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18 mars 2016 5 18 /03 /mars /2016 01:21
Maurice Maievski (11 janvier 1938 - 10 mars 2016).

Il est plus que probable que beaucoup se demanderont, à la lecture de ce nom et à la vue de cette photo : "Mais qui est-ce ? Un chanteur russe, probablement, en tout cas slave ? Un ténor, probablement, vue l'apparence...Catégorie "Hommage", donc il vient de mourir...Son nom me dit vaguement quelque chose...".

Et il est vrai que Maurice Maievski est aujourd'hui bien oublié, à tel point que sa disparition est passée tellement inaperçue qu'il a fallu que je l'annonce moi-même à certains de ses collègues et amis, ainsi qu'à l'une de ses élèves. Il avait probablement des origines slaves, son véritable nom étant Maurice Machabanski, mais il était bien Français, né à Paris le 11 janvier 1938. Et le morphotype ne trompe pas, il était bien ténor. Maievski était son nom d'artiste, avec ou sans tréma, avec un "v" ou un "w" au milieu et un "i" ou un "y" à la fin. Tout cela selon les programmes ou les affiches. Mais tout de même, ce nom vous dit quelque chose. Bien...Sortez de votre discothèque la version de Carmen dirigée par Georges Prêtre avec Maria Callas et Nicolai Gedda, enregistrée à la Salle Wagram entre le 6 et le 20 juillet 1964. Regardez qui chante le Remendado. Ils s'y sont mis à deux pour ce rôle épisodique : Jacques Pruvost et...Maurice Maievski. C'est, à ma connaissance, le seul disque officiel où il apparaisse.

Il était entré au Conservatoire de Paris en 1957 en étant baryton, il en sortit ténor, après avoir dû interrompre ses études pour cause de guerre d'Algérie. Cursus bref mais apparemment efficace, puisqu'il fait ses débuts en 1962, dans le rôle de Dimitri de Boris Godunov à l'Opéra de Reims. Dès 1963, il est engagé à l'Opéra de Paris, où il enchaîne les seconds rôles durant trois ans. Excellent moyen d'apprendre le "métier", surtout quand on bénéficie d'un bon de sortie pour un Turiddu à Favart. Mais il était difficile de se faire une place à Garnier, les ténors de premier plan étant nombreux à l'époque. Alors direction les théâtres de Province, où il chante un nombre incalculable de "grands rôles" : Don José, Roméo, Hoffmann, Chénier, Cavaradossi, Werther, Faust et même Lohengrin. De retour à Paris de 1969 à 1971, il y interprète Canio ou Dick Johnson à Favart, et José, Don Carlos ou Mario à Garnier, avant de quitter définitivement la "Grande Boutique" (il ne fut donc pas victime de la dissolution de la Troupe imposée par Liebermann). C'est à nouveau dans tous les théâtres de France que l'on pourra l'entendre, mais aussi à l'étranger. Invité à Glyndebourne, il y chante Hermann en 1971 et Bacchus en 1972. Le Bolshoï l'accueille en Radames, ainsi que Genève, Bruxelles, Palerme, Philadelphie, Madrid, Santa Fé, Montevideo, Téhéran et bien d'autres lieux. Il aborde alors des rôles plus "lourds", tels Florestan, Samson ou Otello.

Mais au milieu des annés 80, sa carrière subit un sérieux coup de frein. Les raisons en sont multiples, la principale étant que suite à un second mariage, il préféra privilégier la sécurité pour sa famille et assurer l'éducation de ses enfants, les contrats se faisant plus rares. Il se tourna alors vers l'enseignement, tout en continuant à se produire de temps en temps dans les théâtres de Province. J'ai ainsi pu le côtoyer lors d'une production de Rêve de Valse d'Oscar Straus en 1994 à Troyes, et il semble que sa dernière apparition ait eu lieu à Calais, le 9 mars 1997, dans le rôle de Pinkerton.

Il est tout de même étonnant que cette carrière se soit arrêtée si tôt, les voix de ce calibre (quelque part entre spinto et ténor dramatique) n'étant pas légion en France. Lors de ma rencontre avec lui, j'avais pu sentir comme une certaine amertume, une évidente nostalgie de la scène. Il est vrai que le rôle de Fonségur était bien loin de ceux qu'il chantait encore une dizaine d'années plus tôt. Certains de ses collègues ont évoqué un "léger" dilettantisme, l'un d'entre eux me parlant d'une production de Carmen qu'ils avaient donnée ensemble, avec une seule répétition. La version choisie était celle utilisant les passages parlés originaux...et Maurice ne les connaissait pas, ce qui fut assez peu apprécié. De même, pour cette représentation de Rêve de Valse, il se présenta à la Générale avec plus d'une heure de retard, provoquant la fureur de son amie, la regrettée Michèle Herbé, qui en assurait la mise en scène. Il est très possible que cette attitude ait pu lui nuire, une réputation étant très vite collée à la peau d'un artiste. D'autres, par ailleurs, se sont interrogés sur sa façon d'interpréter à peu près tous les rôles avec la même émission "sombrée" et parfois en force. Une troisième catégorie, moins charitable, suggéra qu'il fut peut-être l'un des exemples du qualificatif accolé parfois aux ténors...jouant beaucoup sur son physique à la Corelli et sa prestance, et que cela se ressentait dans certaines interprétations.

Je préfère retenir sa très grande gentillesse. Maurice était tout sauf un chanteur qui se prenait pour une star, et avait le même comportement avec les chefs d'orchestre, les collègues, les choristes ou les machinistes. Profondément humain, il s'inquiétait de la santé de chacun, rassurait les angoissés d'un mot d'encouragement, se mélangeait aux "anonymes" lors des repas. Il est vrai qu'entendre chanter Fonségur un peu comme si l'on avait Samson à côté de soi donnait quelque chose d'étrange, mais on l'oubliait très vite. Et, surtout, s'il est probable qu'il malmena sa voix en pensant souvent à "balancer", il en connaissait pourtant parfaitement tous les arcanes de la technique. Ce fut notable dans son enseignement, et ses élèves du XXème arrondissement, d'Issy-les-Moulineaux ou d'ailleurs ont tous bénéficié de ses conseils avisés, parlant aujourd'hui de lui avec beaucoup d'émotion. L'une d'entre elles fut d'ailleurs Cio-Cio-San lors de sa dernière Butterfly à Calais. Les mots compétence, gentillesse et générosité reviennent sans cesse dans leurs propos, et s'il est possible qu'il ait quelque peu forcé sa voix, il n'abîma jamais celle d'un de ses élèves. Soucieux de tout transmettre, il avait aussi monté une petite troupe avec eux, ce qui leur permettait de mieux connaître le "métier".

Et puis, il faut tout de même relativiser les avis par trop négatifs concernant ses aptitudes musicales. Car il ne se contenta pas du "grand" répertoire, il participa aussi à quelques créations. À l'exemple de L'Ultimo Selvaggio de Gian Carlo Menotti, dont la première mondiale eut lieu à Favart le 21 octobre 1963, sous la direction de Jean-Pierre Marty. Ou encore d'Antoine et Cléopâtre d'Emmanuel Bondeville, en 1974 à Rouen aux côtés de Viorica Cortez. Je ne peux croire un instant qu'un "dilettante" ait été choisi pour assurer des rôles dont il n'existait, par définition, aucune référence.

 

Maurice Maievski (11 janvier 1938 - 10 mars 2016).

Maurice Maievski, Viorica Cortez, Annick Duc - Création d'Antoine et Cléopâtre.

Rouen, mars 1974.

Mise en scène de Margherita Wallmann.

 

 

Alors je préfère m'en tenir à son choix de vie privilégiant sa famille, sans pour autant occulter les possibles failles d'une carrière qui fut somme toute assez courte. Et dont il ne reste que peu de témoignages. L'INA doit avoir dans ses tiroirs une représentation filmée des Contes d'Hoffmann où il côtoie Christiane Eda-Pierre et Gabriel Bacquier, serait-ce trop demander de suggérer une réédition ? (de trop brefs extraits sont visibles sur Youtube). Et retenir de lui, outre sa gentillesse, une voix qui pouvait atteindre des sommets, comme dans ce duo d'Otello capté à Rouen, où il accompagne les débuts dans le rôle de Desdemona d'une certaine Ghena Dimitrova.

Otello - Finale Acte I - Maurice Maievski, Ghena Dimitrova.

Orchestre du Théâtre de Rouen, direction Paul Ethuin. 1977.

 

À-Dieu, Maurice, ta voix nous manquait depuis un moment, c'est maintenant ta gentillesse qui nous manquera. Avec une pensée pour ta famille.

 

Merci à Annick Duc pour m'avoir autorisé à illustrer cet article avec une rare photo de la création d'Antoine et Cléopâtre.

 

© Franz Muzzano - Mars 2016. Toute reproduction interdite sans autorisation de l'auteur. Tous droits réservés.

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Published by Franz Muzzano - dans L'hommage de Franz
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commentaires

Catherine R. 10/02/2017 21:08

Mon mari , Michel Contour, a connu Maurice Maievski dans les années 70; Ainsi que sa 1 ère femme, et les parents de Maurice et l'appartement dans le 18 ème. il en parlait avec émotion. De Maurice comme chanteur, de sa générosité et gentillesse, de l'atmosphère .. Je voulais le contacter, en savoir plus sur ces années, j'ai retrouvé sa trace, j'ai attendu pour le contacter et quand j'ai voulu le faire, il venait de décéder..J'ai regretté. Votre site lui rend hommage, c'est bien

Luc HÉBERT 05/01/2017 15:57

Bonjour, C'est avec émotion que j'apprends, grâce à votre site, le départ de Maurice Maïevski. J'ai eu le plaisir de le connaître à Tremblay-en-France où il enseignait au conservatoire. Je m'occupais dans cette ville des affaires culturelles et nous avions sympathisé, organisant ensemble quelques spectacles et concerts, notamment "le téléphone" de Menotti et "le petit ramoneur" de Benjamin Britten. C'était un homme chaleureux, passionné et humble. J'avais ensuite changé de secteur d'activités mais, plus tard, quand nous nous rencontrions, il aimait me parler de ses enfants.....et de son haltérophilie. "Tu sais, me disait-il fièrement, je fais partie des plus de 50 ans qui arrachent 100kgs!". Adieu, sympathique Artiste....avec un grand A.

JP 19/08/2016 14:23

Bonjour ! Il n'est pas surprenant de lire une fois de plus à ce genre d'occasions les critiques de docteurs et de spécialistes aussi bien avisés que névrosés. La seule chose qu'il nous incombe ici est de saluer la mémoire d'un bel artiste, avec ses défauts et qualités ; il était aussi d'une culture musicale surprenante, aussi vaste que son ouverture d'esprit, et transmettait enseignement, valeurs et énergie avec un amour sincère et une rare générosité.
Au delà d'une voix hors du commun, d'un physique exceptionnel et de grandes qualités dramatiques, il possédait ce qui fait si souvent défaut à cette sphère professionnelle de l'art lyrique : la gentillesse, l'humilité et la bienveillance. Autant de qualités réunies en un seul homme, c'était aussi un peu trop à supporter pour tous ses mauvais compagnons ...
Mais l'artiste était droit et ce sens de l'intégrité dans un milieu qui semble y être allergique a fini par l'isoler de la scène.
Je garderai de lui un souvenir émouvant !

Franz Muzzano 20/08/2016 00:18

Autant je souscris à la quasi totalité de votre commentaire, autant j'ai un peu de mal à comprendre à qui s'adresse la première phrase. Mon article me semble au contraire plein d'admiration pour l'artiste, et si vous voulez parler des critiques entendues à l'encontre de Maurice, sachez qu'elles ne venaient pas de "docteurs" ou de "critiques" névrosés, mais de collègues. Et tous admiraient et respectaient l'homme. Ne faites pas de mauvais procès là où ils n'ont pas lieu d'être, mais si vous avez des précisions à donner pour étayer ce que vous affirmez, les commentaires sont ouverts, et vous êtes le bienvenu pour compléter l'hommage que j'ai tenté de rendre à ce grand artiste.

Did63 28/03/2016 18:24

C'est une disparition qui m'attriste car je pense à l'époque où je fréquentais assidument du temps de mon jeune âge l'opéra de Toulon. Je me souviens de Maurice Maiewski que j'ai vu en représentation dans ce théâtre dans les années 70. J'ai assisté à sa prestation dans la Fille du Far West et dans le Pays du Sourire. Je n'ai pas gardé en mémoire de son de sa voix, mais je le considérais comme un bon ténor, sûr, qui avait de la prestance sur scène. A cette époque, je jugeais un ténor sur sa capacité à donner des notes aiguës, comme un Tony Poncet qui constituait pour moi la référence. Maurice a bissé l'air du ténor "je t'ai donné mon coeur", mais il n'a donné la note finale, un contre-ré bémol ou un contre-mi bémol (je ne crois pas que la note soit écrite sur la partition), qu'en voix de poitrine. Alors que tout le public attend le super aigu qui cloue sur place...Je découvre dans la biographie que vous avez rédigée tous les rôles qu'il a abordés.Je ne suis pas certain qu'il avait l'envergure et les moyens vocaux pour chanter de telles partitions. Tous les chanteurs, surtout les ténors, sont toujours tentés dans leur carrière pour briller encore plus de mettre à leur répertoire les rôles les plus ardus du répertoire, au risque de s'abîmer la voix (voir par ex un Jean Brazzi avec Othello et Hérodiade ; ou un Carreras (Radames....). Maiewski n'a probablement pas fait la carrière qu'il espérait ni qu'il méritait. Vous en avez donné l'explication principale en pointant une nonchalance qui ne pardonne pas. Le métier de l'opéra est très dur, très concurrentiel. J'ai personnellement rêvé d'une carrière de ténor. Rétrospectivement, je me félicite de ne pas m'être lancé dans cette voie car j'aurais été broyé. A cet égard la carrière d'un Alagna parait vraiment exceptionnelle voire miraculeuse. Maiewski a choisi la prudence en se limitant à l'enseignement : il a peut être fait le bon choix. Il est cependant surprenant qu'il n'ait rien enregistré, à part cette Carmen mythique. Il ne suffit pas d'avoir une belle voix et d'être un acteur. Il faut aussi s'entourer de "lanceur de carrière". J'attends un jour un article de vous sur la Yoncheva et sur Olga Peretyatko. Bien cordialement.

Franz Muzzano 29/03/2016 00:18

Merci pour ce commentaire. Je pense que les moyens vocaux, il les avait mais ce qui lui peut-être manqué, c'est un accompagnement, une oreille extérieure qui le canalise. Et il est aussi très possible qu'il n'ait compté que sur sa seule voix, ne se préparant pas toujours avec l'exigence requise (d'après certains témoignages qui m'ont été donnés).
Je serai à la générale de Rigoletto, et j'espère qu'Olga la chantera (la mode est aux distributions B pour ces soirées...).

altini 28/03/2016 09:19

Merci pour cet hommage. Pour l'avoir entendu à l'opéra d'Avignon dans Samson à la fin des années 70, je me souviens d'une belle voix de ténor dramatique, très investi scéniquement.

Maillet 21/03/2016 17:52

Merci pour cette très intéressante biographie. J'avais entendu M. Maievski, dans les années 70, au studio 104, dans le cadre d'opéras donnés en version de concert.

Maillet 21/03/2016 17:50

Il y avait dans les années 70, au studio 104, des opéras en concert. Je me souviens y avoir entendu M. Maievski. Je ne sais plus exactement dans quel rôle? Toute une génération de chanteurs s'en va. Merci pour cette très intéressante biographie.

mpr 18/03/2016 18:00

lu

Présentation

  • : Les Chroniques de Franz Muzzano
  • : Écrivain, musicien et diplômé d'Histoire de la Musique, j'ai la chance, depuis plus de 40 ans, de fréquenter les salles de concerts et les maisons d'opéras, et souvent aussi leurs coulisses. J'ai pu y rencontrer quantité d'artistes, des plus grands aux plus méconnus. Tous m'ont appris une chose : une passion n'a de valeur que si elle se partage. Partage que je vais tenter de vous transmettre à travers ces chroniques qui relateront les productions que j'ai pu voir ou entendre (l'art lyrique y tenant une grande place). Mais aussi les disques qui ont contribué à me former, tout comme les nouveautés qui me paraîtront marquantes (en bien ou en mal). J'évoquerai aussi certaines grandes figures du passé, que notre époque polluée par les "modes" a parfois totalement oubliées. Je vous proposerai aussi des réflexions sur des aspects plus généraux de la vie musicale. Tout cela dans un grand souci d'impartialité, mais en assumant une subjectivité revendiquée. Certaines chroniques pourront donc donner lieu à des échanges, des débats contradictoires, voire des affrontements qui pourront être virulents. Tant que nous resterons dans la courtoisie, les commentaires sont là pour ça. Et vous êtes les bienvenus pour y trouver matière à vous exprimer. En n'oubliant jamais que la musique n'est rien sans les artistes qui la font vivre et qui nous l'offrent. Car je fais mienne la phrase de Paul Valéry : "Aujourd'hui, nous n'avons plus besoin d'artistes. Mais nous avons besoin de gens qui ont besoin d'artistes".
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