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23 décembre 2015 3 23 /12 /décembre /2015 23:11
Aafje Heynis (2 mai 1924 - 16 décembre 2015).

Cornelia (Giulio Cesare) - Nederlandse Operastichting, février 1969.

 

Cette photographie est précieuse en ce sens qu'elle offre l'un des très rares témoignages d'Aafje Heynis dans un rôle lyrique, et qui plus est sur une scène d'opéra. Cornelia fut, avec l'Orphée de Gluck, l'un des seuls personnages que cette cantatrice d'exception incarna. Pour tout dire, les feux de la rampe n'étaient pas pour elle. Trop discrète, trop insatisfaite, et trop mystique peut-être. L'oratorio, le Lied, la confidence furent sa nourriture et son partage.

Cette native de Krommenie, aux Pays-Bas, chanta très tôt, dès l'âge de quatre ans, dans le choeur d'enfants local. Son père tenait l'harmonium du temple protestant où le culte était célébré et respecté qu'il neige ou qu'il vente. Elle aurait pu en rester là et vivre dans la discrétion et l'anonymat. Mais en mai 1945, pour fêter la Libération, ses copines (toujours important d'avoir des copines à vingt ans passés, surtout qu'il est possible que certaines s'en soient mordu les doigts...) la poussèrent en avant, sur le podium, avec pour seule consigne "Chante !!!". Et elle chanta. Le Dank sei dir, Herr de Georg Friedrich Haendel. Avec une technique rudimentaire, mais "quelque chose" dans la voix qui retint l'attention d'Anthony van der Horst, qui sut canaliser ce matériau phénoménal. Restait à le peaufiner, et ce sera la charge du grand baryton Roy Henderson, figure du Festival de Glyndebourne d'avant-guerre, en Comte des Nozze notamment. Il récupéra ainsi, et forma réellement, une chanteuse qui avait déjà bénéficié des conseils de plusieurs professeurs, tels Aaltje Noordewier-Reddingius, Laurens Bogtman ou, à ses débuts, Jo Immink pour qui elle auditionna avec un arrangement du Choeur des Pèlerins de Tannhäuser...

Henderson, dix ans plus tôt, avait fait travailler Kathleen Ferrier. Cela fut suffisant pour que beaucoup établissent une comparaison qui n'a pas lieu d'être. Leur seul et unique point commun aura été d'être d'authentiques contraltos mais trois secondes d'écoute suffisent à les différencier. Autant Ferrier fut une espèce "d'ange sexué", dont le timbre semblait venir d'un autre monde mais fut toujours féminin, et même "maternel", autant Aafje Heynis paraît comme androgyne, effacée, purement "instrumentale". Les répertoires furent assez semblables, mais la ressemblance s'arrête là. Kathleen Ferrier, avec le recul du temps, semblait nous chanter Bach, Schubert, Mahler avec une urgence qui venait (déjà...) d'outre-tombe. Aafje Heynis, elle, paraissait ne jamais sortir du temple (ou de l'église, elle se convertit au catholicisme à la fin de sa vie), pour uniquement exprimer le "verbe", de la façon la plus simple possible. Avec une exigence vis-à-vis d'elle-même que beaucoup pourraient lui envier. Elle détestait s'écouter, ce qui est le cas de nombre de chanteurs, mais pour elle cela devenait une torture. Et quand elle mit un terme à sa carrière, le 19 décembre 1983, elle l'expliqua très simplement : "Je pense avoir atteint le sommet de la montagne. Nul ne me verra en redescendre".

Pudique, parfois désincarnée mais jamais "déshumanisée", sa voix fut mise au service de la musique, au point que pour elle on peut parfois parler d'absence d'interprétation, au sens "appropriation de l'oeuvre" du terme. Son timbre était souvent androgyne (là aussi, la différence avec Ferrier est criante), sans théâtralité aucune et cherchant à se fondre dans l'instrumentarium avec lequel elle dialoguait. Un magnifique exemple en est donné dans cet extrait de la Matthäus Passion, où elle est comme "en conversation" avec le violon de Walter Schneiderhan (le frère de l'autre...).

 

Johann Sebastian Bach - Matthäus Passion - Erbarme dich - Wiener Philharmoniker
Walter Schneiderhan, violon - Direction Hans Gillesberger (1960).

 

Androgyne, oui. Les contre-ténors du renouveau baroque tels James Bowman ou Paul Esswood ont été probablement, même de façon inconsciente, plus influencés par elle que par Deller ou Oberlin, qui avaient pourtant ouvert la voie. Les comparer dans ce même extrait est simplement édifiant, une fois oublié l'accompagnement instrumental.

Bach, Haendel, Mendelssohn...La musique sacrée fut son pain quotidien (elle continua très longtemps à chanter durant les offices), mais évidemment une telle voix ne pouvait que séduire les chefs s'attaquant à Brahms ou Mahler. Ainsi, la Alt-Rhapsodie fut enregistrée deux fois, mais si la version de 1958 dirigée par Eduard van Beinum est considérée comme historique, on est en droit de lui préférer celle gravée par Wolfgang Sawallisch en 1962. Simplement parce que la justesse d'Aafje Heynis y est cette fois parfaite (et elle-même refusait d'entendre plus de trois notes de la première version).

 

Johannes Brahms - Alt-Rhapsodie Op.53 -

Aafje Heynis, contralto - Singverein der Gesellschaft der Musikfreunde
Wiener Symphoniker - Direction Wolfgang Sawallisch (1962).

 

Là encore, la simplicité, le naturel, l'absence d'effets rendent cette pièce presque "instrumentale", s'il n'y avait le texte, subtilement dégusté (et écoutez comment elle se fond dans le choeur à partir d'Ist auf deinem Psalter, Vater der Liebe...,après avoir comme psalmodié le début de la Rhapsodie). Instrumentale, oui, mais avec une voix d'une parfaite égalité de timbre sur l'ensemble des registres (même si elle n'était pas très longue), et un legato à montrer en exemple.

Et ce fut de façon toute naturelle que Bernard Haitink fit appel à elle pour l'enregistrement de sa première version de la deuxième symphonie de Mahler, lui offrant un Urlicht difficilement surpassable, par son refus de tout "lyrisme", comme si là encore, elle sortait de l'orchestre.

 

Gustav Mahler - Symphonie n° 2 - Urlicht. Aafje Heynis, contralto.

Royal Concertgebouw Orchestra - Direction Bernard Haitink (1968)

 

Aafje Heynis a vécu, chanté, puis enseigné en toute discrétion. Et c'est en toute discrétion qu'elle s'est éteinte à 91 ans, ce 16 décembre. Nous ne l'avons appris que quatre jours plus tard...Elle a rejoint celle à qui on l'a comparée un peu trop rapidement, et qui par sa disparition précoce autant que par son génie était devenue une légende. Elles vont pouvoir, là-haut, discuter de leur conception d'Orphée...

 

Christoph-Willibald Gluck - Orfeo ed Euridice (extraits).

Aafje Heynis, Orfeo.

Amsterdams Philharmonisch Orkest - Direction Anton Kersjes (1971).

 

© Franz Muzzano - Décembre 2015. Toute reproduction interdite sans autorisation de l'auteur. Tous droits réservés.

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Published by Franz Muzzano - dans L'hommage de Franz
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  • : Les Chroniques de Franz Muzzano
  • : Écrivain, musicien et diplômé d'Histoire de la Musique, j'ai la chance, depuis plus de 40 ans, de fréquenter les salles de concerts et les maisons d'opéras, et souvent aussi leurs coulisses. J'ai pu y rencontrer quantité d'artistes, des plus grands aux plus méconnus. Tous m'ont appris une chose : une passion n'a de valeur que si elle se partage. Partage que je vais tenter de vous transmettre à travers ces chroniques qui relateront les productions que j'ai pu voir ou entendre (l'art lyrique y tenant une grande place). Mais aussi les disques qui ont contribué à me former, tout comme les nouveautés qui me paraîtront marquantes (en bien ou en mal). J'évoquerai aussi certaines grandes figures du passé, que notre époque polluée par les "modes" a parfois totalement oubliées. Je vous proposerai aussi des réflexions sur des aspects plus généraux de la vie musicale. Tout cela dans un grand souci d'impartialité, mais en assumant une subjectivité revendiquée. Certaines chroniques pourront donc donner lieu à des échanges, des débats contradictoires, voire des affrontements qui pourront être virulents. Tant que nous resterons dans la courtoisie, les commentaires sont là pour ça. Et vous êtes les bienvenus pour y trouver matière à vous exprimer. En n'oubliant jamais que la musique n'est rien sans les artistes qui la font vivre et qui nous l'offrent. Car je fais mienne la phrase de Paul Valéry : "Aujourd'hui, nous n'avons plus besoin d'artistes. Mais nous avons besoin de gens qui ont besoin d'artistes".
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