Merritt, avec qui il avait chanté Boris en 2002 à Amsterdam ou Le Grand Macabre en 2011 à Barcelone, qui sut trouver des mots très justes et très simples pour exprimer une douleur unanimement partagée.

Né à Los Angeles, il avait commencé à chanter dans la chorale d'une église de la communauté japonaise de la ville, avant d'étudier le piano. Mais l'appel du chant fut le plus fort et il commença à sérieusement travailler avec le ténor Harlan Hokin. Changeant d'université, passant de Santa Cruz à UCLA, il suit alors l'enseignement de Virginia Fox et Kari Windingstad. Deux femmes, qui auront une importance fondamentale dans sa carrière, avec plus tard Jane Randolph à San Francisco, quand il aura trouvé (et accepté) sa voix de contre-ténor. Il aborde aussi le luth avec James Tyler, se spécialisant un temps dans la musique ancienne.

Mais l'une des singularités de Brian Asawa se révélera très vite, après avoir remporté simultanément, en 1991, le Metropolotan Opera National Council Auditions et le San Francisco Opera Merola Program. Et c'est à San Francisco qu'il fait ses grands débuts à la scène, dans Das verratene Meer d'Hans Werner Henze. Loin, très loin de la musique baroque, donc, et ce sera l'une de ses caractéristiques : ne pas se cantonner dans la musique dévolue généralement à son type de voix. Il enchaîne d'ailleurs avec Oberon du Midsummer Night's Dream de Britten et, plus surprenant mais très révélateur de sa curiosité, le Petit Berger de Tosca.

Lauréat de la Richard Tucker Music Foundation, il chante dans Serse à Santa Fe, avant de devenir, en 1994, le premier contre-ténor à remporter le concours Operalia. prix qui lui ouvre toutes les portes. Celles du Met, notamment, dans la Voix d'Apollon de Death in Venice, de Seattle où il est sacré "artiste de l'année" pour la saison 1996-1997. Et il enchaîne les rôles, sans se soucier des grands écarts : Ottone dans L'Incoronazione di Poppea ou Orlofsky de Fledermaus, Tolomeo de Giulio Cesare un peu partout dans le monde (dont Garnier en 1997) ou Baba The Turk du Rake's Progress, Fiodor de Boris ou un fantastique Farnace dans Mitridate. Comme s'il refusait les étiquettes, comme s'il voulait toucher à tout.

 

 

 

Boris Godunov - Brian Asawa (Fiodor), Juanita Lascarro (Xenia), Helga Dernesch (La Nourrice), John Tomlinson (Boris) - Direction : Edo de Waart. Amsterdam, 2002.

 

Cet éclectisme l'amenait à cultiver les rêves les plus improbables, s'imaginant gagner en puissance pour chanter Carmen et en tessiture pour oser Elektra. Mais aussi, plus raisonnablement, Arsace ou Tancredi, ou bien Brahms ou Schubert. Très, très loin du pur "baroqueux", et en cela très en avance sur son temps. Mais l'autre caractéristique, qui le différenciait de pratiquement tous ses confrères et le rendait reconnaissable après trois notes tenait à son timbre. S'il abordait des rôles tenus la plupart du temps par des femmes, et s'il rêvait d'en interpréter d'autres, c'est tout simplement parce que la couleur de sa voix était, non pas androgyne, mais souvent très nettement féminine. Comme dans cet extrait de Rodelinda...

 

 

 

 

 

Dove sei... (Rodelinda, acte I) - Brian Asawa, Bertarido -

Amsterdam, Concertgebouw - 3 novembre 2010.

 

Cette couleur féminine était peut-être encore plus nette lorsqu'il abordait la mélodie, et plus particulièrement la mélodie française. Comme celle-ci, à écouter les yeux fermés...

 

 

 

Gabriel Fauré - Automne - 5 octobre 2008.

 

Peut-être ce timbre unique est-il dû à sa formation, à son travail avec des professeurs féminins et plus particulièrement Jane Randolph, qu'il retournait régulièrement voir à Oakland. Ou peut-être était-il inné, et il avait su à la perfection comment le mettre en valeur. Il s'en dégage une douceur, en particulier dans les attaques, qui n'a pas eu d'équivalent chez d'autres contre-ténors aux qualités différentes. Quelque chose d'un ange, oui, qui semblait n'être que générosité. Et qui avait, en 2014, fondé une agence artistique pour aider ses jeunes collègues. Ange qui nous aura souvent tiré des larmes par son chant et qui, aujourd'hui, fait pleurer tous ceux qui l'ont aimé, voire simplement approché.

Puisses-tu maintenant charmer tes frères les anges ou mieux, dialoguer avec eux. Quitte à nous abandonner, autant que ce soit pour en enchanter d'autres...

 

© Franz Muzzano - Avril 2016. Toute reproduction interdite sans autorisation de l'auteur. Tous droits réservés.

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Published by Franz Muzzano - dans L'hommage de Franz
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Présentation

  • : Les Chroniques de Franz Muzzano
  • : Écrivain, musicien et diplômé d'Histoire de la Musique, j'ai la chance, depuis plus de 40 ans, de fréquenter les salles de concerts et les maisons d'opéras, et souvent aussi leurs coulisses. J'ai pu y rencontrer quantité d'artistes, des plus grands aux plus méconnus. Tous m'ont appris une chose : une passion n'a de valeur que si elle se partage. Partage que je vais tenter de vous transmettre à travers ces chroniques qui relateront les productions que j'ai pu voir ou entendre (l'art lyrique y tenant une grande place). Mais aussi les disques qui ont contribué à me former, tout comme les nouveautés qui me paraîtront marquantes (en bien ou en mal). J'évoquerai aussi certaines grandes figures du passé, que notre époque polluée par les "modes" a parfois totalement oubliées. Je vous proposerai aussi des réflexions sur des aspects plus généraux de la vie musicale. Tout cela dans un grand souci d'impartialité, mais en assumant une subjectivité revendiquée. Certaines chroniques pourront donc donner lieu à des échanges, des débats contradictoires, voire des affrontements qui pourront être virulents. Tant que nous resterons dans la courtoisie, les commentaires sont là pour ça. Et vous êtes les bienvenus pour y trouver matière à vous exprimer. En n'oubliant jamais que la musique n'est rien sans les artistes qui la font vivre et qui nous l'offrent. Car je fais mienne la phrase de Paul Valéry : "Aujourd'hui, nous n'avons plus besoin d'artistes. Mais nous avons besoin de gens qui ont besoin d'artistes".
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