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22 février 2016 1 22 /02 /février /2016 03:00
Julia Lezhneva au TCE - Tanta felicità !

Il se trouvera toujours des grincheux et des aigris pour, en se pinçant le nez, évoquer un "coup marketing" ou pour pointer du doigt une note un peu moins belle, un aigu légèrement forcé ou une respiration ajoutée, oubliant qu'ils ne sont pas dans leur salon en train d'écouter un enregistrement studio. Ceux-là "savent" comment l'on doit chanter Rossini, et en sont tellement persuadés qu'ils le proclament comme si le Cygne de Pesaro lui-même leur avait transmis "la" vérité, vérité confirmée par Isabella Colbran avec qui ils auraient bu le thé la veille. Qu'une artiste leur offre autre chose, une autre approche qui bouscule leurs certitudes de "spécialistes" uniques connaisseurs de "l'authenticité" leur est insupportable. Surtout quand l'artiste en question, à tout juste vingt-six ans, tutoie la perfection.

 

Le programme proposé en ce 19 février se concentrait sur Mozart et Rossini, avec un petit détour du côté de Johann Adolf Hasse. Et rien de tel que l'aria Voi avete un cor fedele Kv 217 pour se mettre en voix, avec sa structure en deux parties, lent/vif avec reprise et coda. On pourrait croire, en l'entendant attaquer l'incipit, qu'elle démarre prudemment. Ce serait oublier le texte, et son second degré permanent. La soubrette évoquant le "cor fedele" du prétendant n'a qu'une chose en tête : le Ah, non credo ! ouvrant la partie rapide. Elle ne la joue pas prudente, elle flatte pour mieux flinguer un Don Giovanni de pacotille. Et c'est en toute simplicité souriante qu'elle le pulvérise d'un Mi potreste corbellar assassin. Les vocalises, étincelantes, sont données avec un naturel déconcertant et une aisance les faisant paraître simples, alors qu'elles sont en réalité un florilège de chausse-trappes, avec leurs variations rythmiques permanentes. Entrée en matière judicieusement choisie, pour préparer le premier moment fort de la soirée.

Dans quelques semaines, à Wiesbaden, Julia Lezhneva sera pour la première fois Fiordiligi à la scène. Mais tout le rôle est déjà contenu dans le  seul Come scoglio qu'elle inclut dans ses récitals depuis plusieurs années. Il faut écouter, dès le récitatif Temerari ! Sortite fuori di questo loco ! le sens du "mot important", du juste accent. Il faut entendre, derrière les notes de ce qui ici n'est qu'un extrait isolé, l'annonce évidente du Per pietà, son second air. Elle est déjà pleinement dans le rôle, et d'abord par le texte. La vocalise pure ne lui pose aucun souci, chantant même le contre-ut légèrement plus piano que le reste de la phrase pour qu'il ne paraisse pas ostentatoire, et dégustant le passage orné en triolets avec une précision que seules les grandes mozartiennes du passé ont pu offrir. Mais c'est surtout par le juste poids qu'elle donne aux mots qu'elle montre à quel point elle a (déjà) digéré Fiordiligi. L'alternance entre fureur (impact des consonnes) et douceur (Che per noi già si diede ai cari amanti, presque "liquide") est la démonstration d'une maturité étonnante à son âge, dans un rôle au caractère si complexe. On pourra toujours me rétorquer que la voix n'est pas "grande", mais sur ce seul point de comparaison, celle de Schwarzkopf ne l'était pas non plus. Et il ne viendrait à personne l'idée de lui contester sa légitimité dans cet ouvrage.

Auparavant, l'aria de Laodice Mi lagnerò tacendo extrait de Siroe, re di Persia de Hasse avait démontré, si besoin était, toute la beauté de l'instrument ici presque mis à nu, tant l'accompagnement est minimaliste. Ligne de chant parfaite, souffle paraissant inépuisable, précision des ornements délicatement placés comme des enluminures sur la partie lente de l'air, et accentuant la détermination du personnage sur la brève partie animée, tout est propice à la pureté d'une voix qui s'épanouit sans effort apparent, comme une espèce de "flûte humaine". À aucun moment, pourtant coincé entre deux Mozart et avant Rossini, Hasse ne souffre de la comparaison et c'est peut-être à cela que l'on reconnaît la signature des grands artistes.

Mais c'est dans la seconde partie du concert que tout l'art de Julia Lezhneva atteint des sommets. En particulier avec un Assisa a piè d'un salice d'anthologie. La si bellinienne cantilène de l'Otello rossinien est un moment de pur bel canto, dans l'acception première du terme. En ce sens que chaque strophe est non seulement différement ornée musicalement, mais elle l'est aussi dans l'intention. Là encore, le texte prend tout son sens, la tension progressive allant de la mélancolie aux larmes imposant le mutisme est rendue encore plus palpable par les changements de timbre, de couleurs, de phrasé, de dynamique. La très grande richesse harmonique de l'accompagnement orchestral souligne encore plus cette évolution, marquée par une attaque proche du halètement, poursuivie dans le murmure, puis dans la prière, la colère, la crainte et enfin l'abandon. Peut-être est-ce dans la qualité de l'ornementation appliquée aux mélodies lentes (et ici, le tempo choisi est particulièrement retenu), plus qu'à la virtuosité des cabalettes, que l'on reconnaît le grand interprète du Rossini seria. Et avec elle, nous en avons un parfait exemple. Chaque strophe a sa propre teinte, son propre sentiment, à chaque fois associés aux variations de la mélodie. Ce n'est pas un accompagnement que propose la harpe (superbe Valeria Kafelnikov), ni même un dialogue. C'est une illustration du cheminement du coeur de Desdemona. Cette aria "non close", en ce sens qu'elle n'a pas réellement de fin, les larmes empêchant la malheureuse de conclure (Ahime ! che il pianto proseguir non mi fa...) laisse l'assistance en suspension, comme si elle produisait un phénomène de contagion, nous ayant tous transformés en Desdemona. Climax absolu de la soirée, pure leçon de chant mais aussi de théâtre "immobile".

Mais Julia ne peut nous laisser en larmes, elle est bien trop l'incarnation d'un sourire qui chante. Alors le contraste offert par le Tanti affetti de La Donna del Lago nous apporte le tourbillon de la pyrotechnie, mais là encore d'une pyrotechnie qui n'a rien de démonstratif. Cette virtuosité n'est jamais gratuite et, toujours, en lien avec le texte. L'hésitation coquine du début, avec ses retards judicieusement placés, amène le déferlement jubilatoire du Fra il padre, avec sa merveilleuse dégustation du mot istante !, comme si elle voulait à chaque fois nous faire un peu attendre. Et toute la prodigieuse technique de Julia peut alors se déployer, avec ses trilles simplement parfaits, ses vocalises naissant toujours du diaphragme (ce qui nous change un peu de certaines émissions laryngées présentées comme des modèles, et dont le plus grand mérite aura été de donner à Julia Lezhneva l'envie de chanter...). À peine pourra-t-on regretter un aigu final un peu écourté, conjugaison d'une possible fatigue et d'un orchestre abusant du fortissimo conclusif. Mais ce n'est rien, comparé aux instants de pur bonheur qui nous auront été offerts.

Dommage simplement que la partie orchestrale n'ait pas été à la hauteur du programme vocal proposé. En dehors du fait que le rapport avec les pièces chantées ne m'a pas sauté aux oreilles, son intérêt musical ne m'a pas toujours convaincu. À l'image des extraits du Ballet d'Idomeneo ou des Danses allemandes Kv 606, dans lesquelles Deborah Nemtanu dut déployer des trésors d'inventivité au violon pour ne pas tomber dans le répétitif, voire le soporifique. Et pourquoi cette ouverture de Guillaume Tell, issue d'un tout autre monde, et surtout tombant dans le clinquant et nous infligeant un finale assourdissant ? Ah, il est vrai que lorsque l'on a encore en mémoire le sublime tuilage proposé par Gelmetti la saison dernière en ce même lieu, l'on ne peut qu'être exigeant. En revanche, l'ouverture pleine de finesse de La Scala di seta fut une totale réussite, permettant aux bois de briller et, pour tout dire, de bien s'amuser. L'Orchestre de chambre de Paris, et ses musiciens tous de haute volée n'est nullement en cause dans ma réserve, les parties d'accompagnement ayant été parfaitement réussies. La direction ferme, à l'écoute et raffinée de Douglas Boyd a été sur ce plan en parfaite osmose avec le chant de Julia Lezhneva (pour une fois, je n'ai pas eu à me plaindre des panneaux en fond de scène, probablement parce que Boyd commence à être un habitué des lieux...).

Deux bis sont venus couronner cette soirée magnifique. Un Voi che sapete peut-être un peu timide, Julia n'ayant pas réellement la couleur d'un Cherubino, et un jubilatoire Alleluia final tiré d'In Caelo Stelle Clare de Porpora. Comme une jolie façon souriante de dire bonsoir.

Alors oui, et j'en suis désolé pour certains que cela semble ennuyer, et surtout sans la starifier, Julia Lezhneva fait aujourd'hui partie des plus grandes, et est devenue indispensable dans le bel canto baroque comme dans Mozart et certains Rossini. La voix a pris de l'ampleur, s'est affermie dans le grave, a gagné en projection sans rien perdre de ses qualités. Encore une fois, elle n'a que vingt-six ans. Il faut lui laisser le temps, elle a une tête bien faite, une parfaite connaissance de ses moyens, et surtout un entourage immédiat intelligent qui ne la laissera pas se faire griller. Mais le bel canto romantique lui est promis d'ici quelques années, et elle y fera des merveilles. Tant qu'elle sera protégée de la starification et qu'elle poursuivra la voie qu'elle s'est tracée, de grands moments nous sont promis. Pour le reste, nous avons tout le temps.

 

Rossini - La Donna del Lago - Tanti affetti (final : Fra il padre).

Théâtre des Champs-Élysées, 19 février 2016.

 

© Franz Muzzano - Février 2016. Toute reproduction interdite sans autorisation de l'auteur. Tous droits réservés.

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commentaires

barbry 21/03/2016 16:51

bravo !!!

mpr 22/02/2016 14:23

Lu !

Présentation

  • : Les Chroniques de Franz Muzzano
  • : Écrivain, musicien et diplômé d'Histoire de la Musique, j'ai la chance, depuis plus de 40 ans, de fréquenter les salles de concerts et les maisons d'opéras, et souvent aussi leurs coulisses. J'ai pu y rencontrer quantité d'artistes, des plus grands aux plus méconnus. Tous m'ont appris une chose : une passion n'a de valeur que si elle se partage. Partage que je vais tenter de vous transmettre à travers ces chroniques qui relateront les productions que j'ai pu voir ou entendre (l'art lyrique y tenant une grande place). Mais aussi les disques qui ont contribué à me former, tout comme les nouveautés qui me paraîtront marquantes (en bien ou en mal). J'évoquerai aussi certaines grandes figures du passé, que notre époque polluée par les "modes" a parfois totalement oubliées. Je vous proposerai aussi des réflexions sur des aspects plus généraux de la vie musicale. Tout cela dans un grand souci d'impartialité, mais en assumant une subjectivité revendiquée. Certaines chroniques pourront donc donner lieu à des échanges, des débats contradictoires, voire des affrontements qui pourront être virulents. Tant que nous resterons dans la courtoisie, les commentaires sont là pour ça. Et vous êtes les bienvenus pour y trouver matière à vous exprimer. En n'oubliant jamais que la musique n'est rien sans les artistes qui la font vivre et qui nous l'offrent. Car je fais mienne la phrase de Paul Valéry : "Aujourd'hui, nous n'avons plus besoin d'artistes. Mais nous avons besoin de gens qui ont besoin d'artistes".
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