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14 mars 2016 1 14 /03 /mars /2016 00:03
Autour de Fauré, pour une belle cause.

Karine Deshayes, José-Luis Basso, Paul Gay et les choeurs de l'ONP.

 

L'affiche était alléchante, et la cause était noble. Deux bonnes raisons pour se déplacer ce samedi 12 mars du côté de la Gare de Lyon, en l'église Saint-Antoine des Quinze-Vingts pour un concert aux couleurs très "musique française", et particulièrement consacré à des compositeurs ayant aussi été de grands organistes.

Les soirées musicales à but caritatif sont parfois pour certains une occasion de se montrer en sortant fourrures et bijoux, de vérifier que l'on est bien sur la photo et si possible sous son meilleur profil, après avoir signé un chèque plus ou moins conséquent, non sans avoir bien pris soin de laisser ses coordonnées afin de s'assurer du bon envoi de l'indispensable reçu fiscal. Si des individus de cet acabit se sont présentés hier soir avec cette mentalité, ils ont dû être fort déçus tant l'atmosphère était à la simplicité. Jusqu'à oublier d'éditer un programme qui, ne serait-ce que sous la forme d'une simple feuille A4 pliée en deux, aurait été utile à beaucoup tant certaines oeuvres sont rarement interprétées. Et aurait permis de conserver un souvenir de ce beau moment, tout en créditant les artistes. Les oeuvres furent bien présentées au micro, mais je ne suis pas certain que le public placé vers le fond de l'église ait pu tout décrypter. Mais bon, bagatelle, l'important n'était pas là. L'important était la mobilisation d'une partie du choeur de l'Opéra National de Paris et de son chef, José-Luis Basso, de Karine Deshayes, de Paul Gay et de Denis Comtet pour mettre en lumière et soutenir l'Association "Stop aux violences sexuelles", qui se bat pour lutter contre cette barbarie, sous toutes les formes qu'elle puisse prendre. Que des artistes des choeurs aient pris sur leur temps libre alors que les représentations du Trovatore ne sont pas terminées, que celles des Meistersinger se poursuivent, que celles de Iolanta viennent de commencer et qu'il est fort possible qu'ils aient déjà commencé les répétitions de Rigoletto est la preuve que ces musiciens, auxquels j'associe les deux solistes et l'organiste, ne vivent pas dans un monde clos se limitant aux quelques stations de la ligne 8 entre Bastille et Opéra...Bravo et merci à eux.

Le programme proposé fut à la fois fédérateur et original. Une première partie permit à Denis Comtet de mettre en valeur la qualité de l'orgue de choeur de cette église. Encore que je regrette que la première pièce, la Fugue sur le thème du carillon des heures de la Cathédrale de Soissons, l'Opus 12 de Maurice Duruflé, n'ait pas été donnée au grand orgue. Quand on connaît la richesse et l'étendue des possibilités de cet instrument (un Cavaillé-Coll/Merklin/Fossaert), amoureusement chouchouté par son titulaire Éric Lebrun, on s'imagine comment Denis Comtet aurait pu faire ressortir les différents plans sonores de cette oeuvre brève mais d'une écriture fine et riche, due à un très grand compositeur qui fut organiste à Saint-Étienne-du-Mont de 1929 à 1975 (et qui aurait dû succéder à Vierne à Notre-Dame de Paris si le clergé n'avait pas eu, déjà, quelques vapeurs...). L'utilisation des deux instruments aurait impliqué une légère modification de l'ordre du programme, permettant à l'organiste de changer de tribune. Mais le rendu sonore de cette pièce fut tout de même remarquable.

En revanche, pour la sobriété méditative du Choral Dorien de Jehan Alain, l'orgue de choeur apparut idéal. Superbe moment où le temps fut comme suspendu à la signature modale d'un compositeur de génie qui compterait aujourd'hui parmi les créateurs les plus essentiels du XXème siècle, si la mort ne l'avait pas fauché au champ d'honneur en 1940, à seulement 29 ans.

Offrir une pièce soliste à Karine Deshayes était la moindre des choses. Mais n'aurait-on pas pu trouver autre chose que l'Ave Maria de Gounod ? D'autres compositeurs-organistes ont créé une hymne mariale sur le même texte (Saint-Saens, Fauré ou...Jehan Alain, la liste est longue) en ne se contentant pas d'utiliser un prélude de Bach. Peut-être l'ai-je trop entendu, mais ses qualités mélodiques ne me sautent pas aux oreilles...Cela étant dit, Karine Deshayes l'a remarquablement interprété, avec une grande sobriété, sans pathos inutile ni effets superflus. Et nous avons évité le calamiteux potage faussement attribué à Caccini...

Belle découverte, en revanche, que le motet Christus factus est dû au compositeur Franck Villard, né en 1966, que l'on connaît peut-être mieux comme chef d'orchestre ayant déjà acquis une solide réputation. Très belle partition, donnée en sa présence, toute en recherches harmoniques et en travail sur la signification du texte. Composé pour choeur a capella, l'oeuvre fut tout de même, par sécurité, soutenue de façon très discrète par l'orgue (et le moment aurait peut-être été opportun pour en confier la partie à un autre organiste, ce qui aurait permis à Denis Comtet de rejoindre tranquillement la tribune du grand orgue pour y interpréter la pièce de Duruflé, sachant que le motet était suivi d'une présentation de l'Association).

Mais la pièce maîtresse de la soirée fut évidemment le Requiem de Gabriel Fauré. Pour ceux qui ont eu l'occasion de chanter cette oeuvre dans cette configuration (choeur et orgue seul), et qui en connaissent la principale difficulté, il faut saluer le travail accompli conjointement par José-Luis Basso et Denis Comtet, d'autant que je doute fort que les occasions de répéter in situ aient été nombreuses. Même avec un retour son, même avec un système vidéo, la mise en place est toujours un exercice périlleux. Et là, pas un décalage, pas une attaque anticipée, une synchronisation parfaite. D'autant plus remarquable que le choeur de l'ONP n'est pas particulièrement habitué à chanter dans cette configuration et ces conditions (même si, pris individuellement, chacun de ses membres a déjà interprété cette oeuvre de nombreuses fois). C'est peut-être là que l'on remarque l'apport inestimable d'un José-Luis Basso à sa tête depuis un peu plus d'un an. J'ai déjà eu l'occasion de le souligner pour Le Cid, L'Elisir, La Damnation de Faust (malgré d'épouvantables contraintes scéniques), et j'aurai la possibilité d'en reparler pour des Meistersinger où le choeur, Ô combien sollicité, est simplement admirable. Homogénéité parfaite, écoute mutuelle, attention perpétuelle portée au moindre geste ou regard du chef, le résultat est proche de la perfection. Alors bien entendu, nous entendons le choeur de l'Opéra de Paris, formé pour passer la fosse (et parfois une scène très encombrée), et à qui l'on demande de toujours projeter et de donner un peu plus que la nuance écrite. Il ne faut pas s'attendre à un vrai pianissimo venant de nulle part à l'attaque du premier Requiem, et les passages forte tiennent souvent du fortissimo version fffff. L'acoustique d'une église ne les aide pas dans ce domaine, et si tout le nuancier est respecté, il l'est "deux crans au-dessus". Ce qui donne une version de ce Requiem assez inhabituelle, où la douceur et la clarté pleines d'espérance voulues par Fauré sont bien là, mais proposées en pleine lumière, plus comme une succession de flashs que comme une traîne de lumignons. Et nous entendons une oeuvre réellement lyrique, non pas au sens "théâtral" du terme, mais dans son acception poétique, d'une poésie offerte à pleine voix. Il va de soi qu'avec cet effectif, la seule citation de la Séquence, le Dies irae inclus dans le Libera me, fait trembler les voûtes. Et que l'accord final de ré majeur puisse offrir, m'a-t-il semblé, à certaines basses la possibilité de  donner un contre-ré grave non écrit, qui dans toute autre configuration aurait été de mauvais goût. À moins qu'il ne se soit agit d'une résultante, tant la justesse était parfaite...

Et cela justifie alors pleinement le choix des deux solistes. La couleur de la voix de Paul Gay est celle d'une vraie basse, pas celle d'un baryton "à la française". Et pourtant, son Hostias est proposé tout en douceur retenue, même si la voix remplit sans le moindre souci tout l'édifice. Il lui suffit, si j'ose dire, de chanter piano et de surtout n'ajouter aucun effet, de laisser aller la phrase. Et pourtant, bien que ne dépassant pas le ré, ces deux interventions sont un piège pour les basses. Pas de note aiguë, non, mais une ligne très haute qu'il faut tenir sans jamais forcer la voix. Et le Libera me présente des difficultés similaires, avec sa montée qui semble ne jamais vouloir se terminer jusqu'au et terra; dum veneris...qui en a épuisé plus d'un (j'ai même entendu l'immense Fischer-Dieskau, pourtant baryton, obligé de couper un mot lors d'un concert à Notre-Dame de Paris...). Paul Gay le sait et là aussi, sans jamais détimbrer, sans jamais chercher à "faire baryton", et sans non plus tomber dans le "lyrisme opératique", il se sert du texte et chante "simple". Mais peu auront l'idée de la difficulté technique que cela représente.

Le problème est un peu différent en ce qui concerne Karine Deshayes. On ne sait pas si Fauré a pensé son Pie Jesu pour une voix d'enfant, mais toujours est-il que la première fois qu'on l'entendit, il fut chanté par le futur compositeur Louis Aubert, qui allait avoir onze ans quelques semaines plus tard. Pure mezzo, Karine Deshayes a tout sauf le timbre d'une voix d'enfant, et elle non plus ne cherche pas à s'inventer une voix qu'elle n'a pas. Son Pie Jesu est charnu, superbement timbré, porté par un magistral legato et, surtout, là encore, sans ajout de quoi que ce soit au texte. Aucun mot n'est souligné plus que de raison, elle laisse, elle aussi, aller cette mélodie qui, de fait, conserve son caractère angélique, à défaut d'être séraphique.

Un Requiem à la fois de chair et d'esprit, lyrique mais jamais démonstratif. Un Requiem en tous points superbe, par sa force persuasive sans être ostentatoire. De la très belle ouvrage.

 

Karine Deshayes est aussi la marraine de cette association, et c'est avec émotion qu'elle a rappelé que le parrain en était le si regretté Franck Ferrari, lui offrant ainsi un hommage que certaines institutions ont oublié de lui rendre. Un autre spectacle lyrique, dont le programme m'est pour l'instant inconnu, mais où elle sera présente se tiendra le lundi 13 juin au Théâtre Antoine. Quelque chose me dit que ça vaut le coup de réserver sa soirée...

 

Si vous voulez en savoir plus sur cette association :

 

 

 

 

© Franz Muzzano - Mars 2016. Toute reproduction interdite sans autorisation de l'auteur. Tous droits réservés.

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commentaires

mpr 18/03/2016 17:57

J'adore ce Réquièm de Fauré...je l'écoute souvent...
;;;; Et qui n'a pas chercher a s'inventer une voix qu'IL n'a pas ?????

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  • : Les Chroniques de Franz Muzzano
  • : Écrivain, musicien et diplômé d'Histoire de la Musique, j'ai la chance, depuis plus de 40 ans, de fréquenter les salles de concerts et les maisons d'opéras, et souvent aussi leurs coulisses. J'ai pu y rencontrer quantité d'artistes, des plus grands aux plus méconnus. Tous m'ont appris une chose : une passion n'a de valeur que si elle se partage. Partage que je vais tenter de vous transmettre à travers ces chroniques qui relateront les productions que j'ai pu voir ou entendre (l'art lyrique y tenant une grande place). Mais aussi les disques qui ont contribué à me former, tout comme les nouveautés qui me paraîtront marquantes (en bien ou en mal). J'évoquerai aussi certaines grandes figures du passé, que notre époque polluée par les "modes" a parfois totalement oubliées. Je vous proposerai aussi des réflexions sur des aspects plus généraux de la vie musicale. Tout cela dans un grand souci d'impartialité, mais en assumant une subjectivité revendiquée. Certaines chroniques pourront donc donner lieu à des échanges, des débats contradictoires, voire des affrontements qui pourront être virulents. Tant que nous resterons dans la courtoisie, les commentaires sont là pour ça. Et vous êtes les bienvenus pour y trouver matière à vous exprimer. En n'oubliant jamais que la musique n'est rien sans les artistes qui la font vivre et qui nous l'offrent. Car je fais mienne la phrase de Paul Valéry : "Aujourd'hui, nous n'avons plus besoin d'artistes. Mais nous avons besoin de gens qui ont besoin d'artistes".
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