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24 mars 2016 4 24 /03 /mars /2016 02:23
Gegam Grigorian (29 janvier 1951 - 23 mars 2016).

Il Trovatore - Florence Quivar (Azucena), Gegam Grigorian (Manrico).

Seattle - 1997.

 

Quelles auraient été sa carrière, sa notoriété, et tout simplement son évolution technique et vocale si les autorités soviétiques n'avaient pas, en un autre temps, stoppé net sa formation à l'italianita ? Nul ne peut le dire, et ce qu'il nous restera de lui ne fera qu'attiser les regrets. Né quinze ou vingt ans plus tard, il est fort possible qu'il aurait pu bénéficier de certains conseils, et faire fructifier un matériel remarquable. Mais quand il put circuler plus librement, il était peut-être déjà trop tard, et Gegam Grigorian resta un excellent ténor, alors qu'il aurait peut-être pu devenir un ténor exceptionnel, et profiter d'une carrière plus longue.

Il était né à Erevan, et commença dès sa petite enfance à baigner dans la musique grâce à son père, amateur éclairé. À l'âge de six ans, il se met au violon et poursuit des études musicales qui l'amènent à intégrer, à dix-huit ans, le Collège de Musique en conjuguant violon et direction de choeurs. C'est peut-être là, en donnant l'exemple, qu'il se découvrit une voix ce qui l'amena, en 1972, à entrer au Conservatoire d'État de la capitale arménienne, dans la classe de Sergey Danielian. Enseignement fructueux pour une voix qui était probablement déjà très bien placée, puisqu'il participa très tôt à plusieurs concours, remportant le prix Glinka en 1975. Il s'était déjà produit en soliste en 1971, pour un concert, et c'est en 1976 qu'ont lieu ses véritables débuts sur scène, à l'Opéra d'État d'Erevan, dans le rôle d'Edgardo de Lucia. Il y chante aussi des oeuvres typiquement arméniennes, comme le berger Saro dans Anoush d'Armen Tigranian, ouvrage inconnu de la plupart d'entre nous mais qui est un trésor national en Arménie, en étant tout simplement le premier opéra qui y ait été donné, en 1912, à Alexandropol. Ou encore Tirit dans Arshak II de Dikran Tchouhadjian (oeuvres qu'une maison d'Opéra occidentale un peu curieuse serait bien inspirée de proposer...). Plus classiquement, il y chante aussi Almaviva du Barbiere et Faust de Gounod. Rapidement remarqué, il écume les nombreux théâtres de toute l'Union Soviétique, dont le Bolshoi. Il y interprète un grand éventail de rôles comme Dimitri, Cavaradossi, Don José, Radames ou Pollione.

C'est en 1978 que se produit le tournant de sa carrière. Il participe à une compétition organisée par le Bolshoi, réunissant de très nombreux chanteurs venus de tout le pays. Les quatre lauréats auront le privilège d'obtenir un bon de sortie pour aller se perfectionner à la Scala. Et bien entendu, il fait partie des quatre heureux élus. Une fois à Milan, il étudie et participe à de nombreux concerts organisés conjointement par le grand théâtre et l'ambassade d'URSS. Et très vite, il fait ses débuts sur la scène scaligère dans le rôle de Pinkerton. Débuts qui furent probablement un grand succès pour la direction de la maison milanaise (et aussi pour son terrible public...) puisqu'il se vit immédiatement proposer un contrat pour deux ouvrages, Boris Godunov et Tosca. Mais les sbires de Brejnev durent trouver que les "vacances" avaient assez duré et que des études, oui mais des possibilités de faire carrière à l'Ouest, non. Gegam Grigorian fut "prié" (au sens soviétique du terme) de rentrer à la maison. Comme si cela ne suffisait pas, il lui fut interdit de quitter le territoire.

Confiné en Union Soviétique, il continue à fréquenter le Bolshoi et pousse jusqu'à Vilnius où, sous la direction avisée de Jonas Aleksa, il peut chanter Alfredo Germont, Il Duca, Don Carlo, Pinkerton à nouveau, Lenski, etc.

Et puis arrive enfin 1989. Leningrad redevient Saint-Petersburg, et Gergiev est déjà là. En fin connaisseur des voix, il l'embauche dans la troupe du Mariinsky, et lui offre, en plus des ouvrages qui avaient contribué à sa gloire locale, des triomphes dans La Dame de Pique, Guerre et Paix ou Sadko. Et une fois les portes ouvertes, on le retrouve dès 1990 au Concertgebouw d'Amsterdam, pour ses seconds "débuts" à l'Ouest, cette fois dans Lucrezia Borgia. Durant une décennie, il se produit dans tous les plus grands théâtres du monde, de Covent Garden au Colon et de Vienne au Met (pour rien de moins que sept ouvrages). Et même Paris put l'entendre, mais dans une unique production du Ballo en 1995, aux côtés de Jane Eaglen et, en Silvano, d'un jeune débutant nommé Franck Ferrari. Pour l'entendre en France, c'est à Orange qu'il fallait se déplacer. Et encore, pour Aida, en 1995, il sauva le spectacle en remplaçant au pied levé Giuseppe Giacomini qui avait terminé aphone la première représentation. Il est vrai que Gegam avait triomphé un mois plus tôt à Montpellier, dans Cavalleria et Pagliacci. Entouré de Leona Mitchell et Dolora Zajick, et avec Georges Prêtre aux commandes, il offrit une soirée magnifique.

 

 

 

Aida - La fatal pietra... (Acte IV) - Gegam Grigorian (Radames), Leona Mitchell (Aida).

Orchestre National de France, direction Georges Prêtre - Orange, 11 juillet 1995.

(Avec en bonus les dernières phrases de Dolora Zajick dans le finale du III).

 

Il revint l'année suivante, en 1996, pour la seconde soirée de La Forza, là encore en remplacement de Keith Olsen, et ce fut un nouveau triomphe.

On s'en rend parfaitement compte, la projection est insolente de facilité, la voix d'une égalité parfaite. le phrasé mordant et viril. Il est permis de regretter que le timbre ne soit pas un peu plus riche, et l'on sent bien qu'avec quelques harmoniques supplémentaires, il serait magnifiquement solaire. Cet éclat est peut-être ce qu'aurait pu lui apporter l'école italienne, s'il avait pu poursuivre son expérience milanaise. Quand Gergiev le "récupéra", il était probablement trop tard pour y remédier et, de toute façon, il est fort possible que son désir de rattraper le temps perdu en parcourant le monde au plus vite fut le plus fort. Mais bien que demandé, et engagé, dans tous les théâtres de la planète, il n'eut jamais la notoriété qui aurait dû être la sienne. Nuancier quelque peu limité, manque de charisme ou d'une vraie personnalité, usure précoce, concurrence devenant plus rude, les raisons de ce relatif anonymat peuvent être nombreuses. Il n'en demeure pas moins qu'il nous laisse le souvenir d'un magnifique artiste, capable de moments d'une intensité hallucinante, surtout dans son travail avec Gergiev. Comme dans cet extrait de La Dame de Pique, simplement fabuleux.

 

 

La Dame de Pique (scène finale) - Gegam Grigorian (Hermann), Sergei Leiferkus (Tomski), Alexander Gergalov (Eletski).

Choeurs et orchestre du Kirov, direction Valery Gergiev - Théâtre Mariinsky, 1992.

 

De nombreux enregistrements de sa collaboration avec Gergiev ont été réalisés et sont édités sur DVD. Tout est du même sang, avec cette même urgence, et donc indispensable.

Au tournant des années 2000, sa carrière prit un autre chemin avec sa nomination comme directeur artistique du Théâtre National Alexandre Spendarian. Il y produisit lui-même de nombreuses oeuvres, avant de se consacrer entièrement à l'enseignement. Attaché au Conservatoire d'Erevan, ses élèves venaient du monde entier. Ou d'on ne peut plus près de lui, comme sa fille Asmik Grigorian, qui a entamé une prometteuse carrière de soprano.

Un grand artiste s'en est allé, un artiste qui savait aussi se faire poète. Et qui de mieux que son propre Lenski pour lui dire À-Dieu ?

 

 

Eugène Oneguine - Kuda...Kuda...Gegam Grigorian (Lenski).

Orchestre de l'Opéra National de Grèce, direction Lukas Karytinos.

Athènes, 1996.

 

© Franz Muzzano - Mars 2016. Toute reproduction interdite sans autorisation de l'auteur. Tous droits réservés.

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Published by Franz Muzzano - dans L'hommage de Franz
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commentaires

mallet 24/03/2016 21:07

vous faites de plus en plus dans la nécrologie....on ne s'en plaindra point étant donné le desert français dans le suivi des artistes étrangers !! il eut été symphatique d'ajouter dans votre article que G. GRIGORIAN a une fille qui est un splendide soprano et qui pourrait bien être une future NETREBKO .Vous voyez que le cacochyme qu'un jour vous avez maltraité ne s'interesse pas seulement aux voix du passé...

Franz Muzzano 24/03/2016 22:08

Merci ! Mais...je parle de sa fille, lisez bien jusqu'au bout :) Quant à la nécrologie, je préférerai m'en passer...

Présentation

  • : Les Chroniques de Franz Muzzano
  • : Écrivain, musicien et diplômé d'Histoire de la Musique, j'ai la chance, depuis plus de 40 ans, de fréquenter les salles de concerts et les maisons d'opéras, et souvent aussi leurs coulisses. J'ai pu y rencontrer quantité d'artistes, des plus grands aux plus méconnus. Tous m'ont appris une chose : une passion n'a de valeur que si elle se partage. Partage que je vais tenter de vous transmettre à travers ces chroniques qui relateront les productions que j'ai pu voir ou entendre (l'art lyrique y tenant une grande place). Mais aussi les disques qui ont contribué à me former, tout comme les nouveautés qui me paraîtront marquantes (en bien ou en mal). J'évoquerai aussi certaines grandes figures du passé, que notre époque polluée par les "modes" a parfois totalement oubliées. Je vous proposerai aussi des réflexions sur des aspects plus généraux de la vie musicale. Tout cela dans un grand souci d'impartialité, mais en assumant une subjectivité revendiquée. Certaines chroniques pourront donc donner lieu à des échanges, des débats contradictoires, voire des affrontements qui pourront être virulents. Tant que nous resterons dans la courtoisie, les commentaires sont là pour ça. Et vous êtes les bienvenus pour y trouver matière à vous exprimer. En n'oubliant jamais que la musique n'est rien sans les artistes qui la font vivre et qui nous l'offrent. Car je fais mienne la phrase de Paul Valéry : "Aujourd'hui, nous n'avons plus besoin d'artistes. Mais nous avons besoin de gens qui ont besoin d'artistes".
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