Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
12 décembre 2015 6 12 /12 /décembre /2015 23:44
Mattiwilda Dobbs (11 juillet 1925 - 8 décembre 2015).

Gilda - Met, novembre 1956.

 

La petite histoire raconte que le père de Martin Luther King ne voyait pas d'un très bon oeil le choix que fit son fils d'épouser Coretta Scott, étudiante en chant à l'université de Boston. Coretta venait d'Alabama, et Papa King voulait que son fiston convole en justes noces avec une native d'Atlanta, comme lui. Et il avait d'ailleurs choisi l'heureuse élue : une cantatrice aussi, ça tombait bien. Mais manque de chance, Martin préférait Coretta...Et voilà comment nous échappons à une autre mauvaise raison de ne nous souvenir de Mattiwilda Dobbs que pour des causes extra-musicales.

Car il faut bien reconnaître que seuls les connaisseurs, et pour une fois les survivants français qui eurent le bonheur de l'entendre à Garnier (ou au disque, côtoyant des Jean Borthayre, Aimé Doniat, René Leibowitz ou Pierre-Michel Le Conte) se souvenaient de cette belle artiste pour ses seules qualités vocales. Pour beaucoup d'autres, elle fut avant tout la première cantatrice afro-américaine à chanter à la Scala, et la première à obtenir du Met un contrat (Marian Anderson y avait déjà chanté, mais de façon ponctuelle). Alors que sa seule voix aurait dû suffire à la placer parmi les légendes, mais on ne refait pas l'Histoire...

Née donc à Atlanta, le 11 juillet 1925, elle était la cinquième des six filles de John Wesley Dobbs et Irene Ophelia (tiens donc...) Thompson. Sans vivre dans l'opulence, la famille ne connaissait pas la misère, les parents étant les leaders de la communauté afro-américaine de la ville. Comme ses soeurs, elle commença par le piano dès l'âge de sept ans, avant d'intégrer la chorale de son église et de s'y faire remarquer. Étudiant au Spelman College, elle commence à sérieusement travailler sa voix et se produit pour la première fois en public, morte de trac et s'accrochant littéralement au piano, mais avec suffisamment de bonheur pour que son père décide de lui offrir des leçons sérieuses à  New York. Son premier professeur sera l'Allemande Lotte Leonard. Grâce à elle, elle décroche rapidement un Marian Anderson Award et un John Hay Whitney Fellowship, prix qui lui permet d'obtenir une bourse pour partir étudier en Europe. Elle travaille notamment avec Pierre Bernac. Contre toute attente, elle remporte le grand prix d'interprétation du Concours International de Genève en 1951, devançant Teresa Stich-Randall dont la carrière avait pourtant déjà été lancée par Toscanini lui-même.

Ses véritables débuts en tant que professionnelle ont lieu en 1952 lors du Holland Festival, dans Le Rossignol de Stravinsky. Tout s'enchaîne très vite alors en Europe, en particulier à Glyndebourne où elle incarne Zerbinetta en 1953, avant d'y être Konztanz et Die Königin der Nacht. Cette même année, elle chante aussi le Waldvogel de Siegfried à Covent Garden, et est donc la première cantatrice afro-américaine à se produire à la Scala, en Elvira de L'Italiana in Algeri dans la production Giulini/Zeffirelli. Ses débuts aux États-Unis ont lieu lors d'un récital à New York en 1954, mais il lui faudra attendre le 9 novembre 1956 pour fouler la scène du Met, en Gilda. Bénéficiant donc d'un contrat sur plusieurs années, elle y chantera en tout vingt-neuf représentations sur huit ans, avec six rôles, dont Zerbinetta, Zerlina, Olympia, Lucia ou Oscar.

Elle se retira en 1974 pour se consacrer à l'enseignement, après s'être aussi fait remarquer dans le domaine du récital et avoir parcouru le monde entier, jusqu'en Australie.

 

La voix était typique d'une soprano colorature légère, agile et remarquablement placée, malgré un extrême aigu parfois un peu aigre. Son manque de largeur ne lui permit pas d'aborder des rôles plus lyriques (elle rêvait d'Aida, mais eut la sagesse de ne pas aller plus loin que le rêve...). Les témoignages qu'elle laisse sont rares mais passionnants. Comme des extraits en studio de Rigoletto enregistrés à Londres à la fin des années 50, avec l'admirable Panerai.

 

Rigoletto - Figlia ! Mio padre !...Rolando Panerai (Rigoletto), Mattiwilda Dobbs (Gilda).

London Philarmonic, direction Alceo Galliera.

 

Ou encore cette Zerbinetta captée en concert en Australie, remarquable malgré un accompagnement de seconde zone...

Ariadne auf Naxos - Großmächtige Prinzessin !

Sydney Symphony Orchestra, direction Joseph Post.

(Sydney Town Hall, 18 juillet 1955...et non 1959 comme indiqué).

 

On pourra trouver aussi un enregistrement intégral de Die Entführung aus dem Serail capté en studio sous la direction de Yehudi Menuhin, où elle chante aux côtés de Nicolai Gedda, son exact contemporain, au jour près. Ou encore une version des Pêcheurs de perles enregistrée en France sous la baguette de René Leibowitz. Et comme toujours fouiner pour dénicher quelques mélodies ou spirituals chantés par une cantatrice qui refusa longtemps de se produire dans sa ville natale, tant que la ségrégation y fut de mise, et où elle ne s'installa jamais, sauf pour y rejoindre il y a deux ans la maison de soins où elle s'éteignit.

 

© Franz Muzzano - Décembre 2015. Toute reproduction interdite sans autorisation de l'auteur. Tous droits réservés.

 

 

 

Partager cet article

Repost 0
Published by Franz Muzzano - dans L'hommage de Franz
commenter cet article

commentaires

mallet 13/12/2015 13:06

Tres belle soprano mal connue c'est sur!!! Etes-vous certain que la première photo présentée dans votre article est bien elle?

Franz Muzzano 13/12/2015 18:41

Oui, c'est une photo officielle du Met, prise par Louis Mélançon.

ciabrini 13/12/2015 10:54

Superbe article, mais je dirai même habituel!!!

Présentation

  • : Les Chroniques de Franz Muzzano
  • : Écrivain, musicien et diplômé d'Histoire de la Musique, j'ai la chance, depuis plus de 40 ans, de fréquenter les salles de concerts et les maisons d'opéras, et souvent aussi leurs coulisses. J'ai pu y rencontrer quantité d'artistes, des plus grands aux plus méconnus. Tous m'ont appris une chose : une passion n'a de valeur que si elle se partage. Partage que je vais tenter de vous transmettre à travers ces chroniques qui relateront les productions que j'ai pu voir ou entendre (l'art lyrique y tenant une grande place). Mais aussi les disques qui ont contribué à me former, tout comme les nouveautés qui me paraîtront marquantes (en bien ou en mal). J'évoquerai aussi certaines grandes figures du passé, que notre époque polluée par les "modes" a parfois totalement oubliées. Je vous proposerai aussi des réflexions sur des aspects plus généraux de la vie musicale. Tout cela dans un grand souci d'impartialité, mais en assumant une subjectivité revendiquée. Certaines chroniques pourront donc donner lieu à des échanges, des débats contradictoires, voire des affrontements qui pourront être virulents. Tant que nous resterons dans la courtoisie, les commentaires sont là pour ça. Et vous êtes les bienvenus pour y trouver matière à vous exprimer. En n'oubliant jamais que la musique n'est rien sans les artistes qui la font vivre et qui nous l'offrent. Car je fais mienne la phrase de Paul Valéry : "Aujourd'hui, nous n'avons plus besoin d'artistes. Mais nous avons besoin de gens qui ont besoin d'artistes".
  • Contact

Recherche