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28 janvier 2016 4 28 /01 /janvier /2016 01:48
Denise Duval (23 octobre 1921 - 25 janvier 2016).

Carrière ? Mot inconnu de cette artiste exceptionnelle, qui aurait pu s'approprier nombre de rôles, et en chambouler l'interprétation par son tempérament scénique. Mais il faut respecter les choix d'un artiste. À Buenos-Aires, le 18 mai 1965, elle fut victime d'un problème cardiaque en plein milieu des Dialogues des Carmélites. Elle alla tout de même au bout de la représentation, parlant une partie de son duo avec Mère Marie. Et trouva en elle la force de chanter les dernières phrases précédant la mort de Blanche. Comme elle le confiera non sans fierté et humour à Pierre Miscevic (Divas, la force d'un destin - Hachette Littérature - 2006), "J'avais mes prix d'art dramatique !". Mais elle restera plusieurs semaines entre la vie et la mort, et retrouvera la santé dans le centre de la France, grâce à l'aide de son amie Vefa de Figueiredo. Elle se rétablira, oui, retrouvera l'essentiel de ses moyens, mais ne se produira plus jamais sur scène. Elle n'avait pas quarante-cinq ans. Et pour elle, ce fut un arrêt total, absolu, un absolu bien à son image de jusqu'au-boutiste. Retraite dans les Alpes suisses, sans piano, ni partitions, ni disques. Une nouvelle vie digne d'une carmélite, mais d'une carmélite avec une famille. Pour les admirateurs ou les curieux, sincères ou intéressés, elle n'était plus "Denise Duval", mais répondait "Maintenant, je suis Madame X". Pourtant, la voix était revenue, elle n'aurait eu qu'à décrocher son téléphone pour trouver des contrats. Mais la vie de cantatrice, ses obligations mondaines, ne lui convenait pas. Et peut-être surtout, elle avait perdu deux ans plus tôt celui qui l'avait mise en lumière, son ami, son grand frère, son "Poupoule". Si l'homme Francis Poulenc mourut le 30 janvier 1963, le désir, la nécessité, l'amour que Denise Duval avait pour le chant disparut avec lui. Elle avait "incarné" l'oeuvre vocale de Poulenc depuis 1947, elle était "devenue" Poulenc. Sans lui, à quoi bon ?

Pourtant, elle ne venait pas de nulle part. Débutant en 1942 à Bordeaux dans Cavalleria, elle monta à Paris contre l'avis de son père militaire, alternant les productions à Favart ou Garnier (Tosca, Butterfly, Oberon, Zauberföte, Manon, Thaïs, Pelléas...) et les revues aux Folies-Bergère. Elle voyagea, et pas dans n'importe quels lieux : Scala, Fenice, Glyndebourne, Carnegie Hall, Liceu...La voix était remarquablement placée, fruitée, puissante sans être très large, et surtout elle "jouait", elle investissait la scène, parfois en ne faisant rien. Très exactement ce que cherchait Poulenc, désespéré de ne pas trouver son interprète de Thérèse pour Les Mamelles de Tirésias. Le "couple" se forma, la création eut lieu à l'Opéra Comique le 3 juin 1947. Ils ne se quitteront plus.

 

Extrait des Mamelles de Tirésias - Denise Duval, Francis Poulenc (piano et...chant)

Présentation Bernard Gavoty. Mai 1959.

 

Car si Denise Duval est aujourd'hui de façon systématique associée à Poulenc, ce n'est pas seulement parce qu'il n'existe que très peu d'enregistrements d'elle chantant un autre compositeur. Même si en cherchant, on trouve des raretés...

 

Extrait d'Angélique de Jacques Ibert - Denise Duval, Jacques Hivert, Raymond Amade (1947).

 

Non, ce n'est pas par manque d'archives. Mais tout simplement se forma entre elle et le compositeur une espèce de symbiose, qui fit qu'il ne put que penser qu'à elle en composant ses pièces lyriques. Ou certaines mélodies, comme La Courte Paille, sur des poèmes de Maurice Carême, qu'il lui offrit pour qu'elle les chante à son fils. Et c'est tout naturellement qu'elle fut Blanche de la Force dans la création française des Dialogues des Carmélites le 21 juin 1957, dans une distribution qui donne le tournis : avec elle on pouvait y entendre Denise Scharley, Régine Crespin, Rita Gorr, Liliane Berton et Xavier Depraz...

La Dame de Monte-Carlo sera créée en 1961 mais avant, Poulenc lui offrit le plus beau des cadeaux, une oeuvre qu'elle fera sienne et dont son interprétation restera à jamais une référence. Le 6 février 1959 résonna pour la première fois, Salle Favart, le déchirant monologue de Cocteau, qui ne pouvait s'intituler que La Voix humaine. Seule en scène, accompagnée par le déjà immense Georges Prêtre, elle s'offrit pour quarante minutes de drame qu'elle rendit immortelles, intemporelles, légendaires. Et l'entendre en parler, près de quarante années plus tard, dans ce qui devait être un cours d'interprétation mais devient un témoignage, est un moment de pure grâce, qui dépasse de très loin le simple documentaire...

 

 

 

 

Denise Duval "enseigne" et raconte La Voix humaine à Sophie Fournier, accompagnée par Alexandre Tharaud. Opéra Comique, mai 1998.

 

Après avoir essuyé bien des refus, le cinéaste Dominique Delouche parviendra, en 1970, à décider Denise Duval à tourner un film par-dessus l'enregistrement réalisé dans la foulée de la création. Elle s'y donnera corps et âme, chantant en play-back une octave plus bas, mais avec la même énergie et le même engagement, le même "témoignage de vie" que lors de la création. Ce film ne sera diffusé qu'une fois, sur la "deuxième chaîne". Delouche se battit pour le faire sortir des archives de l'INA, et parvint à convaincre un diffuseur de reprendre ce Frauenliebe und Leben contemporain en 1998, agrémenté du documentaire ci-dessus. "Cours d'interprétation" qu'elle ne voulait évidemment pas donner...et qu'elle transforma en témoignage à la fois bouleversant, drôle et indispensable. Comme est indispensable le DVD qui en résulta.

 

 

 

 

(La dernière partie du film n'est pas actuellement disponible. Je m'efforce de la trouver au plus vite...).

 

Une légende du chant français, ou plutôt du chant, tout simplement, grande comédienne sachant se faire immense tragédienne, a rejoint ses soeurs créatrices des Dialogues en France. Et son cher "Poupoule", qui l'attendait depuis 53 ans...L'art de se faire attendre, dira-t-il avec son habituel humour. Mais c'est aussi une part de notre patrimoine qui s'en est allé avec elle. Discrètement, comme une Garbo souriante. Adieu, Madame...

 

© Franz Muzzano - Janvier 2016. Toute reproduction interdite sans autorisation de l'auteur. Tous droits réservés.

 

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Published by Franz Muzzano - dans L'hommage de Franz
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  • : Les Chroniques de Franz Muzzano
  • : Écrivain, musicien et diplômé d'Histoire de la Musique, j'ai la chance, depuis plus de 40 ans, de fréquenter les salles de concerts et les maisons d'opéras, et souvent aussi leurs coulisses. J'ai pu y rencontrer quantité d'artistes, des plus grands aux plus méconnus. Tous m'ont appris une chose : une passion n'a de valeur que si elle se partage. Partage que je vais tenter de vous transmettre à travers ces chroniques qui relateront les productions que j'ai pu voir ou entendre (l'art lyrique y tenant une grande place). Mais aussi les disques qui ont contribué à me former, tout comme les nouveautés qui me paraîtront marquantes (en bien ou en mal). J'évoquerai aussi certaines grandes figures du passé, que notre époque polluée par les "modes" a parfois totalement oubliées. Je vous proposerai aussi des réflexions sur des aspects plus généraux de la vie musicale. Tout cela dans un grand souci d'impartialité, mais en assumant une subjectivité revendiquée. Certaines chroniques pourront donc donner lieu à des échanges, des débats contradictoires, voire des affrontements qui pourront être virulents. Tant que nous resterons dans la courtoisie, les commentaires sont là pour ça. Et vous êtes les bienvenus pour y trouver matière à vous exprimer. En n'oubliant jamais que la musique n'est rien sans les artistes qui la font vivre et qui nous l'offrent. Car je fais mienne la phrase de Paul Valéry : "Aujourd'hui, nous n'avons plus besoin d'artistes. Mais nous avons besoin de gens qui ont besoin d'artistes".
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